samedi 24 juin 2017

Frédérique Germanaud, Quatre-vingt-dix motifs

Résultat de recherche d'images pour "frédérique germanaud"Trente brefs passages chacun composé de trois fragments constituent Quatre-vingt-dix motifs de Frédérique Germanaud. La narratrice écrit et lit dans sa maison sous le regard mi-clos des trois variations de la Mémoire de Magritte. « Aucune souffrance ne marque les traits de ce masque d’absence alors qu’une blessure à la tempe droite laisse s’échapper une large tache de sang qui dégouline sur la joue jusqu’à hauteur de la bouche ».
Et c’est bien de mémoire dont il s’agit, ou bien de non mémoire, ou encore de déni de la mémoire. Tout en la désirant, allez savoir, dans un trouble accommodement entre autobiographie et fiction. Frédérique Germanaud reçoit de sa mère (jamais nommée en tant que telle) une douzaine de photos « dans une enveloppe vierge » et revisite son enfance qui, détournons les mots d’Artaud, ne lui appartient que par éclaircies.
Le ton de ce récit fragmentaire, très retenu dans ses épanchements, est parfois d’une cinglante froideur. L’enfance de l’auteur est-elle aussi un masque d’absence ? D’où vient qu’elle en fasse un fardeau ? Pourquoi pèse-t-il à ce point sur son ventre auquel elle refuse l’engendrement ? Décidément, quelque chose ne passe pas dans ces passages tissés d’empêchements. Les mères sans cesse recommencées empoisonnent ce qui reste de l’embryon « par définition parasitaire »…
En sourdine à toutes ces questions, le lecteur découvre aussi les pérégrinations littéraires qui accompagnent l’écriture de Frédérique Germanaud. Petit traité de la marche en plaine de Gustave Roud. Petit traité de la marche sous la pluie de Joël Vernet. Mais comment marcher dans un temps sans appartenances en se recroquevillant ? Où se trouve la frontière de l’épuisement si tant est qu’elle existe ?
Résultat de recherche d'images pour "la mémoire de magritte"D’autres figures traversent cette œuvre puissante qui laisse le silence sans voix : Dagerman dont L’homme étranger ferme les paupières  comme la Mémoire de Magritte, André du Bouchet, Paul Celan, Keith Jarrett et son concert à Cologne, Frank Venaille, Sôseki qui [a par hasard obtenu une journée de sérénité], et le voisin angevin Antoine Emaz…
A la fin de ces soixante-dix pages qui en recèlent bien davantage tapies sous les mots et entre les plis, dans une démultiplication des motifs sans ornements, une nouvelle enveloppe vierge fait son apparition. Le lecteur écrira dessus le nom qu’il voudra…

Extraits :

« … rester concentrée sur l’écriture en cours. Elle aussi s’est faite fragmentaire et détachée de son tout. Elle existe pourtant. Le poison entre de force dans l’écriture, la polluant de ses doutes, de sa fausse douceur, de son faux réel. »
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« Regarder en moi n’a jamais été mon fort. Aucune parenté entre ces deux territoires que sont mon ventre et ma pensée. Mais ce qui se développe dans le premier m’informe tout de même et paradoxalement de ceci : mon incapacité à engendrer. »
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«  Une lune complète encore à perdre du sang. Je suis exsangue, on ne saurait mieux dire. Je n’ai pas l’appétit de vivre, comment, dans ces conditions, pourrais-je avoir celui de perpétuer la vie ? J’ai l’appétit de toi. Je prends soin de rendre mon corps à ses instincts. J’aurais accepté plus facilement qu’un arbre pousse en moi. Un pêcher qui fleurirait rose chaque printemps et dont les fruits viendraient grossir les seins que j’ai si menus. »


Quatre-vingt-dix motifs de Frédérique Germanaud est publié aux éditions La clé à molette. Il coûte 13, 50 €.

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