lundi 17 juin 2024

Voix cordillères / Cordillera de voces

 


Voix cordillères / Cordillera de voces
présente 4 voix féminines de la poésie sud-américaine d'aujourd'hui. Ashanti Dinah (Colombie), Belén Zavallo (Argentine), Florencia Smiths (Chili) et Valeria Román (Pérou). 4 univers particuliers dans la perception du corps (physique, symbolique, imaginaire, politique) qui tissent des liens implicites et rassemblent dans ce livre un précipité d'humain à la puissance fragile.

Le corps selon Ashanti Dinah est celui de la femme dans sa nudité la plus animale, souvent bafoué, [jeté à l'outrage des vautours]. Mais c'est un corps solidaire avec les autres corps féminins autour d'une communion sous la voûte céleste. Loin des récits inquisiteurs des religions patriarcales. "Je parle avec la langue amputée de mes ancestresses, elles sont le métier à tisser qui étreint l'humidité de ces mots."

Le corps selon Belén Zavallo est celui des petites avanies ordinaires. La peau qu'il faut enduire pour guérir un zona, une chute après la morsure d'un chien, les mains crasseuses des enfants assoiffés, la mère dont les soucis empêchent ses cheveux de respirer. Mais il y a des oiseaux qui "mangent des morceaux de silence", des fillettes qui se vernissent les ongles. Et la vie va, portée par les gestes du soin et la nécessité d'un peu d'insouciance.

Le corps selon Florencia Smiths est celui de la suffocation par l'écriture même. Quand la mort submerge le réel et que l'oppression de la dictature organise méthodiquement le martyre de la chair partout dans la ville, les gares et les stades, les écoles et les chambres, les usines, les sous-sols, les sexes et les squelettes. Cette présence de la barbarie, au Chili comme ailleurs, cette banalité du mal sans cesse réinventée à coups de tortures électriques.

Le corps selon Valeria Román est celui que le capitalisme réduit à l'état de déchet. De la graisse emballée dans des tissus sans texture et jetables. De la pauvreté matraquée par les grands barnums hollywoodiens. De la soumission au patriarcat du "cycle de production et de reproduction". Dans l'enfer asiatique où même la paix mentale s'achète à crédit chez un banquier sans vergogne. Comment croire, dès lors, à la devise "indépendance, liberté et bonheur" ?

Extraits :

Encontré mis orígenes en los archivos de la selva / en la conjuración del mar / en los cantos encrespados del tambor / en las contiendas de mi alma. / Allí me reinventé, renaciendo en mi ombligo.

J'ai trouvé mes origines dans les archives de la jungle / dans la conjuration de la mer / dans les chants crépus du tambour / dans les combats de mon âme. / Là je me suis réinventée, renaissant par mon nombril. (Ashanti Dinah)

*

Y qué había antes / la cutícula de una vida, el deslumbramiento / la media luna de tus dedos / el polvo abierto / la tijereta corta el cielo / con el filo de sus alas

Et qu'y avait-il avant / les peaux mortes d'une vie, l'éblouissement / la demi-lune de tes doigts / la poussière ouverte au vent / le perce-oreille découpe le ciel / avec la lame de ses ailes. (Belén Zavallo)

*

Estos son los ordenamientos, dijeron / mientras nos sometían a la excavación del mundo / en nuestro sexo / no tenemos mucho tiempo / no insistan en cubrir a sus hijos / los tenemos inventariados como ratones /

Ce sont les ordres, disaient-ils / pendant qu'ils nous soumettaient à l'excavation du monde / dans notre sexe / nous n'avons pas beaucoup de temps / n'essayez pas de cacher l'identité de vos enfants / nous les avons inventoriés comme des souris / (Florencia Smiths)

*

yo, que soy una mujer en sus veintes, con un lugar poco / privilegiado en la cadena de producción ; yo, que poseo / montículos de ropa que ya no uso. que poseo una crisis / sin potencial en su argumento para ser literatura consumible

moi, qui suis une femme d'une vingtaine d'années, qui occupe une place / peu privilégiée dans la chaîne de production ; moi, qui possède / des piles de vêtements que je n'utilise plus. moi qui possède une crise sans potentiel dans sa trame pour être de la littérature consommable (Valeria Román)

Ashanti Dinah est traduite par Patricia Houéfa Grange, Belén Zavallo par votre serviteur, Florencia Smiths par Pablo Fante et Valeria Román par Carlos Olivera. Les illustrations sont signées Andrea Cuevas. La postface est de María Celia Battiti. L'ouvrage est coédité par les éditions KLAC et les éditions Aux cailloux des chemins. Il coûte 15 €.

vendredi 14 juin 2024

Julie Nakache, Entre chiens et louves

Dans son recueil Entre chiens et louves, Julie Nakache revisite la figure universelle de la femme dans toutes ses représentations. Celle de l'amante et de l'aimante. De la mère et de la fille. Dans les entrailles du ventre et de la terre comme sous le mystère des étoiles où vont les fleuves et les forêts, les beautés et les laideurs. Mais comment déchiffrer l'énigme des visages parmi tant de tumultes ? Nul ne sait jamais vraiment comment faire la part de l'ombre et de la lumière, du dedans et du dehors. Souvent les fracas de l'amour ressemblent aux fracas de la mort.

Et le lecteur est terrassé  par les questions sans apprêt que pose Julie Nakache. "Quand ai-je appris que tu étais toi et que j'étais moi ?" "Mère, dis-moi dans quel pays secourt-on les pierres ?" "En mémoire de quelle chute jouons-nous sous la terre ?" Quoi perdre - qui perdre sinon soi ?" Une intuition murmure à l'oreille du chroniqueur que Julie Nakache lit et relit Edmond Jabès. "On taille les pierres, comme on taille sa mort.", écrit-il. "On se libère de l'ombre comme le chien de sa chaîne", lui répond-elle. La mystique de la matière et la mystique de l'esprit n'ont pas fini de déborder le grand livre des questions. 

Et notamment celle des corps abandonnés à la dévoration. Par la bouche et par le ventre. "Je mange les étoiles", note l'auteure cependant qu'un "chien mange le ciel". Les fleurs n'échappent pas davantage à la manducation. Mâcher, croquer, avaler, prendre en soi la substance des racines, unir ainsi le mort au vif, le vif au mort. Et le sang devient une idée qui rassemble l'épars. "Les genoux et la peau écorchés" embrassent "les croûtes de terre", lient le feu à l'eau et les déserts aux forêts. Il est la métaphysique de la connaissance d'avant le monde et d'après, dans le même flux, la même blessure, la même corruption. En exergue, Julie Nakache cite ces mots de Louise Glück :" Peut-être, lorsqu'on commence, n'y a-t-il que des fins."

Les mères en sont qui sait les ouvrières. Elles qui [recyclent - inventent - imaginent - fabriquent - façonnent]. Bibliques ou talmudiques, elles se dressent contre "les ruines de la maternité... les décombres de l'enfance". Le chantier de l'altérité résiste mal à l'épouvante. Partout des enfants dont on fait des bombes. Partout des "jeunes filles assassinées" et aucune magie ne les ressuscitera. Les blés mêmes, allégories habituellement fécondes, se couchent sous le poids des outrages. Qui les relèvera ?

Et Julie Nakache d'en appeler à la figure de l'homme ! Il n'a pas de nom venu des grands récits inauguraux mais il est majuscule. Comme celui de l'Histoire aux astres ténébreux. Il laisse l'amour et la mort sans voix quoi qu'il dise : " . ___ . ___ . ___ . ___ . ___ . ___ . ___ . ___ ." Point trait. Point trait. Ô solitude dans les affres de la nuit, avec "le sale et le sauvage"! Alors partir, tant d'errants l'ont fait déjà, "dans l'hiver et le bruit des saisons... dans la sueur et le souffle". Partir sans revenir, avec ce qui tient encore de la vie quand les morts durent si longtemps. Et cette ultime question qui hante le visage : "Parvient-on jamais à se défaire de la nuit ?"

L'écriture de Julie Nakache, en sa simplicité incantatoire, se prêterait indéniablement  à la mise en scène, avec des voix in et des voix off. Emaillée de nombreux motifs allégoriques, elle s'augmenterait au mieux d'une immersion dans plusieurs champs visuels et sonores (peuples errants, bêtes en meute / murmures de source ou clapots de rivière / vent sur des frondaisons / cœurs qui battent et ventres qui frémissent. Cependant qu'une bande passante en écriture digitale reproduirait la litanie des questions. A l'opposé, le texte nu sur un plateau nu, pour s'approcher au plus près du dépouillement et de sa fragilité, serait tout aussi émouvant. 

Extraits :

Nous risquons la terre

Nous risquons les plaines

les montagnes et les mers

Nous risquons l'amour

Nous risquons les cœurs 

Depuis que nous exposons nos corps

*

La vie s'arrache comme une mauvaise herbe

Les fleurs se couchent avant de mourir

Aller aux morts comme on va à la mer

*

Vivre dans une saison les larmes de la mère

Parce que l'hiver

Parce que la chute d'une feuille

Parce que l'herbe brûlée

*

Faire l'amour avec les ombres et les fantômes

avec les flammes et le feu

le sang et la cendre

 

Faire l'amour avec les mortes avec les morts

faire l'amour

 

Toujours rester vivante

et écouter le bruit de la terre qui monte

 

Entre chiens et louves de Julie Nakache est accompagné des visuels de Kolet Goyhenetche, au trait parfois munchien. Il est publié aux éditions Exopotamie et coûte 17 €. Un très beau livre. 

samedi 8 juin 2024

Anne-Marie Durou et le chimérisme de la matière

Anne-Marie Durou est fascinée par le monde des coraux, ces créatures dont l'identité continue de féconder l'imaginaire. Leur trinité élémentaire supposée (minéral, végétal, animal) évoque les chimères de la mythologie qui, rappelons-le, assemblaient dans un même corps quelques apparences du lion, de la chèvre et du serpent. 

Dans ses sculptures, Anne-Marie Durou associe des matières minérales (céramique, inox), végétales (bois, laine feutrée), animales (cuir) et c'est ainsi qu'elle accouche "d'entités mnésiques" dont le chimérisme pénètre le regard du spectateur. Elle procède à des hybridations du vivant et de l'inerte, de l'intériorité et de l'extériorité qui traversent toute psyché et fondent les mythologies intimes. "Je mobilise mes souvenirs d'enfance pour donner une réalité concrète à une intention intérieure", écrit Anne-Marie Durou. L'acte créateur est ici une volonté de la mémoire. Avec ses flux et ses stases, ses ardeurs et ses réticences. Entre formes inventées et traces gardées. Les sculptures de l'artiste sont autant des sujets que des objets.

Aurore est une pièce murale dont les dimensions varient selon le dépli de sa chevelure inversée sur le sol. Le nœud qui la prolonge, presque fait ou presque défait, est-il à relier à cet espace rouge et rebondi qu'on pourrait dire ventral ? Comment interpréter la végétation racinaire qui en comble les fibres ? La tentation est grande d'y voir le chimérisme fœtal d'une parturiente. Des mouvements cellulaires in utero de la mère à l'enfant et de l'enfant à la mère façonnent les représentations humaines. Combien de métamorphoses en gestation dans l'inconscient obscur, forcément obscur ! Et cependant, c'est une impression de douceur qui touche le regard. Le ventre n'est pas toujours un lieu insécure.

Pendant le confinement, Anne-Marie Durou retrouve une photo de Félix Arnaudin. Un berger sur ses échasses. Son dos couvert d'une toison laineuse se fond dans la lumière de la lande jusqu'à son point de disparition. La sculpture Station métaphorise l'homme qui marche puis suspend son mouvement. Echassier aguerri, il n'en est pas moins fragile sous le poids du ciel qui étire le paysage sans confins. Une parenthèse s'impose et c'est là son refuge. Pour se recueillir avant de reprendre le chemin où tant d'autres pas se sont coulés, hommes et bêtes unis par l'énigme première de l'existence. Mais le spectateur peut aussi s'attarder sur la coiffe écaillée de l'œuvre. Ses arrondis sensuels invitent à une caresse inquiète. Quelque chose de vivant se cache à l'intérieur. Qui incarnerait les vieilles peurs de l'invisible.

Notigirle (de l'anglais naughty girl) attire l'œil. La main a envie d'ébouriffer sa fourrure vert tendre. C'est une bonne fille qui aime se montrer. Mais Anne-Marie Durou dit qu'elle est cyclothymique. La séductrice a aussi des griffes imprévisibles. On ne sait pas pourquoi. Une fêlure probablement, héritée des enfances, qui parfois la rend un peu sotte, un peu potiche. Elle aurait sa place dans un magasin de décoration. En quelque sorte, la pouffe est un pouf. Un objet bio-design aux courbes avenantes. Destiné à la reproduction en quelques établis. D'ailleurs, Anne-Marie Durou aime travailler avec des artisans pour certaines de ses réalisations : couturières, orfèvres, céramistes, peaussiers, serruriers, chaudronniers, métallurgistes. Avec cette recherche permanente de l'équilibre entre la matière, la structure et la forme. Afin d'assurer au mieux l'architecture de soi. 
 
Comme dans les nombreux dessins de l'artiste. Des fragments architecturaux (pylônes, rambardes ou parapets) au tracé méticuleux et sans appui contre le vide retiennent autant que possible l'esprit prompt à chavirer dans ses divagations. A la façon de David Lynch et de Francis Bacon, parmi d'autres... 

Anne-Marie Durou vit et travaille à Bordeaux. Elle est soutenue par le Fonds régional d'art contemporain de Nouvelle-Aquitaine et la Direction régionale des affaires culturelles. 

Ses œuvres sont également visibles sur Instagram : anne_marie_durou
et ici : http://www.dda-nouvelle-aquitaine.org/anne-marie-durou/
 
Aurore, 2022
Lycra, cuir, fils polyester, bois (216 x 100 x 20 cm environ)
Station, 2023
Céramique, laine feutrée, bois, inox (75 x 95 x 122 cm)
Notigirle, 2008
Fil acrylique, silicone, lycra, fourrure, bois (32 x 58 x 100 cm)

 

jeudi 23 mai 2024

Jean-Paul Dubois, L'origine des larmes

J'ai découvert l'univers de Jean-Paul Dubois grâce à Pierre Veilletet (rédacteur en chef de Sud Ouest et écrivain) au début des années quatre-vingt-dix. Et je ne l'ai plus quitté. Son dernier roman, L'origine des larmes, me parle intimement comme tous les autres avant lui. Je me reconnais dans sa façon si humble de restituer le réel le plus ordinaire. Et je devine, entre les lignes, la générosité de l'homme. Je crois avoir écrit, ici même, que Jean-Paul Dubois est l'un des rares auteurs connus avec qui j'aimerais vider un godet à la terrasse d'un café et je n'aurais pas peur de dire des bêtises.

Mais revenons-en au roman. Le narrateur, Paul Sorensen, tire deux balles dans la tête de son père qui était, il n'y a pas d'autre mot, une véritable ordure. Que penser en effet d'un père qui offre à son fils un canari dont il vient, devant lui, d'arracher la tête avec ses dents ? 

Paul, bien sûr, est aussitôt arrêté par la police et traduit en justice. Mais il n'est pas à proprement parler un assassin, pas même un meurtrier. Le lecteur comprendra vite pourquoi. Aussi est-il seulement condamné à un an de prison avec sursis, assorti d'une obligation de soins. Une fois par mois, Paul se rend au cabinet du Docteur Guzman et raconte sa vie, la vraie et la fausse. Son travail de fabricant de housses mortuaires dont le commerce est florissant. Le décès à sa naissance de sa mère Marta et de son frère jumeau. Sa mère de substitution, Rebecca, morte aussi, dans la plus grande solitude et qui, aimante, fit tout son possible pour le protéger de son abject géniteur.

Un attachement particulier se noue entre le psychiatre affligé d'un trouble lacrymal et son patient perdu dans la vie même rêvée et sa grande maison peuplée de fantômes grimaçants. Paul comble comme il peut sa solitude volontaire en dialoguant quotidiennement avec une IA et en lisant sur internet le journal d'un certain Jonas égaré sur son bateau dans les eaux déréglées du pôle nord. 

L'eau est omniprésente dans le roman car c'est un déluge partout dans le monde, avec ses submersions fatales pour l'homme mais amplement profitables à la vente des housses mortuaires sous toutes les latitudes. Et le lecteur découvre l'existence de Kim Tschang-Yeul, peintre coréen célèbre malgré lui, qui pendant des décennies a peint des millions de gouttes d'eau. "Un musée entier lui est dédié sur l'île de Jeju. Cet homme, presque par inadvertance, est devenu un dieu vivant. Sans doute par modestie et par esprit de contradiction, il est mort à quatre-vingt-onze ans."

De même, il retrouve la ville de Toulouse chère à l'auteur, le bord de mer à Hendaye (ici avec un chien très particulier), et, bien sûr la présence du Canada. Bref, Lisez L'origine des larmes de Jean-Paul Dubois sans modération. Le livre est publié aux éditions de l'Olivier et coûte 21 €.

Extrait :

"L'amour s'apprend par capillarité. Au jour le jour. En un goutte-à-goutte silencieux qui se délivre sous nos yeux. L'enfant apprend avec les yeux. En reniflant les molécules qui flottent dans l'air, quand il voit la main de son père caresser la nuque de sa mère, la bouche de sa mère embrasser le cou de son père, quand il observe tout cela, il sait que c'est bien, que c'est bon, qu'on peut appeler ça l'amour ou comme l'on veut, mais que c'est agréable d'être avec quelqu'un qui un soir vous dit : "Tu es mon amour et moi le tien, ça tombe bien."

lundi 20 mai 2024

Elodie Loustau, Cracher le silence

Le relevé des occurrences dans un ensemble de poèmes assiste parfois le chroniqueur pris au dépourvu du texte suffoqué. Ainsi en va-t-il dans Cracher le silence d'Elodie Loustau qui est également musicienne et chanteuse lyrique. Sauf erreur, le mot bouche y est présent 23 fois, le mot souffle 17 et le mot voix 16. Autant de vocables qui composent et décomposent le visage. Ce qui apparaît en premier de l'humain. Dehors et dedans. Mais est-il toujours saisissable si sa parole n'est pas d'un lieu sûr ? 

"Il croit que je ne saisis plus cet espace entre ses yeux. Il croit que je ne le vois plus.", écrit Elodie Loustau. Puis, encore : "le visage / sans forme / mangé de solitude / la langue coupée dans la bouche". Et cette volonté, sans détour, comme un uppercut : "Je veux me séparer de cette bouche / qui ne dit plus."

Alors, peu à peu, "dans la nuit des grands silences", quelque chose s'assemble d'une figure aimée. Empêchée dans son souffle et sa mémoire, dans les mots où elle s'absente. Mais qui parle depuis ces voix qui ont [des insectes dans la bouche ] ? Comment faire la part des unes et des autres  quand le "je" et le "tu" perdent leurs traits ? "Peut-être puis-je fouiller dans mon corps, voir à qui il appartient ?", note l'auteure. Et le lecteur s'émeut comme il s'émeut, tout étreint, de la ritournelle remontée des enfances :

"danser papa maman danser

la mineur sol fa dièse

danser

Il y a une maison, loin du blanc des "murs blouses fenêtres gants", loin des verrous qui nouent le ventre. Une maison où les ombres sont belles avec le soleil. Les enfants y rient et virevoltent quand le souffle est là malgré les plaies. Mais le souffle a tant de visages trompeurs. Celui des fatigues en soi et en l'autre. Celui "qui serpente" et a des constrictions, éteignant la voix noyée par les chagrins, creusant "le centre du chaos de la bouche". 

Alors, cracher le silence. Le silence des insectes qui grésillent dans la gorge. Des mots peut-être, aux ailes froissées, qui se débattent entre les mauvais plis des peaux mortes. Des gestes coupés à la racine. Ceux de la douleur jusqu'à la dépossession de soi comme dans Lol V. Stein de Marguerite Duras, jusqu'au vide. Mais ce silence, parfois, est aussi une grâce. Il se change en désir de mots et de musiques. Il conduit à danser, à "danser l'instant". Et c'est toute une volonté, dans l'immédiateté de vivre. 

L'écriture d'Elodie Loustau, à bas bruit ou dans le cri au bord de la suffocation, va et vient entre l'éther où le sujet s'abolit et l'obstination où il se ressaisit dans les passages en italique. Et "la lumière [vient] dans l'éclatement de la parole". Pour dire l'universel de la perte.

Extraits :

Attends-moi. Déjà, tu veux saisir l'instant.

De ta main tu veux saisir, de ta bouche.

Au bout de cette corde, je vois ta lueur.

La peur du creux. Peur accrochée à ta rage.

Ventre ouvert à l'incertitude.

La lumière dans l'éclatement de la parole.

plus haute

dans la chambre

au jardin

 

brûler le souffle

 

ni visage

ni murmure

ni déchirement

*

Il m'a vue. Il y a si longtemps. Il m'a vue.

Hier. Il m'a vue.

Demain. Il m'a vue.

 

Dans le vide de la chair. Il a regardé.

 

Il n'a pourtant pas vu, la disparition de la peau

l'écroulement.

il a ouvert la mémoire

il a vu la lampe

les os éclairés ont percé la solitude

il a pu lire l'annonce de la violence

 

avoir peur

 

il a vu l'Absente

dans les yeux qui se regardent

*

Cracher le silence d'Elodie Loustau, qui cueille les mots à l'estomac, est publié par Rosa canina éditions. Il coûte 18 €. 

Elodie Loustau est membre du collectif de poésie Pour Le Moment.

samedi 18 mai 2024

Revue Dissonances, N°46, fragile


La fragilité est peut-être ce qui caractérise le mieux le monde et l'humanité. Le développement sans précédent des sciences et des technologies depuis deux siècles ne change rien à l'affaire. La pandémie de coronavirus et les débordements climatiques l'ont sévèrement rappelé aux orgueilleux.

Dans sa 46ème livraison, la revue Dissonances (à but non objectif) aborde le sujet avec à la une ce vers de Jean Tardieu : "Les hommes cherchent la lumière dans un jardin fragile où frissonnent les couleurs". Comment les saisir ? Avec quelles savoirs et quelles ignorances ?

Dans Fragilité du bricoleur, Jean-Pierre Petit a l'humilité du philosophe devant l'immensité précaire. Les pyramides "grignotées comme des biscottes par les vents du désert" résistent-elles vraiment mieux aux éléments que l'appartement à rénover où même le "professionnel" lucide doute de son savoir-faire ?


Fragilité aussi de la finitude dans Avril-cancer de Jean-Paul Bota. "Je parle un mal couvant depuis quand dans la poitrine de h / Quelle armée la défie hissées ses troupes à la colline mammaire". Et dans l'attente tentaculaire à l'hôpital au H majuscule, l'initiale du prénom de la patiente est tellement minuscule.

Nathalie Palayet, dans Cette gare-là, nous livre une autre mesure de l'attente. Quelle est cette femme enceinte dont l'équilibre est "instable", forcément instable ? Et voilà qu'un filet de pommes de terre, qui "ne glisse pas", conduit l'imagination à "voir des présages et lire des destins. L'enfant à naître saura résister à la vie trop fragile.

Fragile comme le verre brisé sur un carrelage. Les lois de l'attraction universelle sont implacable et Mehdi Prévot, en son Allégorie d'une chute, brandit son poème éparpillé à la face des étoiles. Il rêve de brisures qui mèneraient à "l'accroissement" plutôt qu'à "l'anéantissement". Avec "le droit de ne plus jamais servir à RIEN". 


Anna Ayanoglou, créature des marais en sa hutte "qui s'écroule à la moindre brise", dénonce la dépression, ce mot bidon qui "ne dit rien du crâne plein de représailles". Et se demande jusqu'où irait l'indifférence d'autrui [si elle se mettait à hurler dans un café]. Avec cette question corollaire : qu'est-ce que la santé mentale ? 

Et qu'est-ce que la langue, cette bredouilleuse "pulvérisée avant même d'exister" ? Damien Bianco, dans Ma langue est fragile, n'a évidemment pas la réponse. "La belle syntaxe, fluide" sans cesse se dérobe à l'entendement. N'en reste "que des miettes" impuissantes à dire "les bébêtes qui grattent" les phrases... et la tête.

Et le Discours métaphysique d'Antoine Brazier sur les choses en est d'autant plus difficile. Aucune matière ne peut remonter le temps et retrouver l'intégrité originelle. Une assiette brisée restera toujours brisée. Il lui faudrait, pour ce chemin à rebours, un être intérieur, mu par un désir puis une volonté, voire une transcendance.  

Parmi les contributions, le lecteur remarquera également celles de Pierre Gondran dit Remoux qui enterre ses joies simples dans une forêt et le rire jaune de Théo Perrache qui dénonce l'ostracisme subi par les jeunes homosexuels.

A lire encore dans la revue : un entretien avec Jacques Cauda dont l'humour a bien des fêlures, ce qui ne l'empêche pas d'admirer "la nudité des femmes et la beauté des chats". Puis, après quelques pages consacrées à des recensions (romans et recueils), Jean-Christophe Belleveaux nous livre sa "dyschronie" de l'hiver 2023 : tempêtes et séismes, invasions d'insectes destructeurs, petits ridicules et grandes abjections des hommes sans consistance. Avec ce message trop souvent passé à la trappe : "Questionnez les choses, les idées, creusez et doutez, n'acceptez pas a priori le rata quotidien." 

Saluons enfin le remarquable parcours photographique en noir en blanc d'Edith Landau. De la figuration concrète à la figuration abstraite, les deux s'entremêlant, l'artiste questionne aussi bien la réalité cachée des corps que celle des suspens de la matière. Et le regard, fragile, de s'approcher de l'insaisissable au cœur même du visible.

Ce 46ème numéro de Dissonances (64 pages grand format, 8 €) est une incontestable réussite. Le suivant est déjà en route. Il aura pour thème "Après l'orage" et sera mis en image par Cédric Merland, avec talent, nous n'en doutons pas. Les auteurs peuvent adresser leurs inédits (2 propositions, chacune n'excédant pas 9000 signes) avant le 24 juillet.

 

Photographies d'Edith Landau

Il y a également un texte de votre serviteur dans la revue.

vendredi 10 mai 2024

Pierre Gondran dit Remoux, Quelques bois

 


"être perdu depuis le tout premier pas marché parmi les pas marchés • être perdu au-delà des chemins de trappes jamais foulés • être perdu au-delà même de la meute de la louve • être perdu au point de devoir se retrouver soi"

Dans Quelques bois de Pierre Gondran dit Remoux, le lecteur découvre des taillis et des ronciers qui envahissent les feuillus, une pinède côtière et, encore, parmi tant et tant d'essences sous toutes les latitudes du sable et de la neige, [l'ourlet d'une hêtraie-sapinière calcicole*]. L'arbre cache la forêt, la chose est entendue depuis des lunes, mais la forêt cache aussi l'arbre. Et l'humain. N'est-il pas condamné aux lisières s'il est "hérissé de tant de pensées sales" ? Saura-t-il un jour "aborder le sous-bois de [sa] conscience ? Sans doute la psyché de la forêt a-t-elle aussi la structure d'un langage ! Insaisissable dans les profondeurs de la terre comme dans celles de l'utérus. La "chair chlorophylle" reste sourde au désir des étreintes de l'homme dont les bras ne sont plus que moignons.

Descartes dit que la ligne droite n'est jamais le plus court chemin dans un bois. L'entendement de l'obstiné se fige au premier pas et prend peur. Il ne devine aucune traverse où se glisser. Il ne s'ouvre à aucune énigme de la lumière, qu'elle soit humble "mica terni au vent" ou gothique "aux sombres cierges appendus de lichens fruticuleux*". Il panique. Il recule sous l'assaut des branchages et rejoint les colzas où vont les "machines merveilleuses" de la fauche. Comment, alors, pouvoir retrouver quelque chose de soi ? Comment l'accorder aux mille et un peuplements, vivants ou morts,  des souches et des grumes*, de "la marmotte crevée" et du "miellat pissant des pucerons" ? 

Le lecteur de Quelques bois aura qui sait la tentation de la parabole. Sur la pluralité des mondes à l'intérieur des corps de chair et de sève. Leur étrangeté est-elle hostile ou peut-on l'apprivoiser ?  "La vieille femme nue" dans la "châtaigneraie à l'odeur brou", dont l'ombre se disloque à coups de bâton, est-elle hostile à elle-même ? Saura-t-elle un jour s'apprivoiser si la forêt garde son "cœur acide" ? 

Si réponse il y a, elle se trouve qui sait dans les brèves en italique et leur miroir tendu au texte. L'homme et les bois sont liés par toutes sortes d'histoires réelles ou inventées. Pierre Gondran dit Remoux évoque "un aïeul [qui] charbonnait en forêt, noir dans sa cabane nomade" et garde "le souvenir de ses mains de suie". Les mains du forestier sont également à l'œuvre avec la hache à marteau et la doloire de charpentier. Autant de termes techniques et poétiques pour signifier le travail du bois et enchanter l'imaginaire du profane. L'arbre est une personne qui a la volonté de l'agir : "la ligne d'arbres qui veut bien clore la forêt s'expose au vent, se déforme, grince, craque, parfois renonce et livre alors ses frères d'armes - l'effet de lisière se lit sur les troncs combattants". Et le corps du poète changé en substrat accuse la fatigue de toutes ces "longues vies d'hommes bois chevauchées par l'inexorable".

Extraits :

la panse gonflée rose s'est échappée du chamois éventré • a roulé difforme dans la pente • son œil noir est ouvert • les rayons plats du ciel vairon s'y jettent • frappent la rétine morte • encore • encore

*

l'écot est le tronc portant encore des moignons de branches - l'air triste dit la souffrance subie

*

tous les arbres sont morts en leur cœur duramen mais sont vivants de leurs propres confins

*

l'outre glacée de tes poumons divague entre les arbres • fume au saut du barbelé enseveli • une ligne d'aiguillons à ras de la neige décorée de laine de brebis (cordeau d'arpenteur abandonné) • profondes, bleuâtres, tes empreintes de lièvre géant • et devant : un rien hérissé de noir • quand s'arrêter ? si le rien • le blanc • toujours happe le pas engourdi

*

Quelques bois de Pierre Gondran dit Remoux touche le lecteur qui devine entre les mots l'expérience du vécu. Bernard Manciet l'aurait aimé comme nous l'aimons, lui qui écrivit dans l'eau mate " je me méfiais... de ces fougères qui me traçaient un parcours de terre sèche, mais sortaient d'une vase profonde. Je finis par croire que les chèvrefeuilles se défiaient aussi de moi."

Le recueil est publié par PhB éditions en ce mois de mai 2024 et coûte 10 €, une somme modique pour une centaine de pages à laisser lentement infuser en soi et hors de soi.

* calcicole : qui pousse bien en sol calcaire.

* fruticuleux : qui ressemble à un arbuste. Certains lichens sont fruticuleux.

* grume : tronc d'arbre non encore équarri.

NB : Les arbres indéfendables, du même auteur, sont également chroniqués sur ce blog. L'eau mate de Bernard Manciet a été publié aux éditions l'Escampette en 2007.

 

dimanche 5 mai 2024

Thibault Marthouret, Les enfants masqués


 Les enfants masqués de Thibault Marthouret est un ensemble poétique en quatre mouvements : Avons-nous réveillé les enfants ?, Nous voici suspendus au sommeil des enfants, De la cellule à l'astre et L'avenir nous donne soudain très soif. Les textes, titrés, sont soit des blocs de prose souvent disjoints, soit des poèmes dont la disposition et la respiration varient de page en page. Parfois, des bribes de dialogue s'interposent dans le flux cependant que l'anaphore focalise des détails (le miel, les taons, les scanners..) ou des préoccupations proches de l'obsession (je m'apprête pour m'apprêter, Ecrire sur le vide...). 

Le premier mouvement évoque la récente pandémie de coronavirus et ses confinements, la ritournelle des gestes barrières et de la charge virale... Le soupçon pèse sur les enfants dont les miasmes "nous font éternuer".  Parqués et masqués, ils  parviennent cependant à s'échapper. Dans la fertilité peut-être de l'ennui. Qui conduit à ressaisir les contours de l'infra-ordinaire "à la recherche d'un ailleurs". Celui  d'une porte et d'un balcon. Celui de la nuit. Et le poème se change en un conte chinois. Les images des chats sur les avis de recherche "se détachent des affichettes collées aux lampadaires". Seuls les "enfants maudits" peuvent les approcher d'une caresse. Puis les "drôles" s'éparpillent et "marquent d'un souffle les cibles du silence".

Le deuxième mouvement cherche l'accord qui lierait l'intériorité à l'extériorité. "Dans la cuisine, le grand miroir est encore mural mais, dehors, la balustrade n'est plus horizontale." Les éléments de la neige et du vent se déchaînent contre le monde qui brise les regards. Le déluge est là, au bord du vide, et c'est tout un charivari d'insectes prédateurs, d'arbres squelettiques, de mémoires qui ne tiennent plus. Le feu pourrait tout engloutir. La figure de l'aimé et son "rasoir à main rouillé", le suspens de sa vie dans une "boule à neige". Et les mots eux-mêmes ne sont pas à l'abri du désastre. Les livres sont réduits en charpie, la pensée aussi. La balustrade ne tardera pas à s'effondrer.

Le titre du troisième mouvement, De la cellule à l'astre,  résonne comme un traité de philosophie. Le vol du flamant rose sous la voûte céleste ne serait rien sans l'artémie, ce crustacé unicellulaire. L'oeil du promeneur qui [attend le levant] est semblable à celui du photographe calmement résigné. A peine entrevoit-il "un souffle de paupière, un soupir printanier" ou "trois poils de renard argenté" aussitôt échappés. Le réel est une mosaïque, sur les rives du Vidourle cévenol comme à Tokyo "caché derrière un cerisier", dont on cherche toute la vie les jointures. Alors, écrire sur le vide, cette tentation depuis les commencements de l'homme. Le vide en soi dans le corps et dans ce qui manque. Jusqu'à n'en pas dormir.

Et pourtant la quête de l'avenir "donne soudain très soif" dans le dernier mouvement. De la queue du chien "sur le tapis usé" aux anneaux de Saturne où le temps répand toute substance, peut-être le futur n'est-il qu'un méchant appendice, un dard dans la gueule du passé. Et "toutes les veines se nouent en un trou noir". Le monde moderne n'est pas beau, ne l'a jamais été. Comment s'y apprêter ? Comment supporter sous le ciel synthétique la machinerie des aéroports et les "plats suggérés" si demain connecté, trop connecté, "sent déjà le formol" ? La tentation du repli après la fournaise de l'été séduit le poète. Il resterait chez lui avec la personne aimée, dans le clair-obscur des volets baissés et Léo Ferré terminerait sa chanson, loin de l'humanité suffocante.

Extraits :

L'enfant tente de combler le grand vide de l'été.

Il trace les formes du manque dans la poussière ou le sucre en poudre.

Il recense aussi les contours qui l'entourent : le relief d'une porte condamnée dans le plâtre blanc, une prise de téléphone rebouchée, des encoches dans le carrelage du balcon, là où planté ses crocs le grand volet corrodé, l'espace entre les charbons secs dans leur vase d'air stagnant sur l'abominable buffet basque.

*

En ne parlant pas, je te parle mieux.

La voix n'embrume pas les mots.

Ils ne vacillent pas sur la corniche,

épousent encore la montagne.

Oubliés le torrent des paroles déchaînées,

la dérive des phrases tronquées,

les chutes du trop à dire.

Le silence est ce courant qui te retrouve

et t'enceint, cette latence qui t'atteint

où tu m'attends.

Je dépose sur son eau cette fleur fantôme.

Elle s'en ira éclore entre tes deux oreilles.

*

Thibault Marthouret vient de recevoir le prix Méditerranée 2024 pour ces beaux enfants masqués à laisser longuement infuser dans la mémoire du "subtil esprit". Il est par ailleurs membre du collectif de poésie Pour Le Moment.

Le livre est publié aux éditions Abordo et coûte 15 €.

samedi 4 mai 2024

Ian McEwan, Expiation


Relire Ian McEwan, Expiation, (après son récent et magnifique Leçons) et pleurer trois pages avant la fin. Faire tourner dans sa tête cette phrase récurrente du roman, adressée par Cecilia à sa soeur cadette qui n'a pas le sommeil tranquille : "Reviens. Ce n'était qu'un mauvais rêve. Reviens, Briony." Mais Briony ne revient pas. Ne reviendra jamais. Devra s'accommoder de ne jamais revenir. Pauvre Briony ! C'est dur d'avoir treize ans entre un père souvent absent, une mère sujette aux migraines qui la couchent des journées entières et une soeur qui cède au charme magnétique de Robbie, le beau Robbie à l'avenir plein de promesses. C'est dur d'avoir treize ans dans la grande maison inhospitalière quand il faut faire de la place aux enfants abandonnés par la tante Hermione, dont la belle Lola au tempérament de feu. Alors Briony rêve aussi quand elle ne dort pas. Elle écrit des pièces de théâtre et ne doute pas de devenir un écrivain connu.

Un jour, elle aperçoit Cecilia presque dévêtue qui plonge dans l'étang du parc sous le regard inquiet de Robbie pour en remonter un vase brisé. Et son enfance peut-être se termine là, dans cette lumière aux contours flous. Puis, plus tard, dans la bibliothèque austère du père, encore Cecilia et Robbie, mais de quoi s'agit-il vraiment, alors que toute la famille est attendue au bord de la piscine avant un repas de fête ? La grande machinerie des fantasmes s'emballe et Briony perd déjà le contact du réel qu'elle vient juste d'entrevoir. Puis, plus tard encore, alors que les frères jumeaux de Lola se sont enfuis dans les parages et qu'on les cherche, même la police locale est là, l'adolescente sombre définitivement dans la chimère qui la hantera jusqu'à sa mort. Les engrenages du malentendu existentiel peuvent conduire au pire et le pire est toujours irréparable.  Il faut expier.

La deuxième guerre mondiale vient de commencer. Les pays-Bas sont envahis, la Belgique cède à son tour, la France va bientôt tomber. Les soldats anglais débarqués à Dunkerque sans logistique aérienne suffisante rebroussent chemin sous les bombardements des Stukas qui engloutissent des générations entières. Du sang et des larmes. De la barbarie. Un aviateur de la R.A.F échappe d'extrême justesse au lynchage de ses compatriotes fantassins. Robbie réussira-t-il à rallier l'Angleterre ?

Dans le même temps, Briony renonce à pantoufler à Cambridge, rompt avec sa famille et découvre l'odeur de la mort dans l'hôpital où elle s'engage comme infirmière stagiaire. Sa volonté d'expier la faute qu'elle a commise, quasiment un crime, lui permet d'endurer le visage des blessures. Un soldat qui s'en sort avec une jambe amputée est presque chanceux, c'est dire...

Ian McEwan décrit avec un réalisme saisissant les corps déchiquetés et leur lente décomposition, leur douleur muette ou hurlante, leurs odeurs. Dans la glaise en Normandie comme dans les chambrées suintantes de l'hôpital à Londres où l'angoisse monte, monte, quasi hitchcockienne. Mais c'est surtout la façon dont il met en place la dramaturgie du malentendu inaugural qui fascine le lecteur. Avec ses implacables crescendos. Il pressent que Briony va sombrer sans rémission et que deux vies vont s'en trouver bouleversées longtemps. Il voudrait intervenir pour désamorcer le piège fatal, il serait alors un sauveur, seulement voilà, aucun lecteur n'a jamais sauvé aucun personnage. 

Puis, à la toute fin du roman, qui se déroule presque un demi-siècle après, le trouble grandit et l'émotion submerge...

Voilà. Lisez Expiation de McEwan. Il doit se trouver encore en édition de poche, chez Folio.

 

vendredi 3 mai 2024

Collectif Pour Le Moment, de l'écriture dans le noir à Lorca

 

Ecrire dans le noir, contre des portes borgnes où frémissent de longues feuilles blanches. Au sol, quelques points lumineux guident les corps et les mains vers les mots qui attendent le bon vouloir de la poésie. Le silence est calme, le moment suspendu. Quelques notes de musique apportées du dehors pour féconder le dedans. Terje Rypdal et ses After the rain, les lamentos de Jan Garbarek, la fièvre en sourdine de Roberto Fonseca. 

Les participants à l'atelier d'écriture organisé par le collectif Pour Le Moment au Poquelin théâtre puis à la Maison cantonale de la Bastide se prennent au jeu malgré les réticences des feutres fluorescents qui coulent comme du Pollock. Ils vont, ils viennent, d'une porte à l'autre, et on entend quelques chuchotis. Quelques bouts de poème s'interpellent. Un loup bleu stupéfait regarde un chat libre qui s'envole. Un peu plus loin s'impose un dîner avec les absents. Du conte pour enfants à la gravité métaphysique, le texte parle au texte et c'est toujours le même étonnement, de l'énergie qui tient ensemble la matière.


Dans un deuxième temps, autour de tables de bistro de l'entrée, la joyeuse troupe augmente la réalité de sa production avec Hadrien Schmitt puis Brigitte Giraud. Les mots sont essayés à voix haute avant de rejoindre le flux. Puis, changement de théâtre, la Maison cantonale. Conçue par Cyprien Alfred-Duprat, c'est un élégant mélange d'art nouveau et d'art déco. La pierre, la brique et le grès y brisent les lignes ; une autre façon d'écrire et de dire l'inexpugnable secret de l'humain.

Après la restitution in vivo de l'atelier dans le noir, le collectif dit ses textes accompagnés au piano par Christophe Marejano et Rémi Letourneur. Les identités ne sont pas déclinées. Les poèmes ne sont pas lus par leur auteur mais par un autre. 

Puis, enfin, sous la voûte où le soir glisse un peu, c'est la scène ouverte. Des participants ont apporté un livre ou un carnet.  Malou Blue lit quelques pages d'Alice Mendelson. Son recueil L'érotisme de vivre a été mis en voix par Catherine Ringer à Paris comme à Montpellier. A 98 ans, la toujours jeune Alice marquée par la rafle du Vel' d'Hiv, déclare : "Pour bien vieillir, il faut avoir le vice de la joie."

Alain Marc Guillaume, comédien autant que poète joue avec ses feuillets dactylographiés, qui lui résistent. Et nous offre des extraits de son recueil à paraître chez aérolithe éditions, I remember Clifford. Ses textes, souvent longuement dépliés, mêlent subtilement le quotidien le plus intime à l'imaginaire de l'Amérique de James Dean. Et son phrasé, reconnaissable entre tous, un peu grave et un peu goguenard, ravit les auditeurs.

Enfin, c'est en musique que se termine la soirée, avec Lorca chanté et accompagné à la guitare par un vieil Espagnol. Emotion et applaudissements nourris.

"Empieza el llanto

de la guitarra.

Se rompen las copas

de la madrugada.

Empieza el llanto

de la guitarra.

Es inútil callarla

Es imposible

callarla.

LLora monótona

como llora el agua,

como llora el viento

sobre la nevada...

Le collectif Pour Le Moment prévoit d'autres événements en mai et juin et certains, s'ils se réalisent, ne manqueront pas de surprendre le public.