dimanche 27 mai 2018

Isabelle Bonat-Luciani, Et aussi les arbres

Résultat de recherche d'images pour "isabelle bonat-luciani"Et aussi les arbres d'Isabelle Bonat-Luciani est un récit autant qu'une suite poétique dont les vers ont souvent de longs déplis.
Tous les matins, la narratrice entre dans son bistrot et s'installe à sa table. Elle regarde le trompe l'oeil d'une fenêtre sur un mur. Elle se souvient, "le corps pareil au cadavre d'un animal que la mort aurait négligé d'emporter tout à fait". Une coccinelle se pose sur sa main et le souvenir grandit avec l'enfance retrouvée. En eaux troubles. Mais comment "mettre à nu les entraves" dans l'inquiétante relation avec l'inquiétant Arnaud ? Est-il totalement un homme ? Ne serait-il pas plutôt un oiseau ? A moins qu'il soit un peu les deux tout en restant enfant sous le regard de la mère dont il est l'amant !
Une femme bien étrange, cette mère ! Qui pleure comme elle pisse pour taire absolument le grand secret. Dans une famille de guingois. Le père, revenu d'une guerre de l'autre côté du monde (en Indochine ?) n'a plus d'assiduités que pour ses bouts rimés qui posent et imposent "son nombril sur la table".
La narratrice évoque son corps "irrémédiable" et [son ventre qui prend toute la place dans son cerveau] lorsque la mère lui dit que maintenant elle est formée. Elle évoque aussi le château imaginaire partagé avec Arnaud. Un château foisonnant et labyrinthique, rongé par un mal mystérieux comme dans le Gormenghast de Mervyn Peake.
Puis la coccinelle s'envole. Le souvenir s'apaise et trouve des contours plus sûrs, avec le désir inentamé. Le chant de Robert Smith (du groupe anglais The Cure), jusque là presque en sourdine, monte en puissance et apprête le corps "mince cloison poreuse" et.
Et.
Isabelle Bonat-Luciani, présentée comme une punkette qui ne craint pas la kryptonite, nous offre avec Et aussi les arbres un texte  émouvant (notamment sur "le corps en carcasse" qui maigrit...), servi par une palette allant du plus trash au plus lyrique teinté d'onirisme. Les opacités y sont aussi nombreuses que les évidences. Il faudrait peut-être changer la fenêtre du trompe l'oeil. Mais comment le vitrier saurait-il donner le jour ?
Donnons enfin la parole à Manuel Plaza qui signe l'avant-propos du livre : " Cest là que se tient IBL, je crois, dans ce non-lieu de non-dits où tout n'est que sensation, dans ce paysage qui est la demeure de chaque femme, de chaque homme, dans ce qu'ils se disent avec ou sans les mots, et qui ressemble à ce que se disent les arbres entre eux. On ne parle jamais mieux qu'à ceux qui ne sont plus là pour entendre."

Extraits :

Arnaud et son geste.
Arnaud et sa main. 
Dans ma bouche il tourne tout ce qui traîne et résiste.
Dans ma bouche il dédale
et je m'installe dans un imaginaire
où nous pourrions revenir au futur.
Je ralentis mes pas
et retiens nos innocences.
*
S'il fallait t'écrire à un endroit
la marge serait blanche
emplie de mots empêchés
tel un ciel trop loin.
Les mots se sont agglutinés dans la chair.
Toute ma peau y pense.
Elle te présume
dans le geste de ma main
où naissent les rivages
et les ravages affleurent.

Et aussi les arbres d'Isabelle Bonat-Luciani est publié aux éditions Les Carnets du Dessert de Lune. (13 €)

image Isabelle Bonat-Luciani