dimanche 9 avril 2017

Envoyer, ou pas, des manuscrits à des éditeurs

Résultat de recherche d'images pour "dominique boudou"Voilà bien une question de fond et de vase, donc éminemment philosophique ! Depuis six mois, j'ai sous le coude deux manuscrits de poèmes. Le long des embrasures, accepté du reste par un éditeur mais il a dû annuler ses programmes de publication.

Et Vos voix sur mon chemin dans lequel je rends hommage à des poètes qui m'ont construit. Rimbaud, Lorca, Follain, Guillevic, Dupin, Metz, Jaccottet, Anise Koltz, Allix, Françoise Hàn, Hélène Cadou, Manciet, Raphaëlle Georges, Llamazares, Sylvia Plath, Vandenschrick, Delvaille, Lagerkvist, Bourg, Giovannoni... Des voix qui appartiennent au patrimoine et des voix presque inconnues. 

Les photocopies sont prêtes. Je n'ai plus qu'à traverser la rue pour les confier au reprographe. Mais je ne traverse pas la rue. Je me dis que je vais le faire, cent mètres à marcher je peux le faire, je suis un marcheur exercé, endurant, et je ne le fais pas.

Procrastination ? Non ! Empêchement de fond et de vase ? Oui ! Mes proches savent que je ne tiens aucunement à publier un ouvrage par an. Certains revuistes n'ignorent pas que je passe volontiers mon tour quand ils font des appels à textes. J'y verrais une faute de goût, une inélégance morale. Cependant, ces textes que j'ai mûris, repris et repris jusqu'à l'obsession, m'importent et j'aimerais qu'ils soient lus. Les fonds de tiroir sont aussi des lieux propices à la vase.

Mais, à dire ma vérité telle que je l'entrevois maintenant, à quoi bon enquiquiner un éditeur si moins de cent exemplaires sont écoulés ? D'autant que les pauvres malheureux suffoquent sous les propositions. D'autant que les extraits que je recopie sur mon blog sont vus, au moins cela, vus, par trois ou quatre cents visiteurs humains. Ce qui est beaucoup.

Et puis, toujours à dire ma vérité telle que je l'entrevois maintenant, les lettres types c'est rasoir-casse-bonbons. Les non réponses aussi, de plus en plus fréquentes, sont rasoirs-casse-bonbons. Quant aux refus argumentés, j'en reçois quelques-uns, c'est souvent à se taper le cul par terre de rire. La mauvaise foi n'est pas l'apanage des hommes politiques.

Alors, je ne sais pas. Ou plutôt si. De nos jours, les bons manuscrits, voire très bons, donc largement publiables, sont légion. La banalisation des bac+5 entraîne logiquement une banalisation de la littérature. Je ne dis pas que c'est mal. J'appartiens moi-même à ce phénomène social (et sans bac+5 qui plus est). J'écris très bien, je n'en doute pas. Mais, pour être tout à fait honnête, j'ai conscience que c'est insuffisant. Je n'atteindrai jamais le niveau de perfection d'un Thierry Metz par exemple. Et de Rimbaud ou Lorca, même pas la peine d'en causer. Lucidité, lucidité, et au diable le soleil qui la blesse.

Par conséquent, la rue que je dois traverser pour aller chez le reprographe pourrait s'allonger considérablement, multiplier les carrefours, les feux de signalisation, les gendarmes couchés, les poubelles renversées avec boites de bière ou reliefs de pizzas dégoulinants, les pare-chocs emboutis, les tôles compressées à l'avant comme à l'arrière, les travaux de tuyauterie en sous-sol, les repavages, les rebitumages et les chauffards impénitents qui pourraient m'aplatir comme crêpe en carnaval...

Evidemment, je ne vais pas arrêter d'écrire pour autant. J'écris, c'est tout. Et je me moque bien du pourquoi et du comment du pourquoi-comment. Les désirs, les passions, les besoins, les nécessités, je les abandonne aux chercheurs de poils sur les oeufs dûment mitrés par l'académie des belles-lettres. A la fin de ma vie, mon coude risque de se retrouver à la hauteur de mes oreilles, criblé de douleurs articulaires qui me pétrifieront sur mon fauteuil de scribouillard incorrigible.

Qu'importe ! La vase des questions me servira d'onguent et j'espère que je ne toucherai pas le fond du marécage. Je ne suis pas si piètre nageur, y compris en eaux troubles.

Bon dimanche si vous ne les haïssez point.

Image Brigitte Giraud