dimanche 8 juin 2014

Un fils du gouvernement, 8

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         La rue de l'Ethe est une espèce de raccord entre le chemin des Vergers et la rue de Flers. Autrefois peut-être, à peine un sentier parmi des jardins sans clôture. On y poussait des brouettes pleines de linge qu'on venait suspendre, encore tout dégoulinant. Des draps de toile lourde, faits pour durer une vie et davantage. Des draps blancs. Unis. On ne connaissait pas encore, à la campagne tout au moins, les imprimés fantaisie dont on habille aujourd'hui les lits des enfants. Je n'ai pas dormi avec des papillons ou des coccinelles. J'ai dormi avec du blanc.
         Cette permanence du blanc dans les premiers mois de ma vie, enregistrée chaque nuit par mon cerveau, continue de façonner ma vision du monde. Sans doute m'attirait-elle autant qu'elle m'effrayait, dans une perception floue du plaisir et de la répulsion.
         Le flou en toute chose ayant forme.  Depuis mon voyage en train de Paris à Caen. Le ciel couplé à la terre par les tremblements du givre qui avait précédé la neige. Les vitres du wagon, comme diluées dans la blancheur, abolies. Le défilé au ralenti des bocages mal cernés, des hameaux que le froid transissait, des nuages tombés sur les noyers qui penchaient. Parfois, peut-être, surprises par la rumeur du convoi, quelques vaches s'ébrouaient, lançaient au paysage qu'elles ne reconnaissaient plus un brame sans écho.
         Les sons, comme les formes, perdaient leur identité. Que pouvais-je en saisir à l'intérieur du compartiment ? Sinon encore du flou ? Une ligne acoustique étale ? Mon accompagnatrice ne parlait pas. Elle écoutait ma respiration car on lui avait dit d'y veiller particulièrement. Elle vérifiait toutes les cinq minutes qu'elle n'avait pas perdu sa trousse médicale. Une anxieuse. Dont c'était peut-être la première mission en tant qu'aide-soignante ou assistante sociale. Elle n'aimait pas la proximité des trois autres passagers. Un maigrichon blotti côté couloir, taiseux, et deux voyageurs de commerce, vraisemblablement. Ils parlaient de leurs affaires, établissaient des comparaisons chiffrées. Le mot pourcentage revenait souvent dans leurs paroles et leur visage tout entier avait des frémissements, des crispations.
         Parfois, ne sachant quoi dire, ils faisaient semblant de me regarder pour mieux observer mon accompagnatrice. Par en-dessous. Leur bouche, où moussait un peu d'écume, s'arrondissait, laissait apparaître des dents qu'il aurait fallu mieux entretenir, articulait des syllabes sans fond, comme des gargouillements.
         - Il est à vous ?
         L'accompagnatrice s'était préparée à cette question classique des longs trajets. Ni ses cils ni ses lèvres ne tremblèrent quand elle mentit.
         - A ma soeur. Ma soeur de Caen.
         - C'est un garçon ?
         - Oui.
         La conversation s'arrêta là. Les deux commerçants décidèrent d'aller fumer dans le couloir. Le maigrichon leva enfin la tête. Regarda en face de lui le paysage normand et son cadre en laiton. Des vaches encore, mais sous le soleil de l'été. L'équilibre tranquille du noir et du blanc sur la photo. Un autre mensonge, que mon cerveau a gravé dans ses archives.