samedi 1 juin 2013

Réponse à Al Denton / De l'inquiétude

Vous dire, d'abord, Al Denton, l'agréable surprise de lire votre lettre. Ah ! Les correspondances entre auteurs comme aux premiers temps de la NRF : L-F Céline / Gaston Gallimard, Jacques Rivière / Antonin Artaud... Tant d'autres encore. Un genre désuet. A l'heure des mails et des textos, les épistoliers sont des "je-ne-sais-quoi" réfractaires aux épithètes. 

Mais venons-en à l'inquiétude dont vous essayez de déplier le mystère, avec Deleuze notamment, expert en plis et pliures. Je me dis que l'inquiétude suit de peu l'étonnement dans la chronologie des émotions. J'imagine l'un des premiers hommes qui découvre le monde. Il n'a pas encore le langage comme outil. Il perçoit l'inconnu. Il s'étonne puis aussitôt s'inquiète. Pour lui-même. L'inquiétude est alors fondatrice du rapport à soi. Et devient un creuset de la pensée dans toutes ses dimensions symboliques et imaginaires. La nécessité du verbe viendra plus tard, quand s'imposera, pour survivre, l'obligation d'entrer en rapport avec l'autre.

Ce concept d'inquiétude comme ancrage de l'humain traverse toutes les époques et toutes les civilisations. Il est particulièrement à l'oeuvre aujourd'hui dans notre contexte d'illisibilité généralisée. Il aiguillonne tous les désirs qui poussent en avant la volonté d'élucider l'inconnu. Il n'y aurait ni petite ni grande histoire des hommes sans ce dard trempé dans le meilleur des fers, sans cet Ouvroir de Chemins Potentiels.

Un homme en son sillon. Une humanité en son champ, reculé toujours jusqu'aux étoiles les plus lointaines comme l'a si bien écrit Jules Laforgue, tout empli des lumignons et des grandes gerbes qui tressent la vie inquiète, forcément inquiète.