samedi 30 janvier 2016

Céline Curiol, Un quinze août à Paris

"Pour Fernando Pessoa, elle se nomme l'intranquillité. Pour Donald Winnicott, elle est une réévaluation intérieure de l'être. Pour Marguerite Duras, elle se nomme la maladie de la mort. Pour Charles Baudelaire, elle s'appelle le spleen. Pour Rainer Maria Rilke, elle se nomme l'existence en surnombre. Pour Russel Banks, elle se nomme la volonté agitée. Pour Sylvia Plath, elle se nomme la cloche de verre."
Mais qui est-elle au juste ? Pour être nommée de si diverses manières, elle doit peser lourdement sur les corps et les esprits. Céline Curiol a sous-titré son récit-témoignage-essai : Histoire d'une dépression. Elle, c'est donc la dépression. Mais comment la définir alors que l'auteur (e) concède qu'il existe à peu près autant de genres de dépressions que de modèles de voitures ? Le terme "dépression" remplace au début du vingtième siècle celui de "mélancolie" jugé trop vague. Mais le flou persiste. Il faut recourir à des adjectifs pour cerner les contours de la dépression : clinique, nerveuse, saisonnière, unipolaire, masquée, névrotique...
Céline Curiol nous livre sans fard ni détour son expérience de la dépression dont l'une des phases aiguës a lieu le quinze août deux mille neuf à Paris. La ville est déserte. " Comme souvent l'été, le ciel doit être bleu, les petits matins agréables et les couchers de soleil savoureux, les terrasses des cafés animées et plaisantes." Céline Curiol ne voit ni la ville ni le ciel bleu, n'entend pas les conversations aux terrasses des cafés. Elle cherche désespérément l'hôpital qui voudra bien lui renouveler ses médicaments. Déplace sa détresse d'établissement en établissement, endure dans la douleur les soupçons voire la rudesse de certains soignants. Céline Curiol est seule face au tsunami qui submerge dans le même interminable présent son corps et son esprit, sa langue enrayée qui ne parvient plus à nommer. Des âmes a priori bienveillantes se sont peu à peu détournées d'elle. Situation classique vécue par la plupart des patients. La dépression est-elle une maladie honteuse comme l'ancienne mélancolie condamnée par l'église ? La dépression est-elle une maladie contagieuse comme la peste ou le choléra ? Comment ne pas penser au suicide, la seule question philosophique qui vaille vraiment selon Camus ?
Céline Curiol appelle à son chevet les plus grandes voix de la littérature, de la philosophie, de la psychanalyse et des neurosciences. Pour mettre un peu d'ordre dans le chaos, renouer les fils rompus du récit de son histoire, retrouver l'imagination salvatrice et des habitudes créatrices de soi.
Le lecteur sort forcément ébranlé de ce concert savant. Antonio Damasio évoque les capacités proprioceptives du cerveau sans lesquelles, en cas d'affection grave, l'esprit se focalise au-delà de la raison sur le fonctionnement interne du corps. Roland Jouvent rappelle l'absolue nécessité des structures mentales de l'imaginaire. En état de dépression, elles "deviennent de plus en plus rigides et finissent par s'appauvrir". Le patient, incapable de faire le geste qu'il ne parvient plus à imaginer, est prisonnier de son corps, lequel rabâche un éternel et insupportable présent.William James souligne l'importance de la croyance dans la constitution de l'homme libre et Camus lui fait chorus : "Penser au lendemain, se fixer un but, avoir des préférences, tout cela suppose la croyance à la liberté même si l'on assure parfois ne pas la ressentir".
Mais redonnons la parole à Céline Curiol, bouleversante quand elle aborde la sortie du trou noir : " Aujourd'hui, un certain nombre de souvenirs se sont estompés, mais je conserve l'image de cette femme qui tente, avec une éprouvante lenteur, de réinvestir un elle-même à la manière d'une demeure incessible, de réapprendre à filer son propre monologue en le croyant digne d'évoluer... Ma guérison ne saurait cependant se résumer à quelques épisodes déterminants et significatifs : comme toutes les guérisons, elle se déroulera aussi en secret, au fil de nuits et de rêves auxquels je me suis livrée, au gré du mystérieux rééquilibrage des réactions chimiques qui tiennent un être en vie".
A la fin du livre disponible en Babel poche, Céline Curiol remercie notamment Siri Hustdvet et Paul Auster, lesquels ont aussi vécu une expérience de l'angoisse et de la dépression. Elle a participé à la traduction du dernier ouvrage de Paul, La pipe d'Oppen, et est l'auteur (e) de plusieurs romans parus chez Actes Sud.