jeudi 15 mai 2014

Le Séminaire de Stéphane Bernard

Le Séminaire de Stéphane Bernard est une conversation libre ouverte sur Facebook à propos des pratiques d'écriture, des enjeux du langage et de la langue. Il donne désormais lieu à un blog et, un jour peut-être, il deviendra un livre de papier. Je le souhaite car le Séminaire est avant tout un hommage à la littérature. La quatorzième question porte sur le rayonnement du langage et l'épuisement qu'il peut générer chez l'auteur et plus particulièrement le poète.
Je crois qu'il faut d'abord refaire la distinction entre le langage et la langue. 
Le langage est un matériau sonore émis par un locuteur. Objet de communication, il favorise les échanges de la vie ordinaire dans tous ses états. Il est partagé par de nombreuses espèces animales sur notre planète, notamment les oiseaux. Comme tous les matériaux, il produit diverses vibrations dont le mouvement ondulatoire interagit avec l'environnement.
La langue est l'esprit de ce matériau qu'est le langage. Elle en agence les éléments et produit ainsi une infinité de possibilités pour dire, ou écrire, les perceptions, les émotions, les sentiments... Elle en démultiplie les rayonnements et donc les interactions avec le monde intérieur comme le monde extérieur. Deleuze évoque cela dans la conclusion de son ouvrage intitulé Qu'est-ce que la philosophie ? Il s'agit bien d'une architecture multipolaire soumise aux attractions magnétiques du dehors et du dedans et les figures engendrées, conceptuelles ou non, évoquent les myriades du cosmos.
La littérature est à cette image. Ses rayonnements criblent de part en part les individus qui essaient de l'approcher, en lisant ou en écrivant. Et c'est vraiment d'essai qu'il s'agit. Raté le plus souvent. La plupart des poètes d'aujourd'hui, empêtrés dans des éléments de langage, peinent à accéder à une langue singulière. Un seul Thierry Metz existe. Un seul Paul de Roux. Une seule Duras. (Si, si, il y a bel et bien de la poésie dans l'oeuvre de Marguerite.)
Mais pourquoi tant de ratés ?
Je pense que Gombrowicz, parmi d'autres, donne une réponse satisfaisante. Il dit que ce n'est pas lui qui écrit. Il dit que c'est la littérature qui écrit à travers lui. On aurait tort de voir là une posture. Cet aveu est le fruit d'une longue très longue pratique de la lecture et de l'écriture et il a en effet conduit son auteur à d'incessantes phases d'épuisement. 
L'épuisement de la lucidité. 
Reprenons Alain Jouffroy et reconnaissons que nos mots sont toujours en retard sur leur rayonnement quelle qu'en soit la vitesse. Mais, captifs que nous sommes de la langue à inventer, n'abandonnons rien de notre chemin, ne déposons pas l'arme chargée de futur qu'est la poésie. Et les oiseaux tiendront des conciliabules.