samedi 31 mai 2014

Un fils du gouvernement, 6

                                                        6


         Je ne sais pas combien de temps j'ai dormi. Il fait nuit. La nuit me convient mieux pour rentrer chez moi. Je suis toute seule au fond du car. Personne ne me dira rien si j'étends mes jambes. La fatigue me rend un peu soûle mais je peux la supporter. Dix heures de voyage, ce n'est pas si long. Ma soeur me recevra comme elle m'a toujours reçu, depuis que j'ai commencé à essayer de vivre ma vie. J'écouterai sa leçon de morale. Je baisserai la tête quand elle causera du curé, de ce qu'il penserait s'il savait. Et elle me dira d'aller me laver, tellement je ressemble à un épouvantail. Puis elle ouvrira elle-même le lit dans lequel je dormirai pendant deux jours. Je verrai plus clair après. Je saurai prendre mes dispositions. Je trouverai un travail, n'importe quoi, serveuse, femme de ménage, à la chaîne. Je mettrai des sous de côté. Au bout de six mois je louerai un appartement. Deux pièces, c'est suffisant. Pourvu que la chambre soit assez grande. On trouve des paravents dans les brocantes. On change la toile. On peint les montants avec des couleurs gaies. Et ça fait une jolie séparation pour le coin du bébé. Oh ! Je sais. On ne manquera pas de me le rappeler. Les procédures sont longues. Une assistante sociale, encore une, me fera passer un entretien. Elle écrira toutes mes paroles sur un bloc-notes et les tapera ensuite à la machine. Elle ira voir mon patron, mes voisins. Est-ce que je suis une bonne ouvrière ? Est-ce que j'arrive à l'heure à mon travail ? Est-ce que je suis une locataire sans problème ? Elle posera aussi des questions sur ma vie privée. La longueur de mes robes. L'entretien de mes cheveux. Les gens que je reçois chez moi et à quelle heure ils arrivent, à quelle heure ils repartent. Puis elle transmettra mon dossier à sa directrice. Avec un avis favorable ou non. Je connais cette directrice. J'ai déjà eu affaire à elle. Malgré un abord plutôt froid, ce n'est pas une mauvaise personne. Elle sait se mettre à la portée des autres. Mais ce sera plus difficile cette fois-ci. J'ai trente ans. En principe, on est une femme mûre. On ne se laisse plus embobiner par le premier beau parleur venu.  On garde le cap. Surtout quand on a déjà confié deux enfants aux services sociaux. Voilà ce que me dira cette directrice. Encore vous ? Pour un troisième ? A propos, comment va votre aînée ? On me dit qu'elle travaille bien à l'école mais qu'elle n'a pas la langue dans sa poche. Jusqu'à un certain point, c'est une qualité, qui devient vite un défaut. Dites le lui la prochaine fois que vous la verrez. Quant à votre deuxième, il a déjà usé deux familles d'accueil. Nous ne savons plus trop quoi en faire. Le médecin ne comprend pas ce qu'il a. Un jeune médecin pourtant. Qui a appris la psychologie. Il fait faire des dessins aux enfants et il les interprète. Ceux de votre deuxième l'inquiètent. Il propose un traitement dans une clinique spécialisée mais il n'y en a pas dans la région. Nous allons être obligés de le reprendre au foyer. Dès qu'une place sera libre. Alors, votre dernier, je ne peux rien promettre avant un an. Le temps que vous ayez une situation stable. Le moment venu, j'écrirai à Paris. Revenez me voir dans trois mois. Nous ferons un premier bilan. Et soignez-vous. Vous êtes pâle à faire peur.
        
         Le car vient de quitter la nationale dix et prend la direction de Tours. D'autres passagers à embarquer et ce sera pareil à Poitiers, puis à Angoulême. Vous soupirez. Pourvu que personne ne vienne s'asseoir à côté de vous. Vous seriez moins tranquille. Sur le qui-vive. Quelqu'un pourrait deviner le cours de vos pensées, imaginer votre peine. Vous ne voulez pas qu'on vous devine. Vous ne voulez pas qu'on imagine.