mercredi 11 janvier 2012

Paysages revus dans Bordeaux #3

Je prends toujours le tram à l'arrêt New York devant le bureau de tabac. J'aime m'asseoir sur l'un des premiers sièges. Je vois les oreilles du conducteur s'il a les oreilles bien dégagées. Je vois aussi les deux écrans qui lui servent de rétroviseurs. L'étirement de la rame, la bordure du quai avec son mobilier urbain se dévident. Parfois, l'irruption d'un morceau de corps, d'un pan de mur, de la trouée d'un carrefour pourrait me faire sursauter. Mais je suis déjà dans l'image plus large qui défile sur les vitres. A droite et à gauche.

Les hangars après Cap Sciences, autrefois des verrues, propres maintenant. Les immeubles ravalés du dix-huitième avec leurs témoignages de vins et de grains. Un mélange s'opère sans que je sache vraiment lequel. Entre décomposition et recomposition. Si le bruit dans la rame n'est pas trop fort, si aucune surcharge n'étouffe de l'espace, ma pensée parvient à sinuer. Je me dis qu'un paysage, c'est ce qu'on décide de voir. Je me dis que le paysage n'existe pas sans la volonté du regard. Je trouve mon propos intelligent pendant quelques secondes puis je le trouve vain. Je ne suis pas un promeneur qui chercherait à extraire une substance des choses vues. Je suis en déplacement, c'est tout. Jusqu'à l'arrêt place Gambetta ou Hôtel de ville.

Quand je descendrai, je relèverai le col de mon manteau et j'allumerai une cigarette. Si je descends à l'arrêt place Gambetta j'irai voir les livres chez Mollat. Si je descends à l'arrêt Hôtel de ville, je traverserai la voie le plus vite possible pour éviter de dire non à tous ces gens qui offrent les journaux gratuits. Puis je m'attarderai devant la vitrine d'un vendeur de spiritueux. Je lirai des étiquettes qui sont comme des titres de livres. Celles-ci, par exemple, pour des vins : L'enfant sauvage, Le chemin de Moscou.