jeudi 6 décembre 2012

La tentation des combles #12

C'était une soirée doucement tranquille, sous un hangar dans une ferme à l'abandon. Un ancien copain de Catherine fêtait son anniversaire et l'alcool commençait à empâter les langues. Quelqu'un jouait des airs mous sur une guitare désaccordée. Un jeune boutonneux essayait de battre la mesure, de chanter, mais il manquait d'entrain. L'ennui, c'était sûr, allait nous cueillir aux mâchoires. J'affichais quant à moi un air carrément maussade. Assis sur une chaise branlante, je regardais avec dégoût les restes misérables des côtes de porc que nous avions mangées dans des assiettes en carton. Des mégots mal éteints grésillaient au fond des gobelets de vinasse. Des bouts de pain saucés jonchaient la planche qui servait de table et une tenace odeur de graisse ne m'incitait guère à la sociabilité. J'écoutais plusieurs conversations à la fois sans prendre part à aucune. Elles constituaient un puzzle aussi hétéroclite que le décor du hangar mais en beaucoup moins intéressant. Il y avait là des épaves de machines agricoles dont un antique tracteur John Deere, des pneus usés, des bidons d'huile et un assortiment de matelas douteux sur lesquels un couple se bécotait. J'aurais dû me lever, fumer une cigarette dans le pré devant le hangar et vider encore un verre de picrate.
- On dirait que tu es malade !
Catherine me regardait en faisant toutes sortes de grimaces qui n'ont pas réussi à me faire rire.
- Je hais les anniversaires, ai-je bougonné.
Catherine a voulu s'asseoir sur mes genoux, la chaise a émis une longue plainte désespérée et nous avons failli tomber.
- Pas de doute, tu es malade. Tu vieillis avant l'heure. Il y a une maladie comme ça, où on vieillit prématurément. A quinze ans c'est comme si on en avait soixante-dix. A vingt on est dans le trou.
Et Catherine est partie sans attendre ma réponse. J'ai observé sa beauté de dos. Moins troublante que de face puisque je ne voyais pas ses yeux. Les yeux de Catherine. Alors que nous nous rencontrions plus souvent depuis qu'elle m'avait donné son numéro de téléphone, je ne parvenais toujours pas à définir les infinies variations de gris qui les teintaient. Comment passaient-ils du gris fer au gris d'acier, du gris bleu au gris rosé ? Quelle émotion exprimaient le gris amande et le gris tourterelle ? Mystère !
Un violent coup de tonnerre, suivi d'une averse aussi soudaine qu'inattendue, et je me suis précipité comme les autres invités pour scruter le ciel. Une peau avait crevé au-dessus de nos têtes et il en tombait tout le fiel du monde. Des grêlons se mêlaient au déluge et faisaient exploser les tuiles du hangar. Du verre pilé gémissait au pied des murs. Les lames rouillées d'une faucheuse à cheval jouaient une étrange symphonie métallique. Le couple qui avait usé sa salive en se bécotant craignait d'être décapité par un projectile et pleurnichait.
C'est alors qu'un rire tempétueux, plus assourdissant que toutes les pluies de tous les orages, a jailli du corps de Catherine. A moitié dévêtue, poitrine offerte au ciel déchiré, elle sautait sous l'averse comme un convulsionnaire. Plusieurs personnes ont cru à un jeu pour redonner un peu d'entrain à la soirée et se sont mises à l'applaudir. J'ai couru à ma voiture, attrapé dans le coffre un morceau de bâche de chantier, mais à mon retour Catherine avait disparu. Les invités reprenaient des conversations ordinaires sous le hangar. Ce serait bientôt le moment d'apporter le gâteau d'anniversaire, de déboucher une clairette tiède à goût de bouchon. Les cadeaux suivraient et le récipiendaire prononcerait quelques banalités. Puis, peut-être, on inventerait deux ou trois sottises, histoire de tenir jusqu'à une heure raisonnable, bien après minuit.
- Vous avez vu Catherine ?
- Non.
L'intempérie n'était plus qu'un clapotis au creux des flaques, presque oubliée comme on avait oublié le rire de Catherine. J'étais inquiet. Cette vieille ferme était forcément dangereuse. Un mur pouvait s'écrouler. Un plancher céder. Il y avait peut-être un puits parmi les hautes herbes du pré. Catherine, dans son état, ne verrait pas la margelle. Elle se romprait le cou. J'ai noué la bâche de chantier autour de ma taille, pris une lampe de poche et une bouteille d'eau. J'ignore comment je me suis retrouvé à l'autre bout de la ferme, agenouillé près d'un soupirail. Je n'ai pas eu la sensation du chemin, pourtant envahi de ronces et de gravats. La nuit, pleine du murmure des pierres, m'avait poussé là. Portais-je en moi la hantise enfantine des caves, des cabinets noirs ? Un remuement parmi des éboulis m'a détourné de mes petites introspections. J'ai braqué ma lampe sur un chat sauvage. L'animal dépeçait les restes d'une charogne et creusait un trou dans la terre. Catherine était peut-être pareille à lui. Elle voulait enfouir une fois pour toutes sa mémoire trop douloureuse. J'ai repensé à la femme morte sur la plage de M***, au portrait-robot du tueur dont je n'étais plus certain des ressemblances avec le bonhomme au chien. Je me suis souvenu des premières confidences de Catherine, si lourdes de sous-entendus. Et je me suis dit que je n'avais plus une seconde à perdre. J'ai ouvert la première porte venue, monté un escalier que je n'entendais pas craquer, puis un autre qui m'a conduit dans un grenier.
Le corps de Catherine était allongé sur le plancher. Elle dormait. Sa respiration était ténue mais régulière. J'ai imaginé un fil invisible au-dessus du vide. Fragile et solide à la fois. Qui retiendrait toujours Catherine au bord du précipice. Et j'avais peur, soudain, de le casser. J'ai regardé les ombres du grenier tapies dans les rainures, qu'un rayon de lune débusquait parfois. J'ai guetté un signe sur le visage de Catherine. Une rougeur inédite. Un tremblement des maxillaires. Petite sismographie du chaos endormi. Puis elle a ouvert les yeux d'un seul coup, en grand, paupières figées.
- Ah ! Tu es là ! J'ai froid.
J'ai pris Catherine dans mes bras, je l'ai installée le plus confortablement possible sur la banquette arrière de la voiture et nous sommes partis de la fête comme des voleurs.
- Ce sont les souvenirs qui me donnent froid, a dit Catherine au bout d'un moment. Merci quand même pour la bâche de chantier.
Puis nous avons roulé dans le silence de la nuit. J'ai essayé de me concentrer sur le nouvel emploi que je venais de trouver : livreur de colis, en scooter. Nettement moins fatigant que le déchargement des camions. Et il y avait des avantages. Je voyais un peu comment c'était chez les gens sans me sentir coupable d'espionnage. Les quelques mots que j'échangeais avec eux, désinvoltes ou désabusés, me fournissaient des renseignements supplémentaires. Mais j'échouais toujours à en déduire ce que pouvait être une vie normale.
- Mon oncle s'est pendu dans une ferme, a dit Catherine, ceci explique cela.
J'ai garé la voiture sur un arrêt de bus à l'entrée de la ville. J'ai coupé le moteur, allumé deux cigarettes. J'en ai tendu une à Catherine et nous avons fumé lentement en regardant la circulation. Catherine ne m'a pas demandé pourquoi je m'étais arrêté alors que nous allions bientôt arriver. Je la voyais dans le rétroviseur, roulée en boule sous la bâche de chantier. Ses cheveux, qui cachaient la moitié de son visage, produisaient un étrange contraste de noir et de blanc.
- J'avais douze ans quand tout a commencé. Ma mère m'envoyait souvent chez mon oncle parce que sa vie n'allait pas fort. Il venait de perdre son travail et avait eu des problèmes avec la justice pour conduite en état d'ivresse. Il passait des journées entières enfermé dans sa chambre. Ma mère lui préparait des plats qu'il n'avait plus qu'à faire réchauffer et je lui tenais compagnie une petite heure. Je l'écoutais radoter sur sa jeunesse. Comme il avait de l'humour, je ne m'ennuyais pas trop. Il m'arrivait même de rire. Mon oncle adorait ça. Il disait que j'avais un rire très spécial et me serrait dans ses bras, embrassait mes cheveux. Une belle tendresse qui me manquait à la maison. Ma mère n'était pas très démonstrative. Mon père n'était pas très présent. Alors j'ai pris goût à cette tendresse de mon oncle. Un jour, il m'a embrassée sur la bouche. Mais c'était comme si ses lèvres avaient dérapé. Il s'est excusé. Je suis rentrée à la maison un peu chamboulée. A douze ans, les filles savent déjà des choses sur l'amour. J'ai rien dit à mes parents bien sûr. Ni à personne d'autre. J'aurais dû.
Catherine m'a demandé une cigarette et je lui ai dit avec un rire jaune de ne pas mettre le feu à la bâche de chantier. Nous avons fumé dans un silence de plus en plus lourd. J'ai regardé une pub sur l'abribus. Pour une marque de dentifrice. L'image, qui représentait une jolie femme dont les dents brillaient comme le carrelage d'une salle de bain, n'avait rien d'extraordinaire. Il y en avait partout sur les murs de la ville, qu'on regardait sans s'en apercevoir. Mais dans ce contexte nocturne pour le moins insolite, cette femme de papier me faisait un drôle d'effet. Je me suis imaginé sortant de la voiture pour l'embrasser sur la bouche. J'ai pensé à toutes les idées stupides qui passent par la tête des gens au cours d'une vie et j'ai lâché un nouveau rire jaune, quasiment pisseux.
- Il est tard, ai-je dit platement.
- Oui, a répondu Catherine sur le même ton, mais je suis bien, là.
Puis elle a repris son monologue à l'endroit précis où elle l'avait interrompu, sans hésitation, comme si elle lisait dans un livre l'histoire de quelqu'un d'autre.
- Une semaine après, mon oncle m'embrassait encore sur la bouche en me regardant au fond des yeux. Plus de doute possible. L'acte était délibéré. Il s'est répété de la même façon pendant quelque temps et j'ai laissé faire. Le baiser était agréable. Mais j'étais de plus en plus troublée en rentrant à la maison. Ma mère me reprochait d'être toute rouge. Je lui disais que j'avais couru et ça l'agaçait. Etrangement, elle ne me demandait pas comment allait mon oncle. Elle ne cherchait pas à savoir s'il avait apprécié ce qu'elle avait cuisiné. Il m'a fallu bien des années pour comprendre la vérité. Et encore bien d'autres pour l'admettre. C'est que l'oncle s'est lassé assez vite des baisers chastes. Un jour qu'il avait bu, ses mains se sont retrouvées sous mon pull. Je les ai repoussées bien sûr. J'ai peut-être eu tort. J'ignorais que les hommes aiment que les femmes leur résistent. Mon oncle s'est cru autorisé à aller plus loin. Mais ses caresses avaient perdu leur tendresse. Il les accompagnait de mots qui l'excitaient. J'avais tellement peur que j'ai cessé de me débattre. Je me suis retrouvée à moitié nue sur le canapé. L'oncle respirait difficilement par le nez, devenait tout rouge lui aussi. Ses mains jouaient avec le bout de mes seins et commençaient à descendre plus bas. La sonnerie du téléphone a tout arrêté. J'en ai profité pour me rhabiller et partir. A la maison, ma mère m'a dit que j'avais l'air d'un épouvantail. Mon père, lui, toujours plongé dans ses études, ne m'a même pas regardée. Je me suis longtemps demandé s'il avait vraiment conscience d'avoir une fille. J'ai filé dans ma chambre et j'ai enfoui ma tête dans mon oreiller. Je n'ai pas pleuré. J'ai un souvenir très net de cette absence de larmes. Elle m'a effrayé autant que ce que j'avais subi. J'ai senti un grand vide partout en moi, et autour de moi, c'était aussi du vide que je sentais. Deux jours après, j'ai eu mal au ventre. Du sang a coulé entre mes jambes. Mes premières règles. Ma mère a été presque gentille. Elle m'a dit de faire attention.