Qui êtes-vous ?

Mon blog est celui d'un butineur effaré dans tous les champs du savoir. Et c'est ce même butinage qui m'a conduit à écrire des livres.

mercredi 6 mai 2026

Lydie Salvayre, Autoportrait à l'encre noire, 2


Dans son Autoportrait à l'encre noire, Lydie Salvayre s'attarde sur les créatures imaginaires qui lui viennent sur la page dite blanche mais déjà noire d'une multitude d'intentions floues. Elle ne pose que des questions. Les quelques éléments de réponse proposés restent prudents. Car saura-t-on jamais ce que c'est que d'écrire ? Notre cerveau, rappelons-le, est un continent peuplé d'inexpugnables forêts vierges. Qu'y trament vraiment nos neurones-lianes avec leurs axones gris ? À quels sauts dans le vertige nous convient ses scissures profondes ?

"Les créatures imaginaires que j'avais inventées dans mes romans n'avaient-elles pas esquissé mon portrait en creux, bien plus fidèle et ressemblant que je ne saurai jamais le tracer moi-même ? Ces créatures n'étaient-elles pas mes doubles secrets derrière lesquels je me tenais précautionneusement retranchée ou me dissimulant, quel que soit le travestissement dont je les affublais et le soin avec lequel je les fardais ? N'incarnaient-elles pas cette multiplicité des possibles en moi ? Qui parlait derrière le guide parricide du musée dans La puissance des mouches si ce n'était moi, ce que je ne compris que des années après ? N'était-il pas manifeste que tous mes livres sans exception s'abreuvaient à ma vie la plus étroitement mienne bien plus qu'à ses vagues entours ? Saurais-je, me demandai-je encore en me penchant sur ces quelques événements du passé qui me semblaient disjoints, épars, disparates, affadis par le temps et dont la couleur changeait avec les saisons, saurais-je dénouer leur écheveau et leur trouver une trame lisible, une ligne de vie, un sens, une fin ? Saurais-je coudre ensemble les loques de ma mémoire pour me confectionner un bel habit ?"

Puis Lydie Salvayre soupçonne que ce bel habit serait bien mensonger, autant que son récit décousu. Alors, autant demeurer dans le disjoint et l'épars et arpenter ce qui pourrait les assembler. En ce sens, les récits étoilés, ou constellaires, ouverts à tout ce qui n'est pas dit, sont peut-être moins des arracheurs de dents que les autres. Il nous plaît d'y croire. C'est déjà ça, suffisant pour tenir jusqu'à la fin du jour. La photographie de Cédric Merland ci-dessus exprime au mieux la nécessité de composer avec nos interstices en écho avec ceux de la pierre. Puis, par ricochet avec ceux de tout ce que nous hantons dans les pages grises de nos imaginaires.

Pour mémoire, cette photographie figure dans Les arbres écrivent aussi publiés par les éditions de la 21ème saison. 

mardi 5 mai 2026

Lydie Salvayre, Autoportrait à l'encre noire, 1

 


"Ce qui me console aussi, c'est de me répéter cette sentence montaignesque : Qui se connaît, connaît aussi les autres, var chaque homme porte en lui la forme entière de l'humaine condition. Et d'en déduire que je, que moi, c'est vous. Phrases par lesquelles j'essaie, une fois encore, de justifier à mes propres yeux le projet hasardeux de me peindre."

Lydie Salvayre, malgré ses prix littéraires et sa reconnaissance internationale, n'est pas du genre à prendre le melon. Elle préfère discuter avec sa voisine de palier même si elle aime la new romance (Albane) qu'avec un intello pontifiant. Elle préfère voyager dans un troquet au bout de sa rue que dans une mégapole aux confins du monde. Elle aime la langue la plus choisie comme la plus triviale. Elle a fui les fallaces de Paris après le Goncourt et habite une maison à Nîmes, avec son compagnon Bernard  et un jardin idéal pour sa chienne Nana. Et continue d'écrire "entre deux langues, les deux étroitement, amoureusement, inséparablement liées" : le français et l'espagnol. Tout en se souvenant du "fragnol" de sa mère tant aimée.
Le père, en revanche, est tout sauf à son avantage. Son passé douloureux de déraciné pendant la guerre d'Espagne et son engagement du côté du bien n'excusent pas son autoritarisme et son machisme, son étroitesse d'esprit quant au respect de la doctrine communiste. Lydie Salvayre et ses sœurs, à force d'en baver, ont finir par le haïr.

L'auteure de Autoportrait à l'encre noire s'est construite contre lui. Avec les livres, tous les livres. Avec ses études à Toulouse (lettres et philologie espagnole) pour "fuir l'enclos familial".  Avec ses tentations anarchistes alors que le padre conchie Bakounine ce hijo de puta. Et bien sûr avec l'écriture. "J'écris parce que je ne sais pas parler. De cela, je suis sûre." Lydinette, comme dit la jeune Albane en ses chahuts bienveillants, a connu des déboires. Une rencontre avec le précieux Sollers à la Closerie des Lilas pendant laquelle elle s'est tenue coite tout du long. Une soirée chez un cinéaste en vue où quelques raffinées l'ont trouvée tellemeeent modeste...

Alors, oui, écrire.  

"Que se passe-t-il donc pour que, à quarante ans passés, je m'autorise à tenter l'impossible ? Suis-je poussée par la nécessité vitale de compenser ma difficulté à ouvrir ma gueule ? Est-ce cet échec à maîtriser une langue que je désire d'autant plus qu'elle m'échappe ? Est-ce ce point de faillite qui exige de moi le recours à l'écriture ? Pour le dire autrement : si je m'étais sentie propriétaire de la langue et dans une adhérence parfaite et confortable à un idiome et une histoire, serais-je advenue à l'écriture ?"

"J'écris un pied dans la langue parfaite des classiques sagement appris à l'école, un autre dans la langue de la rue, désentravée, malicieuse, effrontée, craintive, librement espagnolisée par ma mère, riche d'entorses au bien-dire et d'expressions dites vulgaires, en guerre avec les articles trop définis et s'insurgeant contre l'ordre obligé sujet-verbe-complément."

Et c'est ainsi que nous aimons Lydie Salvayre, une femme affranchie en art comme dans la vie. Avec ses yeux ouverts sur le peu qui agrandit le monde. Autoportrait à l'encre noire est publié chez Robert Laffont dans leur collection Pavillons. Il compte 214 pages et coûte 20 €.

Pour mémoire, L'honneur des chiens, de la même auteure aux éditions L'ire des marges, est également chroniqué sur ce blog.

dimanche 3 mai 2026

Et maintenant des pigeons-drones


Non. Ce n'est pas de la science-fiction. Fin 2025, l'entreprise russe Neiry a présenté un nouveau produit. Des pigeons-drones équipés d'un implant cérébral qui permet de les piloter à distance. Le dispositif est complété par un stimulateur fixé sur le dos de l'oiseau. L'entreprise précise qu'aucun dressage n'est nécessaire : "Grâce à la neurostimulation de certaines zones du cerveau, l'animal veut lui-même se déplacer dans la direction souhaitée. D'autres volatiles pourraient être bientôt équipés de la même manière. Les mouettes. Les albatros. Les corbeaux.

Déjà, en 2018, un ingénieur chinois a fabriqué des drones en forme de pigeon destinés à la surveillance de la population. Mais ils sont moins performants que les oiseaux véritables. Et représentent évidemment un coût non négligeable à la construction.

Les nanotechnologies permettront-elles un jour de lancer à l'assaut de l'ennemi des drones-abeilles et même des soldats-abeilles dotés de piqûres létales ? Probablement oui. Alain Damasio l'évoque dans son roman Les furtifs

Alors je me souviens de cette citation de Julos Beaucarne : "Rien de ce qui est infligé aux animaux ne sera un jour épargné à l'homme." Toujours pour les mêmes raisons. Désir de possession et volonté de puissance.  

Le goéland de Porto que j'ai rencontré dans un parc en 2017 sera-t-il un jour changé en guerrier ? Espérons que ces ailes de géant ne l'empêcheront pas de s'enfuir à l'approche des apprentis du diable ! 

 

samedi 2 mai 2026

Disolver el desenfoque Dissoudre le flou


Disolver en desenfoque

Rascar lo oscuro sobre el vidrio

Recoger las pieles muertas de los sueños

En una cajita de cerillas

Y andar andar

Hasta que mis pasos desaparezcan

En el olor del fósforo

Negro negro oscuro oscuro

 


Un día serán nubes de ansares

Por encima de la ciudad

Las calles se vaciarán

Las cortinas se cerrarán

Un silencio venido

De las primeras edades

Apagará poco a poco las palabras 

Ésas de las gargantas

Ésas de los libros olvidados

Y las cosan se irán sin nombre

Como la gente sin recuerdos

Como las luces sin reflejo

 


La realidad tiene el sentido que le doy

Pero se toma libertades

Un día pájaro

Un día gusano

El gusano llora porque no sabe volar

El pájaro llora porque no sabe reptar

El cielo y la tierra se asustan

Una batalla de gigantes podría estallar

Sin vencedor bajo los horizontes al revés

Y yo perdido como jamás

En mis palabras mudas

Que no saben nada de las fábulas muertas 

 

Images de l'exposition Jardin des neuf soleils de Trevor Yeung au CAPC de Bordeaux. 

vendredi 1 mai 2026

Luis Ernesto Valencia, Le gigolo des Dieux


Luis Ernesto Valencia est né en 1958 et mort en 1968, fauché par une voiture. L'enfant avait fui  quatre ans plus tôt la ferme de ses parents en Colombie. Il voulait découvrir la ville. C'était, lui disait-on, la "terre promise" des paysans. Tant de lumières y brillaient, la nuit. Mais la réalité se montra chiche en merveilles. Luis Ernesto, qui n'est jamais allé à l'école, vécut avec les troupes d'enfants abandonnés aux dangers de la rue, fit la manche pour ne pas mourir de faim, vola quelquefois. Un jour, vaincu par la fatigue, il s'endormit dans un escalier et rencontra celui qui allait devenir son père adoptif. Le poète nadaïste Elmo Valencia.

Le nadaïsme, (de l'espagnol "la nada", le néant), est un mouvement contre-culturel qui peut s'apparenter à la Beat Generation aux États-Unis. Le premier manifeste nadaïste en 1958, philosophique autant que poétique, commence ainsi : "Le nadaïsme est un état d'esprit révolutionnaire et il dépasse toutes les sortes d'attentes et de possibilités".

Et c'est toute une bande de joyeux drilles qui accueille le Gigolo des Dieux, baptisé aussi "le Colibri". On y chante, on y danse dans les discothèques de Bogotá. On s'y affuble des oripeaux les plus cocasses, on s'étourdit jusqu'au vertige de longs riffs électriques. Luis Ernesto, porté par les chimères de ses errances, peut s'adonner là à toutes les coquecigrues, devant un micro et cigarette au bec. Il déclame les poèmes qu'il écrit au fusain sur les murs. Il les chante. Il est un oiseau dont les trilles envoûtent le public. Et même le rire y a ses gravités.

Extraits :

Viaje espacial / Voyage spatial

Voy a subir / en un cohete / al cielo / para decirle a dios / que le borre / con un estropajo / de nailon / la mugre filosófica / a mi padre

Je vais monter / dans une fusée / vers le ciel / pour dire à dieu / de nettoyer / avec une serpillière / en nylon / la crasse philosophique / de mon papa 

Tumba / Tombeau

Cuando muera / no me compren ataúd / Búsquenme / pero volando / una cajita vacía / de cartón / y guarden allí mis restos / hasta que resuscite

Quand je mourrai / ne m'achetez pas un cercueil / allez chercher / et plus vite que ça / une petite boîte vide / en carton / et mettez-y mes os / en attendant que je ressuscite

Razones / Raisons

Pienso ser nadaísta / por tres razones / Para poder ir a la luna / Para poder ser bueno en la vida / y no malo como los gamines / Para cuando esté grande / ser alguien como el Principito / y volar tirado por palomas

Je veux être nadaïste / pour trois raisons / Pour pouvoir aller sur la lune / Pour pouvoir être quelqu'un de bien dans la vie / et pas méchant comme les enfants de la rue / Pour être quand je serai grand / quelqu'un comme le Petit Prince / et voler accroché aux colombes 

 

Le Gigolo des Dieux, (El Gigoló de los Dioses), est présenté par Jotamario Arbeláez. Les poèmes du colibri-météore sont suivis d'un bref ensemble intitulé "C'est le souvenir d'un colibri". Avec, notamment, ces mots d'Armando Romero écrits après la mort du poète : "Luis Ernesto / excuse-moi / je sais bien que tu n'as pas d'âge / que comme Rimbaud / comme ton ami le Petit Prince / comme le Che dont tu disais qu'il était balèze / tu n'as plus d'âge / que comme eux tu es à présent un souffle touchant et / poussant tous les dos / Vers où ?"

Cette question relève évidemment de l'inconnaissable. C'est peut-être pour la conjurer que des centaines d'enfants accompagnèrent le jeune poète en sa dernière demeure. Ironie du sort, huit ans plus tard,  le fondateur du mouvement nadaïste, Gonzalo Arango, mourut lui aussi écrasé par une voiture...

Traduit de l'espagnol par Boris Monneau, Le Gigolo des Dieux est co-publié  en bilingue par les éditions Librairie La Brèche et les éditions Pierre Mainard dans leur collection Xénophilie. L'ouvrage compte 77 pages et coûte 14 €.

 

Le 13 mai à 19 heures, Le collectif de poésie Pour Le Moment recevra les éditions Pierre Mainard lors de son événement mensuel au Wash Bar de Bordeaux. (Entretien et lecture de recueils publiés par la maison, Christine Delcourt parmi d'autres.) Le Colibri fera bien sûr entendre sa voix.

jeudi 30 avril 2026

Butiner Wittgenstein, 2


Et maintenant je ressors Remarques mêlées, lui aussi publié à titre posthume. Une telle humilité devant la complexité du réel, non dépourvue d'humour, séduit le lecteur qui s'attarde sur les biais de la langue, à l'intérieur des mots et dans leur grammaire. Et puis Wittgenstein fut un homme engagé pour de vrai dans les deux guerres mondiales, au risque de sa vie. Un exemple à suivre, comme ceux de Char ou d'Apollinaire. Loin des postures bouffies et ressentimistes. Voilà.

 

 "La langue a préparé les mêmes pièges à tous ; un immense réseau de faux chemins, où il est aisé de s'engager. Ainsi voyons-nous les hommes s'engager l'un après l'autre sur les mêmes chemins, et nous savons déjà où ils vont dévier, continuant à marcher droit devant eux sans avoir remarqué la bifurcation, etc, etc. À tous les endroits d'où partent de faux chemins je devrais donc placer des pancartes, qui les aideraient à franchir les points dangereux.

Il est difficile en art de dire quelque chose d'aussi bon que... ne rien dire.

Il est important pour moi de changer toujours de posture dans l'acte de philosopher : ne pas rester trop longtemps sur une seule jambe, afin d'éviter de m'ankyloser. Comme quelqu'un qui gravit longuement une montagne parfois redescend un bout de chemin, afin de se reposer et de faire jouer d'autres muscles.

Russel, au cours de nos entretiens, s'exclamait souvent : "Damnée logique !" - et cela exprime parfaitement ce que nous ressentions en réfléchissant sur les problèmes logiques ; je veux dire, leur énorme difficulté, ce qu'ils ont de dur et de glissant. La raison principale d'un tel sentiment était, je crois, dans le fait que chaque nouveau phénomène de langue auquel il nous arrivait de penser après coup pouvait faire apparaître l'explication antérieure comme inutilisable. (Notre impression était que la langue pouvait faire surgir des exigences toujours nouvelles et impossibles, et qu'ainsi toute explication était rendue vaine.) Mais c'est là la difficulté dans laquelle Socrate s'embarrasse quand il tente de donner la définition d'un concept. Un nouvel emploi du mot émerge sans cesse, qui semble ne pouvoir être unifié avec le concept auquel les autres emplois nous ont conduits. On dit alors : Il n'en est pourtant pas ainsi ! - mais il en est pourtant bien ainsi ! - et l'on ne peut rien faire d'autre que de se répéter constamment ces oppositions."

Remarques mêlées de Ludwig Wittgenstein est disponible en poche GF Flammarion. L'ouvrage est présenté et annoté par Jean-Pierre Cometti. 

 

Butiner Wittgenstein


Je ressors De la certitude de Ludwig Wittgenstein et je m'étonne encore. Que sont vraiment les représentations que nous avons ou nous faisons du monde ? Un agencement logique qui ne soit pas biaisé par son énoncé même est-il vraiment possible ? 

"Cette image du monde, je ne l'ai pas parce que je me suis convaincu de sa rectitude ; ni non plus parce que je suis convaincu de sa rectitude. Non, elle est l'arrière-plan dont j'ai hérité sur le fond duquel je distingue entre vrai et faux.

Les propositions qui décrivent cette image du monde pourraient appartenir à une sorte de mythologie. Et leur rôle est semblable à celui des règles d'un jeu ; et ce jeu, on peut aussi l'apprendre de façon purement pratique, sans règles explicites.

On pourrait se représenter certaines propositions, empiriques de formes, comme solidifiées et fonctionnant tels des conduits pour les propositions empiriques fluides, non solidifiées ; et que cette relation se modifierait avec le temps ; des propositions fluides se solidifiant et des propositions durcies se liquéfiant.

La mythologie peut se trouver à nouveau prise dans le courant, le lit où coulent les pensées peut se déplacer. Mais je distingue entre le flux de l'eau dans le lit de la rivière et le déplacement de ce dernier ; bien qu'il n'y ait pas entre les deux une division tranchée.

Mais si on venait nous dire : "La logique est donc elle aussi une science empirique", on aurait tort. Ce qui est juste, c'est ceci : la même proposition peut être traitée à un moment comme ce qui est à vérifier par l'expérience, à un autre moment comme une règle de la vérification." 

 

mardi 28 avril 2026

Machination

 


Évidemment, on dira que j'exagère. Quelques raisonneurs me traiteront de fou. Et pourtant je ne raconte pas d'histoires. J'ai passé l'âge maintenant que je suis mort. Je reste lucide. Déjà, dans le ventre de ma mère, je devinais que les ombres étaient moins trompeuses que la lumière. Elle le disait d'ailleurs la pauvre femme, pleurant tout son corps quand ses amoureux la berluraient : la lumière c'est fallace et compagnie faut pas s'y fier. Le liquide amniotique où j'étais censé baigner dans la béatitude me ballottait tant et tant que je devais me blottir au creux de son bassin pour échapper à la noyade prénatale.

Quand je suis né, le surgissement de la lumière électrique a confirmé mes soupçons. Pourquoi braquait-on sur moi un projecteur aussi puissant ? Pourquoi les médecins portaient-ils des lampes frontales ? Ma mère se débattait en criant: arrêtez ! Vous allez nous tuer. De fait, ils ont failli réussir. Il a fallu nous garder dans une chambre noire pendant un mois. C'est là que se sont construites mes premières représentations du monde. Lentes et floues. D'où je suis désormais, je revois la main grise de ma mère à tâtons sur ma peau, j'entends son souffle si ténu que j'en redoute encore la disparition quand la solitude égare mes souvenirs. Celui de la dame en blanc continue de me hanter. Elle nous faisait une piqûre tous les matins. La lumière du couloir écrasait les ombres sous les lits avant d'épingler nos corps comme des papillons. Enfin, tout entière dans la seringue dont l'aiguille n'en finissait pas de s'allonger, elle nous terrassait jusqu'au soir. Évidemment on dira encore que j'exagère et je serai traité de fou. Mais je ne raconte pas d'histoires. La lumière était malveillante. Elle voulait punir la pauvresse dont le fruit corrompu ne méritait pas de vivre.
Et cependant j'ai survécu. Mes enfances ont grandi loin de ma mère dans un pays à lumière basse où les ombres m'offraient leurs déplis. Mon corps s'asseyait sous un noisetier au fond du jardin et je parlais avec elles qui me répondaient sans jamais élever la voix. Les ombres aiment le silence entre les mots. Quand parfois je souffrais de langueurs, elles me proposaient d'inventer des mondes. N'importe lesquels, précisaient-elles, pourvu que tu t'y sentes bien. Alors j'ai inventé une mère qui ne pleurait pas. Puis je lui ai donné une maison que j'ai peuplée de chats et d'oiseaux. Les ombres perchées sur mon épaule m'encourageaient à compléter mon invention. Il manque deux ou trois choses, disaient-elles, n'aie pas peur. J'ai longtemps réfléchi avant de créer un père. Je ne voulais pas qu'il prenne trop de place. J'ai donc ajouté un garçon et une fille qui savaient parler aux ombres et repousser les lumières qui tuent.

Ma vie d'adulte n'a pas tourné le dos à mes mondes inventés. Toujours lucide et à l'affût, j'ai su grâce à eux éviter les pièges des réalités qui éblouissent. A vingt ans, je suis devenu gardien de nuit et le suis resté jusqu'à ma retraite. J'ai veillé sur le sommeil des hôtels pour voyageurs de commerce, protégé toutes sortes d'entrepôts loin des fureurs citadines et même un musée d'art contemporain où j'ai rencontré l'amour de Svetlana. Ses installations de cages avec mannequins m'ont bouleversé. L'une d'elles, entièrement tapissée de noir, aurait pu se trouver dans l'hôpital où je suis né. La femme en celluloïd allongée sur un bas-flanc avait perdu ses cheveux. Je ne me souviens pas que ma mère ait été chauve mais j'ai pourtant pensé à elle. J'ai eu l'occasion d'en parler avec Svetlana quand elle a démonté son exposition et nous ne nous sommes plus quittés.

Maintenant que la mort nous a libérés de toutes les sanies du vivant, notre amour est encore plus fort. Nous reprenons parfois forme humaine, la chair avait aussi ses joies, mais nous ne craignons plus les clartés terrestres. La lumière va du même pas que les ombres. Dans la lenteur et le flou qui trouble les lignes, escamote les paysages. Parfois, lors de nos promenades, nous apercevons des machines qui déplacent des blocs de pierre. Elles ne construisent rien, dit Svetlana. A quel espace appartiennent-elles vraiment ? S'agit-il d'un espace défendable ? Nous restons un long moment avec le silence de cette question. Je pense au ventre de ma mère. Le feu y avait pris. La lumière m'y brûlait déjà. J'aurais pu mourir avant que d'être né et je serais comme ces machines de nulle part.

Svetlana me sourit. La mort n'a pas altéré son visage qui réapparaît. Ses yeux papillonnent avec ses lèvres. Moi aussi je suis née dans un ventre insécure, dit-elle. J'ai cru que la lumière me voulait du mal. Elle s'attaquait à mon ombre sur les trottoirs et les murs, brisait mon reflet dans les vitrines. Alors j'ai longtemps porté des lunettes de soleil même en hiver. Et je me suis mise à construire des cages. J'ai dormi dans quelques-unes, les laissant tantôt ouvertes et tantôt fermées. Puis je les ai rapetissées. A un moment, même roulée en boule comme un escargot, je n'y logeais plus. De rétrécissement en rétrécissement, mes dernières cages devenaient si petites qu'elles n'étaient plus qu'une idée.

Revenue à son corps sous l'effet de l'émotion, Svetlana ressuscite le mien. C'est une réapparition lente avec ça et là des espaces vides. Nous nous amusons beaucoup de ce phénomène qui ne va pas jusqu'à son terme. Nous nous disons que ces espaces ne sont pas des zones d'ombre mais de lumière. Comme des trous qu'elle aurait faits en nous tirant dessus quand nous étions vivants. Nous nous serrons l'un contre l'autre et nous regardons le ciel. Il n'y a pas de machines qui déplaceraient les nuages. Seulement des mouchetis de lueurs pales dont nous imaginons les ajours. Nous irons voir ce qu'il y a derrière. Le ciel est un théâtre comme un autre. Où tout n'est que représentation. Nous ne racontons pas d'histoires. Nous ne sommes pas fous.

(Je ne sais plus dans quelle revue j'ai publié ce texte, peut-être FPM des éditions Tarmac mais je ne m'y retrouve plus dans les fourbis de la bibliothèque.)

dimanche 26 avril 2026

Lorca traduit par Françoise Elian


Traducteur occasionnel de poètes espagnols et sud-américains, j'ai été amené à reconsidérer le français comme une langue étrangère. Du simple fait que j'en ignore beaucoup et en sais trop peu. La langue du poème, qui se laisse moins apprivoiser que les autres, oblige le traducteur à se confronter à cette ignorance au cœur de son savoir. Il compulse des listes de synonymes dans plusieurs dictionnaires et les met en miroir. Il écoute dans les deux langues le chevauchement des sons et des sens, la grammaire qui les lie. Un choix s'impose, mais lequel ? S'il n'obéissait qu'à des procédés techniques, l'affaire serait vite pliée. Seulement voilà, des représentations imaginaires viennent brouiller les pistes. Augmentées ou diminuées par l'émotion du moment où le traducteur s'attelle à la tâche. Selon que la joie ou la tristesse prédominent, les mots ne rendent pas exactement la même vibration. Un poème traduit le lundi dans un environnement un peu allègre et le vendredi suivant dans un contexte davantage poreux à la mélancolie confrontera le lecteur à des variations subtiles de souffle, de musique et de sens.

Françoise Élian a une conscience aiguë de ce qui est en jeu dans la patience de traduire, avec ses coulisses et ses impasses. Aussi déclare-t-elle faire de la traduction-interprétation. Sa version du Romancero gitano de Federico García Lorca, intitulée Viviane vient et publiée par les éditions Tango Girafe est hébergée dans la collection Trans ᛁ Le voyage en langue natale. Il s'agit de " Passer d'une contrée à l'autre, faire le mouvement inverse, et repartir de plus belle, en récoltant ce que l'on trouve en chemin". "Il s'agit de célébrer ce qui surgit entre deux langues, le passage par l'étranger, ce qui s'accueille, transite et se transmet". "Transes, traces, enquêtes et chemins : l'expérience de la traduction se révèle entre les lignes. Une épopée ?"

Amusons-nous, pour en mesurer les glissements conscients et inconscients, à confronter les douze premiers vers du premier poème Romance de la luna, luna à l'interprétation d'Alina Reyes puis de Françoise Élian : 

La luna vino a la fragua            La lune vint à la forge 

con su polisón de nardos           avec son cerceau de nards

El niño la mira mira.                 L'enfant la mire, la mire.

El niño la está mirando.            L'enfant l'a dans le regard.

En el aire conmovido                Dans l'air remué la lune

mueve la luna sus brazos          bouge l'un et l'autre bras

y enseña, lúbrica y pura,           et montre, lugubre et pure 

sus senos de duro estaño.          l'étain dont ses seins se parent. 

Huye luna, luna, luna.               Fuis donc lune, lune, lune.

Si vinieran los gitanos,              Car si les gitans te voient,

harían con tu corazón                ils transformeront ton cœur

collares y anillos blancos.          en anneaux de cou, de doigts. 

 

La lune vint à la forge

avec sa crinoline de nards.

L'enfant la regarde, garde.

L'enfant la regarde vraiment.

Dans l'air attendri

la lune élance ses bras

et montre, lubrique et pure,

ses seins d'un dur étain.

Va-t'en, lune, lune, lune.

Si les gitans venaient,

ils feraient avec ton cœur

des bagues et des colliers blancs. 

 

Ah ! que cette confrontation est passionnante ! Le "polisón" de Lorca se change en cerceau avec Alina Reyes et en crinoline avec Françoise Élian. L'imaginaire qui se révèle n'est pas le même. Le cerceau peut évoquer la rondeur et le jeu. La crinoline peut évoquer le balancement des frous-frous et le jeu est tout différent.  En espagnol, "polisón" signifie "bustier" et, de "bustier" à "corset", il n'y a pas si loin... Un autre jeu pourrait se délier... D'autant que la lune est lubrique en sa pureté même. À ce propos, le lecteur s'interrogera sur la traduction d'Alina Reyes. Par quels truchements intérieurs a-t-elle transposé "lubrique" en "lugubre" ? Pour signifier la part sombre de l'érotisme ?

Il y aurait évidemment d'autres remarques à suggérer sur ces deux versions. Quant au titre donné à l'ensemble, Viviane vient, Françoise Élian lève un coin du voile qui trouble en nous les faces cachées : "Au pli de cette édition bilingue se loge l'ineffable duende, introduisant ainsi la force du désir dans l'acte de traduction : un élan vital." Celui des lutins qui chantent et dansent dans les transes de notre psyché et peut-être que des fées s'y invitent, les nuits de pleine lune.

Spécialistes ou non de la langue espagnole, lisez la très attachante proposition/transposition/semaison de Françoise Élian aux éditions Tango Girafe. L'ouvrage compte 121 pages et coûte 16 €. 

samedi 25 avril 2026

Claire Griois, Le coeur quand il explose


Skopelos est une île grecque. Il y a du soleil et des oliviers, des "maisons roses qui s'amoncellent sur rien", des chiens perdus et des oiseaux à foison, des chats errants parmi les chapelles et des motos "qui passent à toute berzingue, pleins fers jusqu'à la mer".

Des motos, il y en a aussi à Paris. Ce ne sont pas du tout les mêmes. Des camions les accompagnent, toutes sirènes hurlantes, pour mater "les cortèges [qui] débordent des quadrillages du ciel". Et voilà tout au long du roman de poignantes superpositions d'images. La narratrice de Le cœur quand il explose a "pris un avion au hasard" puis a "déboulé à Thessalonique comme au bord d'une falaise". Ensuite, un voyage dans un car au toit vitré. Un visage apparaît et persiste. Il dure depuis longtemps. Il durera encore longtemps. Dans la vie et dans la mort.

Alors écrire à l'aimé qui n'a pas survécu aux violences policières pendant une manifestation. Une écriture en apnée, suffoquée par l'urgence à dire et redire l'amour dans toutes ses étendues, l'absurdité du monde dans tous ses effrois. L'humour y grince et "fait pleurer les yeux" avec ses "mots en vrac". Les doigts de l'aimé "gueule d'ange" sont virtuoses sur les claviers des synthétiseurs mais si maladroits pour monter une commode Ikea. Le mode d'emploi est illisible. "Les sens du monde" vont de guingois. Les émotions aussi. L'aimé se met en pétard et sa peau empeste. "T'as remarqué ça, toi ? les gens, quand ils s'énervent, ils sentent la sueur, un peu, toujours, ça pue, la colère, et tu sais quoi, en vrai, je les aimais bien, moi, ta sueur et ta colère". Et la narratrice rit à en mourir. La détresse humaine gît dans les détails et les images disloquées se raccommodent de travers. La présence et l'absence entrent en collision parmi les arbres et les collines, "contre la nuit qui s'écrase sur les toits, sur les fenêtres éclairées dans le brouillard de Paris et sur les maisons roses, ici, à Skopelos".

Alors la mémoire tangue et chavire. Invente un carnaval conjuratoire comme sont tous les carnavals. Les matraques sont en plastique. La foule fraternise en musique "dans un orchestre immense". Celui de "tous les éborgnés", de "tous les mutilés". Et c'est ainsi que le jaune n'est pas que parure de citronnier. Il traîne dans les couloirs pisseux de l'hôpital où agonise l'aimé. Il rappelle aussi les combats des Gilets jaunes. Claire Griois annonce d'emblée la couleur en ses exergues. Elle cite Laurent Mauvignier dans Ce qu'on appelle oubli. Pour mémoire, ce texte également tout d'un bloc narre l'assassinat d'un homme par des vigiles dans un supermarché de Lyon en 2009. Pour mémoire encore, la répression du  mouvement des Gilets jaunes (2018-2019) a tué 11 personnes et en a blessé 25 800, à coups souvent à bout portant de Lanceurs de balles de Défense (LBD). Ce premier roman de l'auteure  est donc éminemment politique. Ce sont toujours les mêmes que le pouvoir tabasse et occit. Ceux qui ne pensent pas droit, ceux qui ne respectent pas l'ordre aux définitions prémâchées, qui rêvent et qui chantent et qui dansent. Pour qu'enfin l'espoir luise ailleurs que dans les beaux quartiers.

Extrait :

"moi, j'ai envie de te dire qu'on va faire bloc, maintenant, et qu'on taguera leurs murs de tous les mots du monde, de tous ceux que je vais te rendre, nos bombes de mots, à nous, dans la gueule de leur mort, et leur mort, tu vas voir, avec ses orbites vides, elle aussi, elle pleurera, elle chialera comme un môme, elle ne verra plus rien, et elle deviendra dingue, elle se cognera aux murs, elle se prendra les pieds dans ses tapis de rapiat et puis elle trébuchera, elle se tamponnera le nez contre sa forteresse, elle s'explosera la gueule dans leurs kilos de blindés, et elle sera difforme, elle s'étalera sur elle comme un mollusque ignoble, qui coule de graisse et de morve, leur truc sale, dégueulasse, leur putain de mort immonde, elle se viandera lâchement, et elle se chiera dessus, assise sur son tas de matraques qui font la loi". 

Claire Griois étant scénariste et réalisatrice de cinéma, nous pourrions lui suggérer de tourner le film qu'elle a déjà dans la tête. Avec sa révolte imprécatoire comme dans l'extrait ci-dessus. Avec ses tendresses aussi, le roman n'en manque pas, et elles sont foudroyantes.

Le cœur quand il explose compte 90 pages et coûte 12, 90 €. Il est publié par la jeune maison d'éditions Quartier libre, qui souhaite allier "l'intime et l'universel".