Qui êtes-vous ?

Mon blog est celui d'un butineur effaré dans tous les champs du savoir. Et c'est ce même butinage qui m'a conduit à écrire des livres.

samedi 7 novembre 2026

Grégory Rateau, L'homme d'en dessous

 


« Ma place a toujours été derrière des barreaux… loin des autres… dans un isolement complet, pour tenter enfin de désamorcer toutes ces pensées qui me rongeaient le crâne. » Le roman de Grégory Rateau, L’homme d’en dessous, est celui d’une trop bruyante solitude. Elle pèse aussi douloureusement sur le dessus que sur le dessous, ronge le dedans aussi implacablement que le dehors.

Paul Leroux est en prison pour longtemps. Pendant tout l’été, la presse nationale le livre en pâture aux insatiables des émotions fortes et « la petite gueule du vingt heures » en rajoute des couches et des couches. La monstruosité fait toujours recette au moment de l’apéro. Son profil est pourtant celui d’un individu apparemment normal, employé modèle dans une boulangerie pendant huit ans puis vendeur de bimbeloteries bretonnes fabriquées en Chine. Et capable de tenir la bride à ses fantasmes quand il croise sur son palier la délicieuse Kimya, cette [âme en transit, coincée entre deux mondes]. Seulement voilà, il a tué ses voisins avec le revolver de son père (« la forme d’une présence plus que d’un objet ») et, quand il a tiré sur la femme enceinte, à plusieurs reprises, il a entrevu le visage de sa mère. Sans doute entretient-il une mémoire quelque peu chimérique avec son récit familial, sans cesse décomposé-recomposé. Malgré plusieurs changements de cellule et la promiscuité, malgré la perversion du gardien Poinçon et la menace potentielle de quelques détenus, il parvient à s’aménager une place, un réduit plutôt, dans la bibliothèque de l’établissement où il écrit sur des cahiers grand format qu’il nomme « foutus carnets ». Mais comment s’approprier un coin de silence quand on souffre d’hyperacousie jusque dans les souvenirs d’enfance et qu’aucun bruit ne s’endort jamais dans la prison ? La manducation des cafards le long des murs suintants ressuscite la dévoration forcenée d’un coquelet quand le narrateur avait cinq ans. Seul avec le vacarme de la mésentente parentale qui métamorphose le volatile à nu en un « trou béant à l’arrière comme si on lui avait soufflé la vie à l’explosif ». Cette violence-là, qui dit le ressentiment, la colère et même la rage, si longtemps accumulée qu’elle nourrit les sédiments de la haine.

Alors, la pulsion de mort assombrit de plus en plus souvent le paysage et les « ombres clochardisées ». Dans le dédale des bas-fonds parisiens la nuit où la douleur [se penche parfois un peu trop près] sur la Seine et à l’étage du dessus, en août, quand la canicule vrille les sens et que l’entendement titube. Rien ne sera désamorcé. Les barreaux de la paranoïa sécrètent en boucle des hantises constrictives. Paul Leroux hante ce qui le hante. Il imagine qu’il va s’effondrer « quelques étages plus bas et tuer tous les témoins de cet immeuble de malheur ». Dont il est prisonnier puisque le galetas où il s’épuise à vivre est un legs de son « vieil égoïste de géniteur ».

Le lecteur un tant soit peu versé dans les opacités psychanalytiques cherchera les porosités qui lient voire ligotent le meurtrier à son créateur. Mais voilà une quête où les miroirs trompeurs l’abuseront lui-même. À qui appartient vraiment l’histoire de chacun de nous si notre psyché ne fonctionne que par éclaircies comme le disait Antonin Artaud ? La lumière, s’il en existe une qui puisse apparaître, naîtra-t-elle des mots du carnet ?  

Encore faut-il pouvoir se « glisser » dans un récit, le sien et celui des autres. La [cage des mots] est souvent trop petite. Une déprise s’impose, [qui déplace définitivement quelque chose]. La fatigue d’exister s’estompe. La trop bruyante solitude reflue et la colère s’éteint. Les représentations du réel de nouveau ajustées engendrent une ataraxie enveloppante « comme un suaire de soie ». La liberté est là, radieuse pour l’éternité.

Les connaisseurs de Grégory Rateau retrouveront dans L’homme d’en dessous quelques-unes de ses filiations littéraires. Dostoïevski bien sûr ; la Seine et la Neva épousent de semblables tourments, l’ombre de la cathédrale Notre-Dame écrase l’errant de son mépris. Et Kafka aussi,  quand les chimères de la contention se changent en bêtes mangeuses de peau. À la fin du roman, le visage du Meursault de Camus pourrait se dessiner à côté de celui de Leroux. Dans l’universel de la condition humaine. Si bien saisi en ses échappées intranquilles.

Le roman est publié aux éditions Nouvelle Marge avec une illustration de couverture signée Patrick Sirot. Il compte 105 pages et coûte 15 euros.

jeudi 5 novembre 2026

Les prix littéraires et moi


 Quand tombent en novembre les grands prix littéraires (fichtre ! un alexandrin), c'est toujours la même antienne. Les atrabilaires (ah ! pauvre rimaille), ont le foie comme une éponge. Ce sont toujours les mêmes éditeurs qui raflent la mise du businesse plan. Pas faux, pour sûr ! Mais c'est la vérité depuis tellement longtemps qu'il vaut mieux tourner la page, changer de paysage comme chantait Nougarotule. Personnellement, je n'ai jamais choisi un roman parce qu'il avait décroché une timbale. Soit je suis un folohoueure de l'auteur, soit, errant dans les travées d'une librairie, je hume, je renifle. Les livres ont des aisselles et quand elles ne sentent pas trop la rose, j'y attarde mon nez. De même, mes yeux ne sont pas prisonniers de l'estampille en première de couverture, à part celle de Minuit, je le confesse. Je me moque bien que l'éditeur soit replet ou étique, qu'il ait table ouverte ou pas chez monsieur Traquenard. Je continue à errer jusqu'à ne plus m'appartenir et c'est comme ça que j'ai découvert il y a plus de trente ans Thierry Metz, Hubert Mingarelli et Michèle Desbordes, Christian Gailly... 

Mais revenons à ces fichus prix. Connaissez-vous Pascale Roze, Goncourt 1996 ? Connaissez-vous Michel Host, Goncourt 1986 ? Non ! Eh ben moi non plus. Z'ont eu tous les deux leur quart d'heure de gloire et hop ! retour au limon ! Et c'est pareil pour les Nobel. Qui c'est qui lit Anatole France ou Roger Martin du Gard de nos jours ? Qui c'est qui les a lus parmi les littéreux de ma génération ? Retour au limon itou les gredins ! 

Alors, chers auteurs atrabilaires, épargnez votre foie qui jaunit votre teint et génère en votre entendement des thrombus ! Ne haïssez point les libraires qui font ce qu'ils peuvent sous l'avalanche des parutions. Ne tirez pas sur les malheureux chroniqueurs du Monde ou de Télérama. Vous n'aurez jamais votre quart d'heure de gloire mais peut-être que la grande roue voilée du hasard vous accordera quatre secondes qui vous griseront quatre minutes. J'ai moi-même vécu ces quatre minutes-là. Puis je suis allé boire un coup avec des poteaux et des potesses. Peut-être même que chemin faisant vers l'estaminet, mon anus a largué quelques perles aussitôt envolées. La vie quoi ! Avec des rires et des sottises. Que serais-je sans mes rires et mes sottises ? Du limon avant l'heure probablement. Ben, benoîtement, je vous le dis tout de go : je ne suis pas pressé, pas encore. Il me reste deux ou trois personnes à aimer. C'est un bon viatique, contre le limon.

image : les trois loustics de Brigitte Giraud, moi étant le quatrième. 

mercredi 4 novembre 2026

Dissonances, N° 51, Bizarre

 Comme je n'ai pas tout à fait mille ans, j'ai le droit d'accéder aux bizarreries de cette cinquante et unième livraison de la revue Dissonances. Ainsi commence l'édito de Jean-Christophe Belleveaux et, lui-même étant très bizarre, on est faits pour s'entendre. Parce que, hein, le bizarre est partout et sème un foutu bazar. Dans les esprits et dans les corps. Dans le visible et l'invisible. Fernando Pessoa le savait bien. "De temps en temps, on rencontre quelqu'un de normal", écrit-il dans Le livre de l'intranquillité. 

Les dix-neuf propositions de la revue sonnent et dissonent sous toutes les formes et les images de Frédérique Longrée y ajoutent leurs tintamarres de squelettes mouillés. En voici quelques-unes :

"Le geste est un os que je remue, un os sans muscle autour, un os qui claque dans le vide de l'articulation. Prendre une cuillère. Porter la cuillère à la bouche. Mâcher. Avaler. Le tout s'exécute avec une précision d'automate, une régularité de métronome, une indifférence de machine à coudre qui pique le tissu sans se demander si le tissu a mal..." (Geordany Fleurilus)

"Au-dessus des toilettes, il y a des pièces de théâtre qui prennent la poussière. Et l'eau des toilettes voudrait danser sur les pages désœuvrées des œuvres délaissées. En hommage endormi à tous ces livres qui livrent leur solitude..." (Shani Ogan)

" tu renonces à l'empire des poumons . ils expirent dans la lumière chlorophylle / se gonflent brutalement d'eau vert utérin / gargouillent longuement dans ton larynx . longuement ils gargouillent . voix archaïque d'avant les cordes vocales avant / bien avant . au règne nouveau tu ouvres des cuisses sans poumons . " (Pierre Gondran dit Remoux

"Le corps n'est peut-être pas un lieu. C'est peut-être une négociation. Une conversation permanente entre ce qui veut apparaître et ce qui veut disparaître. La peau n'est pas une frontière. C'est un accord fragile." (Agnès Petri)  

Puis, dans la rubrique discursions, vingt-quatre questions sont posées à Marlène Tissot qui déclare avoir "l'ego comme le téléphone : en mode silence, oublié dans un coin".

Le lecteur découvrira aussi douze chroniques dont celles de Jean Azarel, (Le libraire et le psychopathe, Christophe Esnault), d'Alban Lécuyer, (Si Stefan Sweig pouvait parler, Camille de Toledo), d'Antoinette Bois de Chesne, (Ce que nous avons perdu dans le feu, Mariana Enriquez) et de Rémi Letourneur, (Les arbres écrivent aussi, Cédric Merland et moi-même).

Enfin, après la di(s)gression de Charles Dessailly sur Les bâtisseurs de l'imaginaire de Kurt Schwitters à Rem Koolhaas, Jean-Christophe Belleveaux feuillette son actualité voyageuse, (Nicaragua, Italie, Thaïlande) et celle du monde de mars à fin août (blocage/déblocage du détroit d'Ormuz, canicule, Marocains entrant à Ceuta, coulée de boue au Népal...). Amateur de jazz, il note aussi la disparition de Sonny Rollins le 26 mai. 

Image de Frédérique Longrée :


 

 

 

 

 

 

 

 

La revue Dissonances compte 76 pages et coûte le prix très modique de 9 €. C'est presque bizarre qu'elle soit si peu chère alors que la réalisation est absolument magnifique.

lundi 2 novembre 2026

Vous avez le code ?


Aujourd'hui plus que jamais, il faut avoir plein de codes. Ils foisonnent sur Internet à tel point que le quidam s'y perd. Alors il les note sur un carnet ou sur son téléphone et ça le fait même s'il peste et se dit que bientôt il faudra un code pour aller pisser. Mais il en existe d'autres, bien plus difficiles, qui verrouillent les groupes d'appartenance. Comme je suis plumitif, j'imagine au débotté un dialogue pour toquer à la porte d'une maison d'édition en me répétant que, question codes, j'ai au moins à peu près celui de la grammaire :

(Paris, devant la porte des éditions du Castor étoilé, un prétendant à la publication, un peu voûté, un peu nerveux, et sa chemise mal repassée déborde de son pantalon.)

- Bonjour monsieur, je viens déposer un manuscrit. 

- Ah ! Vous êtes le dixième depuis ce matin. Vous ne savez pas qu'on ne se déplace plus pour les dépôts ?

- Euh ! C'est juste que je passais par là. Alors...

- Vous venez de la province, non ?

- Euh ! Ben...

- Vous en venez ou vous en venez pas ?

- Ben...

-Vous vous appelez comment ?

- Jacques Louvain.

- Connais pas.

- J'ai déjà publié deux ou trois choses.

- Hum ! Chez qui ?

- Au chat qui rote. 

- Amusant ! Et ça se trouve où, Le chat qui rote ?

- Euh ! J'ai oublié. C'est loin.

- Vous avez fait des études ?

- Ooof ! Pas trop. 

- Bon. Passons ! Ici, on accueille tout le monde. Mais dites-moi, vous avez des réseaux ?

- Pas tellement. 

- Vous connaissez des auteurs réputés ? Comme Cécile Coulon, ou Ysé, par exemple ?

- Euh ! Ben non.

- Ah ! C'est fâcheux. Le secteur de l'édition est en crise, surtout dans le domaine de la poésie. Et puis, votre nom, Jacques Louvain, ça fait désuet. Si encore vous aviez un patronyme à consonance arabe, ou inuit, ou japonaise, je vous ouvrirais volontiers l'huis.

- L'huis ?

- Oui. La porte, quoi ! Huis comme huissier. Et puis votre chemise est froissée, vous ressemblez à un oiseau déplumé. Allez chez le coiffeur et faites-vous teindre une mèche en vert. Vous pouvez également parachever votre présentation avec un tatouage sur le nez, abstrait bien sûr, surtout pas figuratif.

- Aaaah !

- De toute façon, vous êtes beaucoup trop hésitant. Dire sans arrêt euh, ben non, aaaah vous dessert irrémédiablement. Notre directeur du marketing déteste ça. Il y a des codes linguistiques à respecter.  C'est pour l'image, vous comprenez ?

- Donc, vous ne m'ouvrez pas, vous ne me laissez pas une petite chance.

- Vous m'en voyez fort marri.

- Marri ?

- Désolé, je veux dire. Retournez à votre chat qui rote. Et augmentez itou la surface de votre vocabulaire avec la dose idoine d'argot contemporain, c'est très modern style. Un dernier conseil, choisissez-vous un pseudonyme approprié. Louvain, c'est vraiment trop old fashioned. Il y a une agence spécialisée en onomastique sur le boulevard des Allongés. Allez-y de ma part. 

- Merci beaucoup monsieur. Vous êtes vraiment bon pour moi. Merci, merci. 

(Et le quidam s'éloigne, se demande s'il a assez remercié son interlocuteur, essaie de remettre sa chemise dans son pantalon et s'aperçoit, dépité, que le lacet de son soulier droit est défait. De retour chez lui, c'est juré, il apprendra tous les codes pour publier des livres...) 

dimanche 1 novembre 2026

Souvenirs inventés


 (Voici quelques-uns des souvenirs inventés que j'ai proposés en atelier d'écriture à la librairie La Récré. Dans la joie.)

Je me souviens qu’un jour, rêvant  d’un voyage dans les étoiles, je suis vraiment devenu astronaute. Je ne me suis pas étonné plus que ça. J’avais le ventre si léger dans ma combinaison flottante. Et je voyais la Terre, si loin, si près...

*

Je m’en souviens comme si c’était hier. J’entends encore le vent murmurer à mes oreilles que j’allais m’en sortir. La montagne savait que j’étais une bonne personne. De fait, les rochers qu’elle précipitait dans la plaine changeaient de trajectoire quand ils apercevaient mon ombre. Puis j’ai vu une lumière surgir entre les fracas...

*

Oui, oui, nous étions tous les deux sur ce bateau, je n’ai pas oublié. La mer était calme pourtant. Le ciel nous faisait bonne figure. Je le sentais courir sur ta guitare et tes doigts voletaient comme des cygnes. Puis tout s’est détraqué en quelques minutes. Un énorme trou s’est creusé dans l’eau et nous avons vu le bateau tanguer sur un piton à trois têtes...

*

Je me souviens quand j’ai pris dans mes mains cette pierre plate. Elle n’avait rien de spécial. J’aurais pu passer à côté d’elle sans la voir. Et pourtant, dès que mes yeux l’ont touchée, les arbres ont commencé à frémir...

*

Personne ne s’en souvient mais j’ai été longtemps un coureur de très haut niveau. C’est que j’avais un lion à la place du cœur et un tigre échevelé piaffait dans mon ventre. Quant à ma tête, oh ! ma tête, c’était là tout un peuple, qui tambourinait...

*

Un voyage dans le futur, ça ne s’oublie jamais. Comme je suis de constitution fragile, je n’ai arpenté que les vingt années à venir mais ça m’a suffi. J’ai vu à ton sourire, si étrange pourtant, que tu ne cesserais jamais de m’aimer...

* 

Je suis sûre que tu fais exprès de ne pas te souvenir. Il y avait bel et bien une île au milieu de la piscine. Nous étions les premiers à l’aborder. J’ai encore sur ma peau le souffle des arbres et le velouté des papillons... (Inspiré de La tentation des combles)

*

Je me souviens de toutes les questions que j’ai écrites sur des avions en papier. Quand elles étaient légères, l’avion traçait des arabesques contre le ciel. Quand elles étaient lourdes, il avait des hoquets dans tout le corps... (Inspiré de La tentation des combles)

 *

Quand j’ai sculpté mon premier oiseau, j’ai senti un bec pousser dans mon ventre. Et mes yeux ont battu comme des ailes. Alors, souviens-toi, tu m’as prise dans tes bras... (Inspiré de La tentation des combles)

image : création de Brigitte Giraud, qui marche, qui marche.