jeudi 6 août 2015

Marguerite Yourcenar, Le Coup de grâce

" Et si jamais j'avais pu aimer Sophie en toute simplicité des sens et du coeur c'est bien à cette minute, où nous avions tous les deux une innocence de ressuscités. Elle palpitait contre moi, et aucune rencontre féminine de prostitution ou de hasard ne m'avait préparé à cette violente, à cette affreuse douceur. Ce corps à la fois défait et raidi par la joie pesait dans mes bras d'un poids aussi mystérieux que la terre l'eût fait, si quelques heures plus tôt j'étais entré dans la mort. Je ne sais à quel moment le délice tourna à l'horreur, déclenchant en moi le souvenir de cette étoile de mer que maman, jadis, avait mis de force dans ma main, sur la plage de Scheveningue, provoquant ainsi chez moi une crise de convulsions pour le plus grand affolement des baigneurs. Je m'arrachai à Sophie avec une sauvagerie qui dut paraître cruelle à ce corps que le bonheur rendait sans défense. Elle rouvrit les paupières (elle les avait fermées) et vit sur mon visage quelque chose de plus insupportable sans doute que la haine ou l'épouvante, car elle recula, se couvrit la figure de son coude levé, comme une enfant souffletée, et ce fut la dernière fois que je la vis pleurer sous mes yeux."

Magnifique extrait de ce magnifique roman. Sophie, seize ans, a été violée par un soldat alors que la guerre fait rage entre les Russes blancs et les Bolcheviques. Il y a dans ces mots une profondeur psychanalytique rarement égalée, qui me parle. Je vous laisse vous en pénétrer. Le Coup de grâce a été publié juste avant la guerre en 1939.