mercredi 3 février 2016

Gabriel Josipovici, Infini l'histoire d'un moment

Le roman de Gabriel Josipovici Infini     l'histoire d'un moment est construit à la façon d'un entretien. L'auteur ne nous montre jamais l'individu qui conduit cet entretien. Il ne montre pas davantage Massimo dans son évocation sans cesse reprise du compositeur Tancredo Pavone. De même, aucun élément de décor n'apparaît. L'ouvrage est uniquement centré sur l'entretien, sur les paroles dites à ce moment-là. C'est, en effet, l'histoire d'un moment. Dans sa nudité qui bredouille les souvenirs. Massimo, employé de maison au service du musicien, en perd souvent l'écheveau, ne sait plus au juste de quoi il se souvient, se tait. Le meneur du jeu, avec lenteur et patience, procède à des relances, par petites touches, quand le silence pourrait menacer l'écoulement des mots.

"Il s'arrêta. J'attendis qu'il continue mais, quand il devint clair qu'il n'allait pas le faire, je lui dis : Continuez.
- Je ne m'en souviens plus, dit-il.
- De quoi ne vous souvenez-vous plus ?
- De rien.
- De rien ?
- De ce qu'il a dit à ce sujet.
- Ca ne fait rien. Parlons d'autre chose.
- Oui, monsieur, dit-il.
J'attendis."

Mais qui est donc Tancredo Pavone ? Comment définir ce compositeur absolu ? Comment cerner la personnalité de l'aristocrate sicilien obsédé par la propreté de ses costumes, de ses chemises, de ses chaussures, hanté par la pureté des origines et des commencements mais sans dédaigner pour autant les plaisirs de la chère et de la chair ? C'est peut-être là que réside une partie de l'infini, dans cette impuissance à dire qui il était vraiment. Oui, Tancredo Pavone incarne peut-être l'infini, dans l'infinité de ses vertiges, de ses mystères. Laissons-le, par la bouche du méticuleux Massimo qui faisait aussi office de chauffeur, s'exprimer sur la musique :

" Un véritable musicien, Massimo, a-t-il dit, devrait être capable de nettoyer les caniveaux, il devrait être capable de se battre dans les tranchées, il devrait être capable de travailler dans un bureau ou dans un hôpital, parce qu'il a créé un espace de solitude en lui-même où la musique pourra être écrite."
" Quand le compositeur comprend que l'éternité et le moment ne sont qu'une seule et même chose il n'est pas loin de devenir un vrai compositeur, a-t-il dit. Sans cette compréhension il n'est rien."

Sauvé de la médiocrité de son siècle par la découverte des musiques profanes et sacrées en Afrique et au Népal, Tancredo Pavone égrène avec jubilation ses nombreuses détestations. Ainsi, le plafond de la Chapelle Sixtine de Michel-Ange relève de "l'homo-érotisme grotesque". Quant aux pianistes et aux chanteurs invités dans des salons, il faudrait les fusiller sans barguigner et les propriétaires desdits salons pareillement. Toute complaisance avec la bassesse est une faute impardonnable car "quand on se penche sur l'histoire du monde, ce que l'on voit est l'histoire du mouton. De fous menant des moutons et de moutons suivant des fous". Seules trois personnes échappent au jeu de massacre du compositeur absolu. Trois personnes qui sont des moments de grâce dans un infini d'abjection. Parmi elles, Henri Michaux. L'ami.

Je recommande vivement, chaleureusement la lecture de ce roman de Gabriel Josipovici traduit de l'anglais par Bernard Hoepffner et publié par Quidam éditeur. Assurément, voilà une langue qui n'est pas pour les moutons...