lundi 26 mai 2014

Un fils du gouvernement, 4

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         Je quittai l'hôpital Broussais-La Charité pour un foyer de l'avenue Denfert-Rochereau qui appartenait à l'Assistance publique.  Ma mère avait signé des formulaires, lesquels avaient été tamponnés, classés, rangés dans des chemises en carton puis communiqués à l'administration des affaires sociales avant mon arrivée. Nouveaux paraphes d'un sous-chef de service. Nouveaux tampons du secrétariat. Et rangement définitif dans une armoire à soufflets. La routine.
         Du 96 de la rue Didot au 72 de l'avenue Denfert-Rochereau, il y avait peu de chemin à parcourir. Deux kilomètres virgule quatre. Cinq minutes au volant d'une voiture de moyenne gamme. Des pâtés d'immeubles de confort ordinaire, sans balcon mais avec des pots suspendus aux garde-fous des fenêtres, asters ou géraniums selon la saison. Des rues ni larges ni étroites mais propres, dont certaines pavées. Quelques rangées d'arbres pour l'abri des oiseaux. Quelques bancs peut-être, peints en vert bouteille.
        Je n'ai évidemment aucune mémoire de ce paysage qui n'existe plus. Je n'en ai peut-être rien vu. Bien calé sur la banquette de la voiture, la capote de mon berceau à moitié rabattue, mon champ de vision se limitait à un petit rectangle de moleskine. Quelques reflets parvenaient-ils jusqu'à moi, depuis la vitre ? Ont-ils contribué à donner à mon esprit sa future tournure imaginative ?
         Mon passage dans le foyer d'accueil, régi par l'usage des premiers soins à la petite enfance, est en revanche assez facile à restituer. Après les ultimes vérifications administratives et sanitaires, on m'a accroché une plaquette d'immatriculation autour du cou puis conduit à l'unité des nourrissons. Il y avait là une quinzaine de lits, dans une pièce assez vaste et bien éclairée. Une aide-puéricultrice en blouse bleue m'a couché, a noté sur une feuille l'heure exacte de mon arrivée dans l'unité en épelant à haute voix mon numéro de matricule.
         - Encore un !
         - Oui. Il y en a beaucoup en ce moment, a constaté l'une de ses collègues. C'est normal. C'est la pleine lune.
         - Tu crois ?
         - Tout le monde le dit.
         Les deux commères ont retrouvé leur place assise près du radiateur, chacune avec son tricot, un pull vert pour l'une, des chaussettes noires pour l'autre, et le cliquetis des aiguilles, comme un télégraphe, a bercé mon sommeil. Dans un angle de la pièce, la bouilloire qui servait à chauffer les biberons chuintait ou clapotait selon la température. Un environnement sonore conforme aux rêves sans contours des nouveau-nés, à peine troublé par les rumeurs de la ville.
         - Je tiens ça de ma grand-mère, reprit l'aide-puéricultrice qui avait invoqué l'action de la lune.
         L'autre, plus jeune, moins crédule, observa le jour à travers les mailles de son tricot, fit une moue.
         - On accorde trop d'importance à la lune, répondit-elle, c'est sur Terre qu'on est en vie.
         J'imagine que cette phrase est venue jusqu'à mes oreilles, qu'elle a traversé les méandres de mon cerveau. Elle ne l'a pas quitté. Y retentit encore. Avec tout son mystère. Un jour peut-être, à la faveur d'un cliquetis ou d'un chuintement, elle affleurera de nouveau ma conscience. Et je comprendrai, enfin, après toutes ces années, ce que sont vraiment et la lune et la Terre.