Rien n'est plus délicat que d'aborder un sujet auquel on ne comprend à peu près rien faute de connaissances spécialisées. Mais tout le monde en cause, de cette fichue dette, alors pourquoi pas moi ? Et puis j'aime surprendre les lecteurs, débarquer là où on ne m'attend pas...
La dette, qu'elle soit privée ou publique, repose sur un contrat tacite et un contrat écrit qui formalise la confiance mutuelle entre créanciers et débiteurs. Le contrat tacite est celui qui irrigue le corps social en son entier, du bas vers le haut et inversement. Dans les relations commerciales qui structurent le voisinage au quotidien (je fais confiance à mon boulanger, à mon médecin traitant...) comme dans les affects les plus intimes (je fais confiance à l'ami, à mon enfant qui entre à l'université...). Le contrat écrit n'exprime évidemment pas la même proximité. Empreint de tournures juridiques absconses pour le quidam ordinaire que je suis, il ressemble à une machine de guerre deleuzienne, avec ses espaces striés, codés et surcodés dont les liens produisent aussi leurs codages et surcodages. Il assujettit le corps et l'esprit à la nécessité de la rentabilité exigée par les flux du capitalisme aussi nomade que sédentaire. Il constitue un carcan que le débiteur ne peut desserrer de son simple vouloir, le créancier étant le grand maître des mâchoires.
Dans la sphère privée, le seul découvert sur les comptes courants rapporte chaque année plusieurs milliards d'euros aux banques européennes. Lesquels génèrent, cela va de soi, leurs profits idoines. Donc, la dette publique, inscrite dans une durée apparemment indéfinie, canalise un flux d'intérêts à dimension galactique. Lesquels ne végètent pas dans quelque coffre balzacien, cela va de soi. L'argent ne supporte pas la stase. Tout est marchandise, y compris le corps producteur-assujetti évoqué par Michel Foucault. Et consentant... Ce qui complique la donne du problème. N'importe quel souscripteur à un contrat d'assurance-vie ou à un fonds de pension afin d'augmenter ultérieurement ses revenus souhaite, comme on dit, que son argent fasse des petits, si maigres soient-ils. Il est acteur d'un système qu'il espère durable, à l'abri des tensions politiques externes et internes. À ce propos, rappelons-nous le soulagement de George Sand quand elle apprit que la boucherie de monsieur Thiers avait définitivement terrassé la Commune de Paris : "Ouf ! j'ai sauvé mon mobilier !". Elle parlait évidemment de ses placements financiers, de ses rentes. Plusieurs économistes, même dans le camp des libéraux, constatent le retour en force de la rente dans la société française. Ils reconnaissent également que la financiarisation de l'économie rapporte plus que sa production effective via le salariat (qui coûte toujours trop cher). Ce phénomène pourrait s'aggraver rapidement avec l'avènement des intelligences artificielles. Moins productif, le corps humain n'en serait pas moins assujetti à l'imperium de la gestion la plus rigoureuse dès le plus jeune âge. Au demeurant, de nombreux jusqu'au-boutistes du libéralisme plaident pour un apprentissage précoce des arcanes de l'économie et de la finance. Tout en dénonçant le célébrissime "assistanat" qui en ralentirait les flux. Les sirènes miléistes n'ont pas fini de retentir, avec en rumeur de fond, les crépitements des tronçonneuses à l'abattage...
Mon état des lieux sans lieu défini, l'argent étant volatil, ne débouche sur aucune conclusion sûre. L'actuel charivari médiatique autour de la dette française ne permet pas au profane de dissoudre le flou en son entendement. D'un côté, les riches sont nuisibles, donc coupables de tous les maux et il faut les chasser. De l'autre, ce sont les retraités qui coûtent une blinde en pensions et soins hospitaliers, les immigrés qui squattent les logements sociaux, les bénéficiaires du rsa, les écolos farfelus avec leurs mantras décroissants et punitifs, etc. Salauds de pauvres ! Qu'ils vendent leurs bébés au boucher du coin et tout ira mieux, s'écrierait Jonathan Swift ressuscité ! Les libéraux, pour qui le plus grand bien commun s'arrête aux ponts-levis de leurs forteresses, disent cependant une chose vraie : Avec une dette pareille, on pourrait s'attendre à des services publics qui fonctionnent au mieux de leurs capacités. Où est donc passé l'argent ? À qui profite-t-il ? Comment s'organise la captation de la manne ? Avec quelles complicités ?
Les striages explicites et implicites des questions nous amènent à considérer la notion de "dégoût du vrai", explorée par Claudine Tiercelin. Le foisonnement des réalités alternatives ouvragées aussi bien par la presse classique que par les réseaux sociaux nourrit tant d'extases (joyeuse et/ou crépusculaires) qu'il éloigne le lecteur-spectateur du réel factuel avéré. Et c'est ainsi que ressurgissent les spectres de l'Histoire majuscule. Sa grande hache ne s'émousse jamais. Le désir de possession et la volonté de puissance en tiendront le manche jusqu'à la fin des temps humains. Les millions de victimes des deux guerres mondiales, des colonisations de l'Afrique subsaharienne, des dictatures communistes et non communistes, des potentats islamistes s'égosillent depuis les outre-tombes mais nous ne savons pas les entendre. Nous sommes sourds jusqu'au fond du nombril...
NB : La dette publique du Japon ; je ne m'intéresse pas qu'à sa littérature, s'élève à 248 % de son PIB. Elle est détenue à plus de 85 % par des acteurs nationaux (Banque du Japon, institutions publiques). Le pays est ainsi à l'abri d'une crise de confiance des investisseurs extérieurs. Dans le même temps, son système social est l'un des moins généreux parmi les nations dites développées. En matière d'éducation, l'accès à l'école primaire et au collège est gratuit. Depuis 2010, une loi garantit la gratuité des lycées publics mais son application est toujours en cours. Quant aux études supérieures, la plupart coûtent une fortune malgré les allocations boursières, et les cours du soir, quasiment obligatoires dans un contexte de sélection féroce dès le collège, représentent une charge supplémentaire. La situation des retraités n'est pas davantage un long fleuve tranquille. La pension vieillesse de base garantie par l'État, pour une carrière complète de 40 annuités, s'élève à environ 435 euros par mois en 2026 quel qu'ait été le statut de l'employé. La nécessité de cotiser dans le privé s'impose dès l'entrée sur le marché du travail (entreprise + fonds de pensions) et génère des inégalités abyssales qui conduisent de nombreux septuagénaires à l'emploi partiel, chichement rémunéré.
Alors, pourquoi la dette publique japonaise est-elle deux fois plus élevée que la nôtre ? Serait-elle due à des investissements plus massifs dans le tissu industriel ou les nouvelles technologies ? Comment faire la part du vrai et du faux dans tout ce labyrinthe ?




.jpg)





