samedi 29 décembre 2012

La tentation des combles #22

Depuis quelques séances, le docteur Klamm ne joue plus avec des agates pour me signifier que notre entretien est clos. Il utilise un appeau qui imite le chant du cygne.
- Le chant du cygne n'est pas l'antichambre de la mort, il n'est jamais le plus beau. Vous l'avez compris, évidemment. Car vous serez bientôt guéri.
Mon cou s'est aussitôt replié dans mes épaules à la façon d'une fourche télescopique. J'ai ressenti une vive douleur aux clavicules qui s'est diffusée partout dans mon squelette. Je me suis dit que si mon corps tout entier devait subir le même sort, la guérison me vaudrait d'être un homme aussi plat qu'une galette. Je n'aimais pas du tout cette perspective. A ma connaissance, aucun homme-galette n'était parvenu à vivre selon ses désirs.
- Nous continuerons à nous voir, s'est empressé d'ajouter le docteur Klamm pour me détendre. Vous m'enseignerez l'art des filatures. Vous en faites encore, n'est-ce pas ?
- Non.
- Pourquoi ?
- Je n'en ai plus besoin.
- Racontez quand même.
Mon cou a retrouvé sa longueur normale et j'ai parlé pendant une heure d'une femme au front balafré. Elle ressemblait à celle que j'avais remarquée dans un film catastrophe mais rien de mystérieux, a priori, n'émanait d'elle. L'actrice portait un body en aluminium étincelant sous les projecteurs alors qu'une simple jupe de coton l'habillait dans la lumière du jour. De plus, son dos un peu voûté, son pas traînant ne correspondaient pas à l'image de quelqu'un qui allait sauver le monde. J'avais affaire à une personne dépressive comme il en existe tant et la balafre elle-même était d'une triste banalité. Cette femme était peut-être tombée d'une échelle alors qu'elle tapissait un mur. Ou elle avait glissé sur un trottoir et heurté le garde-boue d'une moto. Dans les deux cas, la blessure ne laisserait aucune trace.
Je m'apprêtais à renoncer à la filature quand un hérisson a traversé la rue. Il n'y avait pas de jardin public dans les parages. L'animal s'était probablement échappé d'une boutique spécialisée dans les insectivores à piquants. Mais je n'en voyais pas à l'entour. De toute évidence, c'était de ma mémoire que surgissait le hérisson et je me suis mis à courir pour rattraper la femme qui avait pris trop d'avance. Elle se promenait au hasard des rues, entrait dans des magasins où elle n'achetait rien, sans jamais s'arrêter, réglée comme un manège. Tant et si bien que je me suis demandé si elle existait vraiment. Je l'ai doublée, j'ai touché au passage la lanière de son sac à main, senti son parfum, puis, me retournant comme si j'avais perdu quelque chose, je l'ai regardée. Cette femme, je n'en doutais plus, était aussi réelle que moi. La balafre sur son front n'avait rien d'un artifice de cinéma. L'espace d'une seconde, j'ai imaginé qu'une robe à fleurs dansait devant mes yeux. Des pneus ont crissé. La ville s'est transformée en forêt et j'ai failli tomber. La femme a changé de trottoir, s'est mise à marcher plus vite. Je devais me ressaisir de toute urgence si je ne voulais pas la perdre de vue. Endiguer les débordements de ma mémoire. J'ai allumé une cigarette, regardé comme un curieux ordinaire quelques immeubles et mes jambes, de nouveau sûres, ont pu me porter. La femme avait retrouvé un pas régulier qui, j'en étais de plus en plus convaincu, ne la menait nulle part. Là était peut-être son mystère, qu'elle ne chercherait jamais à élucider. Elle marchait comme ça depuis son enfance, dans une conscience floue de l'espace et du temps qui lui permettait de mieux se concentrer sur elle-même pour mieux se dissoudre. J'en déduisais qu'elle n'avait fait aucune mauvaise chute d'une échelle ou sur un trottoir. Cette balafre, qu'elle aurait pu atténuer d'un trait de poudre, racontait toute une histoire, et je voulais la connaître. Mais comment l'aborder pour lui parler ? Alors que je l'avais effrayée. Par quels mots ouvrir une conversation qui ne tourne pas court ?
Je n'ai pas eu le loisir d'approfondir la question. La femme venait de sonner à une porte et avait déjà disparu. Toutes mes conjectures sur les fondements obscurs de la marche s'effondraient. Je ne savais plus quelle attitude adopter. J'ai observé la porte, son embrasure, ses gonds. Elle n'était pas une illusion. Elle s'inscrivait logiquement dans une façade de trois étages où il y avait des fenêtres et des balcons. Des plaques en cuivre indiquaient quelques professions libérales, médecin ou avocat. Un peu à l'écart, un simple bristol sous plastique annonçait un club de rencontres. C'est là que j'ai sonné, sans réfléchir. Un interphone m'a demandé si j'avais rendez-vous. J'ai dit que je souhaitais parler à la femme qui avait une balafre sur le front. L'interphone m'a répondu que les employés de la maison ne recevaient pas de visite pendant les heures de travail mais qu'il pouvait transmettre un message si j'étais de la famille. Cette précision m'a tellement déconcerté que j'ai bafouillé. L'interphone a marqué un temps d'arrêt pendant lequel le hérisson a retraversé ma mémoire. De nouveau, la ville se changeait en une forêt dont les arbres tombaient comme un jeu de quilles. Leurs racines arrachées produisaient des bruits de succion qui se propageaient dans ma mâchoire et résonnaient sous mon crâne. J'ai dû m'agripper au chambranle de la porte. Un passant m'a demandé si j'étais malade, a ajouté qu'il y avait justement un médecin là où je me trouvais mais ses mots se sont mélangés à ceux de l'interphone. Je ne savais plus quelle voix s'adressait à moi, ni même si elle s'adressait à quelqu'un en particulier. J'ai rassuré comme j'ai pu le passant inquiet et je suis allé m'asseoir à la terrasse d'un café sur le trottoir d'en face. Ma tête était surchargée de bourdonnements de toutes sortes, à tel point que je ne me suis pas entendu commander une bière. Le sens de ma filature m'apparaissait de plus en plus improbable. J'ignorais à quelle heure la femme finirait son travail. Combien de temps devrais-je attendre ? Et pour quoi faire ?
J'ai bu une autre bière puis une autre encore. J'ai fumé plusieurs cigarettes en tirant trop fort sur le filtre. Malgré les bruits de la circulation, le grésillement de la mousse et du tabac chuchotaient à mes oreilles. Une note feutrée qui n'exprimait ni joie ni peine mais insistante comme si elle voulait me dire quelque chose. Et j'ai pensé à Catherine, à tout ce qui nous était arrivé. Le souvenir ne me consumait plus avec la même ardeur. La femme au front balafré n'en était pas une résurgence. Catherine marchait d'un pas plus déterminé, la tête haute et le regard fier. Son corps demeurait dans une tension qui électrisait sa robe à fleurs. Non, vraiment, la comparaison n'était pas tenable. Et cependant je continuais à faire le guetteur. Dès que quelqu'un sortait de la maison mon coeur battait plus vite.
- Et le hérisson ? a soufflé le docteur Klamm.
Mais ce n'était jamais elle. Je me suis dit que la maison possédait une autre issue. La femme était déjà partie et je ne la reverrais jamais. J'ai demandé au serveur s'il la connaissait. Le ton de ma voix a dû lui paraître bizarre car il a répondu évasivement. Il croyait qu'elle était coiffeuse à domicile. Il ne savait pas si elle habitait le quartier. Pour donner le change, il s'est répandu en banalités sur les difficultés à communiquer dans les villes. Alors je lui ai parlé de la balafre. Il m'a regardé comme si j'avais proféré une obscénité, s'est dépêché de nettoyer une tache sur une table voisine et s'est réfugié derrière son comptoir. Si j'avais employé le mot cicatrice, moins effrayant, j'aurais peut-être obtenu quelques renseignements. J'étais un détective de seconde catégorie. Le vieux bonhomme au chien me l'avait dit. Mieux valait rentrer et travailler. La chaîne de mon vélo d'appartement grinçait horriblement. Un accroc dans le grillage de la cage de Chuck Chuck s'agrandissait tous les jours un peu plus et l'oiseau finirait par se blesser. Même mon réduit commençait à pâtir de mes négligences. L'étagère multi rangements perdait des vis. Le sanibroyeur top silence était de moins en moins discret, se prenait pour un dindon en colère. Quant au jardin, j'évitais d'y penser. Il faudrait tout couper, tout raser, puis replanter.
- Vous ne voulez vraiment pas me parler du hérisson ? a insisté le docteur Klamm.
J'ai répété le mot hérisson comme s'il appartenait tout à coup à une langue étrangère et tout ce que j'ai dit ensuite m'a fait la même impression. Je ne comprenais plus rien à mon récit qui s'enlisait. Les lieux n'avaient plus de contours précis, les personnages de noms propres.
- Le hérisson, ai-je répété encore. Oui, bien sûr, le hérisson. Là, c'était un hérisson mais ça aurait pu être n'importe quoi d'autre. Une feuille d'arbre, un enjoliveur, un bourdon, un éclat plus vif sur le bitume aussi bien.
- Continuez.
- Ma filature ne vous intéresse plus ?
Le docteur Klamm a sorti son appeau puis s'est ravisé, m'a encouragé à poursuivre d'un signe de la main. Alors que le temps réglementaire de la séance était dépassé depuis longtemps. J'ai rassemblé tant bien que mal mes mots éparpillés. J'ai réussi à les contenir dans des phrases à peu près claires.
- Je ne sais plus combien d'heures je suis resté à la terrasse du café. La bière me piquait la bouche et j'avais des suées. Le serveur gardait l'oeil sur moi. J'ai commandé un double whisky et je lui ai laissé un pourboire. Je ne regardais plus tellement la maison. Je me demandais si c'était la bonne. J'ai eu envie d'aller vérifier mais je n'ai pas pu me lever. J'ai palpé mes jambes, en haut en bas. Elles étaient molles comme des poupées de chiffons. En tirant dessus elles se seraient décrochées du bassin. Je me suis dit qu'il valait mieux attendre et j'ai commencé à classer les gens qui passaient. Les joyeux d'un côté, les tristes de l'autre. Les lents et les rapides. J'ai essayé d'établir des recoupements mais aucun n'était satisfaisant. Alors je me suis intéressé aux gros. Uniquement à eux. Oui, oui, on en a déjà parlé. Etre gros, c'est une histoire de peau qui frotte, qui envahit l'esprit. Les gros sont nus même quand ils sont habillés.
Le docteur Klamm m'a coulé un regard morne, s'est gratté la joue. Il se souvenait de la mésaventure subie par son postérieur encastré dans mon siège de bébé et, malgré son humour, le souvenir du souvenir ne l'emballait pas. J'ai laissé tomber les gros pour mieux reprendre le fil de mon récit.
- Lorsque j'ai retrouvé l'usage de mes jambes, je suis allé sonner à la maison et l'interphone m'a ouvert sans poser de questions. J'ai visité les couloirs des étages, remarqué des plantes dans des pots, quelques gravures dans des cadres. Je me suis dit que c'était une maison normale pour des gens normaux. La déception devait se lire sur mon visage. J'ai croisé quelqu'un à qui j'ai demandé si une femme avec cicatrice sur le front. Je n'ai pas fini ma phrase. La personne a grommelé troisième étage porte six et j'y suis allé. Ce n'était pas le moment de reculer. J'ai calé mes pieds sur le paillasson, prêté l'oreille aux petits bruits de l'intérieur. J'ai entendu de l'eau glisser contre une surface en inox. La puissance du jet indiquait un bac à douche plutôt qu'un évier. Un autre que moi aurait imaginé les gestes intimes de la femme à sa toilette, avant qu'elle n'aille rejoindre au club de rencontres un vieux quidam. A la vérité, cette eau m'effrayait et je savais pourquoi. Elle inondait déjà mon esprit de vagues puissantes qui me conduiraient sur la plage de M***. Je refusais de retourner là-bas. Il y avait trop de cadavres dans la mémoire du sable. J'ai quitté la maison en courant et je me suis juré d'abandonner mes filatures. J'ai détruit mes jumelles. Oublié cette femme qui porte la balafre d'une autre. Mais je n'ai rien pu faire contre le hérisson.