lundi 16 juin 2014

Un fils du gouvernement, 12

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         Quinze jours avant de se rendre à Caen, madame Picot s'était aperçue que sa maison avait besoin de travaux. Les lambris du rez-de-chaussée prenaient depuis des années le teint des vieux malades. La peinture marron faisait des cloques. Une odeur de renfermé planait dans les couloirs et se propageait à l'étage où la situation était à peine meilleure. Les planchers, les plafonds, les tapisseries, il aurait fallu tout refaire.
         Le temps pressait. L'argent manquait. Madame Picot embaucha un estropié qui ne prenait pas cher. La chambre d'enfant fut entièrement lessivée. Les taches les plus résistantes furent grattées au couteau. Quand les vitres de la fenêtre eurent retrouvé un éclat proche du neuf, un peu de lumière entra enfin dans la pièce. Qui révéla le mauvais état de la tapisserie.
         - C'est comme la peau des grands brûlés, dit l'estropié, si vous ôtez la première couche, toutes les autres viennent avec.
         La chambre d'enfant fut donc repeinte en blanc, plusieurs fois, et le résultat était à première vue satisfaisant. Le regard glissait sans rencontrer d'épaisseurs suspectes. Les coups de pinceau s'étaient pour la plupart convenablement superposés. Mais on apercevait dans les coins, comme si l'estropié avait mal retenu ses gestes, des amas de matière qui laissaient des coulures. Le long des plinthes, là où la poussière avait résisté, la peinture mélangée à toutes sortes de résidus, montrait d'assez larges bouffissures.
         Ceci fait, madame Picot avait accroché au mur une gravure champêtre et mis dans un vase quelques herbes sèches. Puis elle avait trouvé chez une voisine un lit d'une place et sa garniture. Le bois des montants, assez clairs, ne jurait pas avec la blancheur du décor.
         Pendant des mois et des mois, à raison d'une quinzaine d'heures par jour en moyenne, mon cerveau a poursuivi ici sa construction lente de la perception du blanc. Mais qu'aura-t-il enregistré d'autre ? Qui me marquerait encore aujourd'hui ? Quels morceaux de paysage ? Quel environnement sonore ?
         Les maisons n'avaient pas à l'époque de double vitrage. Les bruits de la rue de l'Ethe me parvenaient à peine atténués par la fenêtre qui fermait mal. Quand la vie a repris après la fonte des neiges et des glaces, j'ai entendu toutes les rumeurs de Saint-Georges. Mon cerveau les a triées, classées puis rangées dans ses tiroirs. A un an, malgré une conscience encore floue des aigus et des graves, je faisais la différence entre un camion et une voiture. Je commençais à identifier le son plus granuleux des tracteurs. A l'intérieur de la maison, je savais quand madame Picot se levait de sa chaise et montait l'escalier.
         Aucun de ces bruits n'a été l'objet d'un classement particulier dans ma mémoire. D'autres se sont produits, qui auront été rangés au fond d'un tiroir à secrets. Afin de protéger mon corps de leur atteinte sournoise. Des cris peut-être, exprimant la colère, la douleur, l'impuissance. Un drame et ses violences, contre lesquelles je n'ai rien pu. Mes oreilles se seront mises à bourdonner. A siffler. Une forte poussée sur mes tympans les aura percés. Je suis devenu sourd.