dimanche 19 juillet 2015

Repeindre la bibliothèque

Quinze ans déjà que nous habitons notre maison. Il faut repeindre la bibliothèque, installer un échafaudage. Notre ami Zhirayr fera merveille en chef des travaux. Mais nous avons dû sortir tous les livres avant de lessiver les murs. Sueur et fatigue. Emotion aussi comme cette plaquette retrouvée du poète anglais Rodney Pybus, In Memoriam Milena. Internée à Ravensbrück, Milena parle à Franz Kafka, à sa bouche morte. Amour. Courage. Cruauté. Faiblesse...
Emotion encore quand un album oublié revient au jour. Lumières en effraction réunit des photographies d'artistes bordelais (Isabelle Kraiser, Rodolphe Escher, Pierre Lavesque, Eva Sanz) accompagnées de fragments poétiques écrits par Brigitte Giraud. Un affichage sauvage des tirages, pendant deux ans, avait précédé une exposition récapitulative au Garage Moderne.
Satisfaction enfin quand le travail s'achève. Les piles tiennent debout contre un buffet, s'appuient sur une table basse. Leur accumulation est fragile, dit l'improbable du désordre qui s'est construit lui-même, refusant tout ce que l'on avait souhaité d'agencements pratiques. D'autres dialogues pourraient naître au hasard de rencontres imprévues. Moins tragiques. Imaginons André de Richaud devisant avec Henning Mankell, ou n'importe qui d'autre avec n'importe qui d'autre. Imaginons des impatiences susurrées, des apophtegmes, des éclats même ! La littérature n'a jamais manqué d'imprécateurs.
Mais une bibliothèque est faite aussi d'objets perdus sur les étagères : cartes postales, cendriers, stylos, enveloppes, bibelots de trois sous, petites boîtes en carton ou en fer, coupe-papier, tableautins de Venise ou de Prague, tickets de transport et d'exposition, pièces de monnaie, épingles, photos, souvenirs... Les voilà rassemblés dans une panière et ils tiennent eux aussi leurs conciliabules. Cependant que le chat de la maison investit la chaise qu'un aïeul a construite, et surveille nos allées et nos venues, désapprobateur.
Tous les livres ne retrouveront pas leur place d'avant. Certains finiront même au désherbage. Pourquoi garder ce Japonais dont on n'a plus la mémoire ? Que faire de cette poétesse in fine assez médiocre ? Et si nous vendions quelques ouvrages de prix, qui libéreraient de l'espace...
Et si, et si... Conjectures. Notre bibliothèque vieillira en même temps que nous. Comment sera-t-elle dans quinze ans, quand il faudra repeindre encore ? Et qu'en adviendra-t-il après que nous aurons disparu ? Quelle personne assez amoureuse de la littérature et des arts saura l'accueillir ?
Angoisse...