« Les enfants commencent par aimer leurs parents ; devenus grands, ils les jugent ; quelquefois, ils leur pardonnent. », écrit Oscar Wilde. Le narrateur de L’odeur du graillon de Rémi Letourneur, à peine extrait du ventre de sa mère, est d’emblée plus radical. Il s’empresse de couper tout cordon avec ses parents. « Vous ne laisserez jamais rien dans ma bouche qui mérite qu’on en boive. » La sentence est sans appel. L’amour n’aura pas lieu. Rien ne sera pardonné. L’enfant quitte la maternité cependant que [l’infirmière met les parents dans la couveuse].
Le lecteur se demande dès la première page s’il n’assiste pas à l’accouchement d’une mythologie dont la psychanalyse éprise de couvaisons ferait son miel. Que s’est-il passé ante partum pour que ce nourrisson qui ne se laisse pas nourrir soit déjà un être parlant et désirant ? Comment interpréter la détention de ses parents dans la couveuse ? Sans doute à leur naissance étaient-ils des déchets ayant trop longtemps macéré dans un graillon délétère ! Le bébé ne veut pas être contaminé.
Alors « disparaître à travers les rideaux de la maternité », comme si le corps n’avait pas de substance, et marcher [en mangeant du vertige], errer. L’errance, avec ou sans objet, a aussi ses mythologies vagabondes, jusqu’au cul-de-basse fosse où la mémoire placentaire continue d’empester. Le nourrisson du refus rejoint ses semblables qui ne sont plus [des enfants depuis qu’ils ont laissé leurs parents en couveuse]. Il marche sous l’horizon des crêtes et des toits, grimpe sur les échafaudages des chantiers qui ne construisent rien. Pas même son propre corps. Il veut aller au bout des choses, ces représentations indéfinies sans au-delà, incapables de « parler la langue des prochains ciels ». Mais d’où vient cet empêchement ? Ah ! C’est que la couveuse où suintent les humeurs parentales n’est pas plus étanche qu’un ventre. Leurs larmes pèsent lourd sur la nuque et le cou de l’errant. Leurs paroles tombent comme des tranchoirs : « sans nous / tu n’as nulle part où aller ». L’ombilic a été mal sectionné. Se détacher de la chair d’où l’on vient ne signifie pas se déprendre de ses figurations intérieures et extérieures. « Ce qui se passe dehors / on a construit dedans pour l’oublier ». Voilà bien encore une énigme ! L’oubli est un leurre quand les « odeurs de graillon dans la rue » fouaillent les tripes et attisent la faim. Une faim sans fin de tout, « de la bouffe, du shit, des filles ». Là, « derrière la porte, derrière les toits, derrière la rue ». Un dédale pour assouvir la dalle. Avec « l’équipe en débris » de ceux qui ont dit non dès leur naissance et s’en sont allés sur les trottoirs. Piètres « magicarpes » incapables d’accéder à la puissance, ils tournent en rond comme des imageries asiatiques. Les chimères du graillon assassinent les rêves dans les [yeux tirés en laisse]. Alors partir vers la mer [qui ouvre ses jambes], cette soupe primordiale du tréfonds des eaux, cet inconscient de la mère nourricière… Dans la nudité retrouvée sous les mains de Laëtitia. Et c’est un graillou jusqu’au petit matin blême, de clopes et de lune, de bandaisons « à la framboise ». Dont l’ivresse tourne mal. [Tout le sucre s’est barré… la mer est remballée.]Le ventre de la faim est trop lourd à porter. Où aller maintenant quand on reconnaît qu’en effet on n’a « nulle part où aller » et que le ciel comme la montagne se murent dans le silence ? L’errance devient plus amère ; le vide la menace de ses relents. « j’attends que quelqu’un passe / m’emmène vers quelque chose de sûr », dit le narrateur fiévreux. Mais comment savoir ce qui pourrait être sûr ? Et où ? Le labyrinthe de la ville et celui du corps n’ont ni plans ni repères. Aucun organe interstitiel ne relie les neurones du haut à ceux du bas. Et c’est ainsi que la fatigue se change en haine. Une haine dont le feu couve dans la bouche et les mains. Pour tomber le masque sur la scène bancale des apparences. « le théâtre prend même plus la peine / de se planquer derrière un rideau ». Il s’agit de reconfigurer les contours du monde. Les pulsions de la haine d’avoir vu le jour dans l’obscurité originaire se changent-elles en pulsions de l’amour d’être vivant ? Sont-elles agissantes au point de désirer devenir soi-même parent pour [foutre des rebords au monde et des bouées dans l’eau] ? Des noms-du-père à l’effet-mère, les questions vont cul par-dessus tête. Rien ne sera jamais élucidé. Autant rester un enfant irresponsable, « sans piste ni boussole » ! Et continuer l’errance, dans l’odeur de la graille ! Avec la solitude « pour se retrouver sans suite ».
L’odeur du graillon exprime l’embarras voire l’inconvénient d’être né à la fin du siècle dernier. L’ironie y voisine avec le sarcasme, dans la langue des banlieues (meuf, kiffer, scoot, taffer…) où même les bancs sont des lieux mis au ban. La génération des milléniaux ne génère ici aucune illusion sous perfusion, refuse [les heures alignées bien droites comme des dominos]. Le futur, aussi inaudible que le sacré, réduit le présent à une planque sur le trottoir, avec « un paquet de tagada ». Que peut-on espérer d’autre « dans les marais d’aluminium » de la zone ? Se raconter des histoires [de voyages qui n’arriveront pas] ouvre une issue aux labyrinthes physiques et métaphysiques. La poésie de Rémi Letourneur s’affranchit des artifices de l’univers en 2D des écrans. Elle saigne là où ça saigne, bouillonne là où ça bouillonne. Elle dit toutes les fièvres et tous les suints. Elle s’apaise aussi parfois, [allongée sur des silences], et [tend ses pieds vers l’horizon] piqueté d’éclats de lune. L’astre minuscule « a froid sous sa nuisette ». Ses lueurs blanches se sentent aussi seules que le boulevard qui soliloque. Alors elles suivent les errants dans les rétroviseurs de travers, cependant que les parents derrière leurs vitres n’en finissent pas de renaître. Comme renaît toujours la langue en ses humeurs caverneuses, à repriser sans cesse avec du fil coupé. Suffocante, forcément suffocante.
L’odeur du graillon de Rémi Letourneur, préfacé par Bruno Berchoud, est publié aux éditions Cheyne dans la Collection grise. Il coûte 18 €.
Cet article a été publié l'an dernier dans la revue Europe.




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