mardi 3 octobre 2017

La marche abolit le paysage

Résultat de recherche d'images pour "traces de pas images"La marche abolit le paysage aussitôt qu’il est vu. « Chaque pas visible est un monde perdu. » Le chemin n’a plus de franges où se tenait la langue avant le franchissement. Mais comment inventer d’autres pas qui remettraient le monde au jour, si la fatigue m’efface, si l’invisible emporte mes restes ? La sensation de la terre passe au large du corps. Les yeux à tâtons éprouvent l’épuisement de la langue. On échoue à désigner ce qui manque de nom. L’infini résonne si mal par-delà les murs qu’on a dressés.
Le ciel s’est perdu depuis nos enfances.
Comment savoir si ce n’est pas lui sous nos semelles ? Comment retrouver sa mémoire ? Rien ne bouge au fond des combes et dans les frondaisons. La menace attend son heure. Le ciel a blanchi comme un couteau, l’air aiguisera bientôt ses griffes. Je cherche une issue à mes dix ans : des mots qui pourraient me pousser hors de la chute, un appel surgi d’anciennes mémoires, quand rien encore en moi n’avait vu le jour. Le silence est plein de solitude ; la lumière aura tout sali avant le soir.
On ne comprend pas le froid qui monte dans le sang, on se détourne du ciel fermé. Il faudrait échancrer l’horizon qui étouffe l’envol des oiseaux, inventer des traverses, des plis où disparaître. Une ombre titube le long d’un mur. Elle marmotte la bile incolore des égarés. Ses gestes sont des serpes dans le contre-jour.  Un dernier chagrin peut-être la fera tomber, qui n’aura plus de nom. Un chien s’ébroue et fait trembler les remugles des bouches. On restera ligoté quoi qu’on fasse.
On manque de mots pour dire ce qui suffoque.
La durée a tout effacé des gestes qui tenaient mon corps. Les lignes ont brouillé les traverses du ciel et de la terre. Je ne vois plus les abords du chemin où les toits se sont couchés. Je marche avec le mot marcher qui chuinte. Il n’est d’aucun commencement, d’aucune fin. Dans quelle langue m’appartient-il, à jamais étrangère ? On ne sait jamais au-delà du chemin. La fatigue a pris les derniers restes qui pensaient encore en nous. Les mots mêmes n’ont plus d’établi où me rassembler. La mue du sable sur ma peau ne tardera pas. Le grand sommeil vient déjà avec ses blancheurs nues, ses murmures d’horizon lent, son rien immobile.
La lumière réfléchit le mauvais suint des flaques où macèrent les restes du jour.
Une voix égrène derrière une porte basse les secrets du sang qui a tourné.  Une faute a été commise, qu’on ne pourra pas réparer. Elle a souillé tout le blanc de l’émail au fond de la cuvette : elle accuse la chair trop faible des mères. Mon corps se tasse sous les heures ; rien ne viendra le déplier. Un oiseau peut-être pourrait, avec un bout de ciel dans les yeux ou les ramures du jardin après la pluie. Et je saurais enfin attendre la venue du silence. Bien après les enfances, quand la brume ligote les gestes au point du jour, quand la langue est trop sèche aux échos de la terre, le puits n’a plus de bouche. Les prés ont noyé tous les cris.
La lune, je voudrais la tuer !
Mon corps est né dans l’absence. Ni geste ni langue n’ont aveuglé en lui le grand secret des solitudes. Je marche à sa rencontre nue, sans le parapet des ombres fausses à l’entour du regard. Je sais comment me dépouiller avec la foudre du silence.
Les mots comme les pas en retard du corps ne tiennent rien debout.
Terre et ciel tremblent dans le vertige des mémoires qu’on ne sait plus reconnaître. Il y a des chancres écarquillés dans les fondrières invisibles sur ma peau. Du suint dans mes humeurs défaites. On ne s’est pas encore apprivoisé. On cherche l’absence au cœur des vieilles traces, une lueur sombre sur les lignes passées. Le chemin en moi s’immobilise. Des ombres vont dans ses biais comme de pauvres sortilèges incapables d’envoûter les silences. Il faudrait opérer en soi les larmes et les cris, les souvenirs dont on n’a pas voulu du père et de la mère.
Mais comment soulever la peau qui pèse sur la peau ?
D’autres regards naissent dans le regard, abreuvés à d’autres paysages. On croit deviner les hauts murs venus des enfances qu’on a rêvées. On invente des signes insaisissables pour dire l’oiseau qui soutient l’horizon, la fenêtre borgne d’où monte un soupir de quand on avait dix ans.

On reste comme une ligne coupée. 

(Ce travail est une compression-expansion que je fais à la demande d'une éditrice mais ni elle ni moi ne savons ce qui adviendra de ça.)