Avec toute leur mélancolie
On le faisait à vingt ans
Quand on croyait souffrir d’amour
On avait froid et nos lèvres étaient blanches
Des solitudes passaient
Qui marmottaient
Penchées trop penchées
Sur un vide imaginaire
On voudrait en retrouver les lignes
La mémoire serait plus vraie
De ce qu’on n’a pas vécu
Mais la lumière à vif chasse les ombres
De la marquise et du ballast
Traque les gestes qui vont de travers
La nuit est morte dans la ville
*
Compter les pas comme des cailloux
Les enfances encore nous reviennent
On évite les jointures des pavés
Qui pourraient ralentir la marche
On éprouve l’ivresse du premier mille
Puis la foule nous reprend dans son étau
On ne compte plus que les ans
Passés comme du sable
Même notre ombre nous pèse
Avec son gribouillage de trottoir
On trouve dans le ciel un peu d’allant
Sa géographie est si incertaine
Qu’elle apaise le rêveur triste
On n’a plus le souci des lignes à franchir
Le corps est sans bruit dans le corps
Une beauté qui va l’amour aux lèvres
Le soulève et l’emporte
*
Se pencher sur l’eau depuis le pont
Et oublier le mouvement de la ville
On cherche ce qui bruit à la surface
On confond le murmure des profondeurs
Avec le murmure du corps
Des scintillements tombés du ciel
Roulent entre deux lames
On voudrait les saisir dans nos mains
Et demander son secret à la lumière
Mais l’eau est prise d’un tumulte
Un bateau passe avec son lot de touristes
Replets
On voit des téléphones
Braqués sur les rives
On imagine que la scène se transforme en boue
La rivière soudain vorace engloutit tous ces
Ventres
On a froid
Inexplicablement froid
*
La marche est moins sûre
Aux abords des murs trop vieux
Qu’ont-ils vu d’inavouable qu’on aurait pu
Commettre
Notre mémoire est-elle vraiment la nôtre
Ricaner avec ces questions qui ne tiennent pas
La lumière a faibli sur le parvis
De la cathédrale où vont des petits oiseaux
On voit passer une procession lente
De beautés japonaises
Et leurs cheveux ont des ailes
On pourrait s’émouvoir
Tout ça est tellement délicat
Qu’on aimerait l’emporter
En prévision des jours plus mornes
Quand la silence se met à suer
*
Se retourner sur un visage
Comment a-t-il surgi dans la foule
D’où vient cette beauté d’un autre siècle
Et pourquoi tant de fièvre dans sa marche
On l’appelle Emma ou Nastassia
Ou Constance ou Mathilde
On croit que ses yeux soudain s’agrandissent
Elle nous aurait vu nous retourner
Et s’en serait étonnée comme on s’étonne
Quand on n’a pas trente ans
Avec un geste si ample
Pour remonter sur le front une mèche perdue
On sourit encore du cinéma qu’on se fait
Qui pourrait durer
Les rumeurs de la ville nous reprennent
Plus prégnantes encore après ce qu’on a cru
Voir
La belle image tremble puis se déchire
On a des points noirs sur la peau
image : collage de Brigitte Giraud

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