mercredi 4 juin 2014

Un fils du gouvernement, 7

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         En février mille neuf cent cinquante-six,  Saint-Georges-des-Groseillers, deux mille trois cent trente habitants, connaît le même froid extrême que partout en Europe. Moins quinze degrés sous abri à la station de Caen. Vent. Neige. Verglas. Circulation des biens et des personnes paralysée. Lignes téléphoniques coupées. Ecoles et magasins fermés. Un train de marchandises est bloqué à la gare de Flers. Des camions renversés condamnent la plupart des routes départementales. La Vère gèle entièrement d'une rive à l'autre. Le ruisseau de la Planchette, dont les eaux moins profondes sont plus lentes, n'a mis qu'une heure à se transformer en glacier.
         Un blanc dans ma vie. Un blanc dans le paysage. Immaculé sur les toits et les frondaisons, il n'a pas, plus bas, le même scintillement des commencements du monde. Qu'un pan de mur apparaisse, qu'une surface ardoisée ait échappé au recouvrement, et c'est un blanc cassé qui absorbe les ombres d'un rebord ou d'un auvent. Plus bas encore, dans les rues dont on ne sait plus très bien le chemin, des souillures de bottes, les déjections des chats et des chiens veinent d'un gris sale l'improbable étendue.
         A la sortie du bourg, du côté du chemin des Buis, là où un camion-citerne a répandu tout son chargement de gasoil, on dit que des corbeaux qui faisaient le gué sur des piquets n'ont pas pu reprendre leur envol. Plus loin, dans une ferme à l'écart, plusieurs moutons auraient connu le même sort. On dit beaucoup de choses à Saint-Georges. Comme partout quand l'univers qu'on a toujours connu semble subir un dérèglement définitif.
         La température n'aurait pas fini de descendre. On verrait bientôt l'acier des essieux se fendre comme la pierre des maisons. Des ouragans, à cent cinquante kilomètres à l'heure, s'abattraient sur toute la Normandie et ce serait une désolation pire encore que la guerre. Des morts par milliers. Statues figées dans les champs et dans les cours. Marionnettes suspendues aux fils invisibles du gel. Et il faudrait attendre le redoux pour creuser les tombes. Plusieurs semaines. Plusieurs mois. Ce serait alors l'insoutenable pestilence des corps décomposés. Les survivants du froid succomberaient alors à des maladies que les médecins ne sauraient pas guérir. Les esprits les plus fiévreux s'attaqueraient un peu partout aux mairies, aux casernes de gendarmerie, aux enrichis du petit commerce. Il y aurait des règlements de compte, des vengeances, des émeutes même. Le trente-sixième régiment d'infanterie enverrait depuis Caen une compagnie. Un couvre-feu serait décrété et on fusillerait quelques têtes fortes.  Des morts encore. Du sang. Comme douze ans plus tôt. A n'en jamais finir.
         Le médecin et le pharmacien de Saint-Georges peinent à se réchauffer au café de la Place. Le poêle tire mal. Le boudin de laine en bas de la porte est une passoire. Le calva, presque vitreux, plus épais dans les veines, alourdit aussi les conversations. Il est question, en passant, de madame Picot. Mais ce n'est peut-être pas vrai, ce qui est dit. Les gens vont devenir complètement fous, si ça continue.