dimanche 5 mai 2013

Tribulations d'un apprenti de la pub

Bon ! Je me retrousse les manches, je montre mon poignet où ne scintille aucune pièce d'horlogerie suisse, et adepte de la lenteur en toute chose, sur mon solex qui carbure au rouge de chez nous, je me lance dans la pub.

La première étape fut d'écumer, avec des patiences bénédictines, toutes les listes susceptibles d'abriter des adresses électroniques utiles à la diffusion de ma poésie.

Les centres régionaux des lettres, les associations et groupements de librairies indépendantes, les maisons de la poésie et les institutions littéraires, les blogs, les sites, les revues internautiques sont le terreau idoine pour semblable orpaillage.

La collecte, aussitôt notée au stylo sur papier, fut transposée en clics frénétiques dans ma messagerie. 

Jusque là, tout allait bien. Je pouvais faire le fier, cheveux au vent, sur mon solex. Sur trois cents contacts répertoriés, un indécrottable optimisme me soufflait que je pouvais en séduire une quinzaine, soit un sur vingt.

Mais, patatras de patatras, parvenu à l'ultime étape de l'envoi en nombre, voilà que mon solex, moteur hoquetant, roue avant traçant des huit malveillants, a chu dans l'ornière de mon incompétence.

Fichtre ! Comment faire avec une messagerie qui refuse d'envoyer ma publicité d'un seul coup à tous les destinataires ? 

Ma compagne, que j'appelle à mon secours, déploie comme toujours des trésors de ténacité, et, finalement, la moitié des mes bouteilles à la mer ont pris le large. Ce qui réduit mon potentiel de séduction à sept. Certes, toujours enclin à voir la vie en rose, ce n'est pas si mal quand on sait que les recueils de poésie ne se vendent plus guère.

Mais je tremble déjà à la perspective du deuxième et dernier volet de ma campagne publicitaire. Je dois d'abord réparer mon solex. Redresser la roue avant avec un marteau approprié. Ressouder les rayons. Doper le moteur à galet avec un vin plus corsé, capable d'affronter côtes et faux plats, monts et vaux. 

Il me faudra aussi rassembler tout mon courage, pratiquer l'autosuggestion d'un fils de pub avec pièce d'horlogerie suisse au poignet et grosse berline devant la maison, chausser des bottes de sept lieues à l'empeigne cloutée de rubis sur l'ongle. Contre tous les vents, contre toutes les marées, il me faudra pour couronner mon entreprise d'un piètre succès, monter dans un train jusqu'à la capitale. Caparaçonné de mon silence, dents serrées, menton plus coupant qu'une serpe, j'aurai à fendre des foules hirsutes et menaçantes, braver des odeurs d'oeuf ou de brillantine, supporter des rires suraigus, des téléphones branchés sur le vide.

Après, quand tout ça sera fini, miraculé de l'improbable aventure, exsangue mais content d'avoir eu la niaque pour propager mes vers de mirliton tontaine, je m'enfermerai dans ma maison, je laisserai les téléphones tintinnabuler et, sur mon vélo qui marche à l'eau, je m'endormirai, lentement, très lentement.