dimanche 8 avril 2012

Paysages revus dans Bordeaux #10

Il n'y a pas de place Saint-Christoly à Alcalà de Henares mais il y a une place Alcalà de Henares à Talence, toujours sur le trajet de la ligne B qui s'en va jusqu'au centre de Pessac. Coupée en deux par la circulation, cette place est en fait un couloir pour les vents. On ne s'y promène pas. On y musarde encore moins. On attend la prochaine rame sans rien voir. Les terrasses des cafés et des brasseries, les affiches géantes du multiplex qui fourgue du cinéma à consommer rapidement empêchent le regard. La proximité du campus universitaire conduit là toute une jeunesse gourmande de frites américaines et d'effets spéciaux.

Comment un paysage saurait-il exister dans un environnement aussi hostile ? Comment le petit espace vert dédié au repos, avec ses arbres qui paraissent venir de nulle part, pourrait-il accéder au statut de jardin, de simple jardin ? Il y a pourtant, un peu en retrait, un immeuble qu'on peut remarquer si on s'en donne la volonté. Un ingénieux parement métallique ajouré de feuilles d'érable en recouvre la façade et c'est un plaisir pour les yeux. Qu'on la regarde de face ou de biais, de près ou de loin, la lumière de jour comme la lumière de nuit y compose des écrins changeants : sous-bois à l'affût dans la pénombre, frondaison frémissante aux soupirs de la brise ou, carrément, tapis volant pour aller tutoyer les étoiles.

Au rez-de-chaussée, l'amateur de flibuste écossaise Jean-Pierre Ohl essaie de vendre de la littérature dans la librairie Georges. Aux étages supérieurs, une structure culturelle essaie d'animer la banlieue endormie. Talence est une ville que je traverse désemparé. La place Alcalà de Henares pourrait en constituer le centre. Ce serait possible avec un peu de fantaisie. Ce serait viable avec un peu d'audace. La fantaisie, l'audace, à hauteur d'homme, n'ont plus droit de cité nulle part en matière de paysage ordinaire. Les architectes, les bâtisseurs ont renoncé à la notion de durée.

Les fous qui dressaient les cathédrales sentaient, même confusément, que les petits enfants de leurs petits enfants recevraient leur œuvre en héritage. Les résignés qui dressent aujourd'hui les nouveaux quartiers savent qu'ils ne transmettront rien. Les immeubles crouleront sous les lézardes avant la fin du siècle. L'argent destiné aux espaces verts sauvera les vieux parcs mais délaissera les parcelles mal plantées des coins trop neufs. Les habitants, soumis au transit de la mobilité, ne feront jamais souche dans ce paysage jetable. Emporté par tous les vents.