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Mon blog est celui d'un butineur effaré dans tous les champs du savoir. Et c'est ce même butinage qui m'a conduit à écrire des livres.

mardi 24 mars 2026

Caroline Coppé, Puma, ébauche d'une pensée schizophrène


"Sommes-nous (suis-je) devenu si faible, si collectif, a-t-on tout à fait disloqué "je" ?"

Puma, ébauche d'une pensée schizophrène de Caroline Coppé est un titre qui interpelle d'emblée le lecteur. La dualité de l'animalité et de l'humanité ne compose pas un couple harmonieux quand la maladie mentale se tapit dans les replis du corps. Et la schizophrénie, que l'on se tourne vers la psychanalyse ou les neurosciences, reste l'une des plus difficiles à soigner.

Théodore, l'oncle de l'auteure, s'installe dans un studio après plusieurs internements en hôpital psychiatrique. Dès la première nuit, il souffre d'hyperacousie. Tous les bruits extérieurs l'envahissent et ses voix intérieures, y compris celle de Dieu, multiplient les tumultes. L'endophasie devient une hyperphantasie* fertile en hallucinations auditives, visuelles et scripturales dans les conversations floues entre le divin et le profane.

Il y aurait une étude approfondie à conduire sur l'obsédante présence animalière tout au long du récit. Qu'ils soient rampants ou volants, qu'ils aillent seuls ou en interminables processions, les cafards et les mouches, les poissons et les oiseaux apparaissent comme des assemblages cellulaires insécures. Qui colonisent le hors-soi et l'ensoi, le décomposent, le recomposent, [creusant parfois des interstices]. Pour y trouver, peut-être, "le dauphin qu'on a perdu dans le ventre de sa mère". Y a-t-il, ante partum, dans les remugles amniotiques, une pré-conscience d'être déjà "un peu mort" ? Les phénomènes hallucinatoires, [aussi réels que les membres de ma famille], observe Théodore, en émanent-ils ? Et la question est d'autant plus posée qu'on sait ne pouvoir y répondre, murmure Lacan à l'oreille du chroniqueur...

Si l'on s'en tient à l'approche psychanalytique, il faudrait se pencher, (mais sans tomber, insiste l'intrus sus-cité), sur les enchaînements pathologiques de ladite famille. La figure du père est une "catastrophe ambulante". Beau à l'extérieur, ténébreux à l'intérieur. Alcoolique, violent, incestueux. La figure de la mère est celle d'une femme perdue qui "agonise". Elle élève seule ses huit filles et son garçon, le dernier né. "Ses deux premiers maris sont morts jeunes". Comment, dès lors, [désirer être un homme], dans le refus de l'image du père ? Dont l'imago brise les miroirs de l'imaginaire ? La dissociation du "je" empêche la construction d'un récit qui désignerait une place dans le corps et dans la langue et à partir de laquelle une appartenance, même fragile, serait possible. Le fait d'être le dernier de la lignée engendre des représentations spectrales mais de quel héritage le sujet sans contours est-il le dépositaire ? Alors il devient "on". Un "on" sans échappées qui aboutirait à l'assemblage d'un "nous" un tant soit peu vivable. Les huit sœurs ont quitté "la maison, le pays" afin de [sauver leurs restes]. Théodore se retrouve seul dans un huis clos dont il ne distingue pas les clôtures. Il [creuse des trous dans le jardin familial où il abrite son esprit quand tout le blesse]. Et rencontre d'autres esprits. Les spasmes telluriques sont de grands accoucheurs de créatures. Les Mimis, les Gus, les Tatous. Les Mimis aborigènes sont des pourvoyeurs de mythes transmis par un père divin. Ils se révèlent bienveillants quand les Gus et les Tatous, taiseux, "ne prennent pas parti". Cette trinité n'est d'aucun secours dans le tohu-bohu du langage qui altère la langue.

Alors Puma. Qui veille. "Le soir, il vient se coucher au pied du lit. Parfois il est seul, parfois ils sont trois. Ils évoquent des territoires perdus, des galets géants." Puma est peut-être aussi d'essence divine, comme dans les Andes où végètent tant d'arpents inconnaissables. Quand les horloges se détraquent, son nom est psalmodié. Mais c'est encore une trinité bancale. Théodore, don de Dieu, ou pas, s'éparpille davantage en sa quête généalogique. "Ma mère est-elle ma sœur ou ma fille ?" L'arrière-grand-mère Anne-marie, "fantôme sortant d'un vieux placard", n'a pas non plus la réponse. Sans doute était-elle aussi dépositaire de souvenirs constricteurs. Et la douleur  l'étouffait en son étau.

L'issue au dédale des "je", des "nous", des "on" reste verrouillée. À moins que M la mouche, avec son pouvoir de divination, sache montrer un chemin. "Elle nous livre des secrets... Elle nous met en garde contre toute forme de contagion parce qu'elle sait que notre sensibilité est une porte grande ouverte". Fermeture / ouverture, Dedans / dehors... "Flots somptueux de la vie, une vague nous enlace, nous secoue puis nous délaisse. Flottement, on s'intègre on se désintègre." Alors écrire ! Mais quand "le blanc autour des mots construit un vide", sur une page blanche déjà chargée du noir obsessionnel, les parts du vivant et du mort, toutes les deux maudites, n'esquissent aucune mosaïque longtemps soutenable...

Concluons avec la note de l'auteure au début du livre. "Nous, sa famille, étions atterrés. Sans doute un peu moqueurs, sourds, muets. Et s'il était vraiment venu nous raconter Dieu ? On aurait pu faire semblant d'y croire, l'écouter un peu. Notre parole, détentrice de vérité, a écrasé la sienne." Caroline Coppé aborde l'une des questions majeures de la cure analytique : l'écoute. Une écoute sans écoutilles. Qui flotte, de-ci, de-là, pareille aux poissons tantôt morts et tantôt vivants, ou les deux dans le même mouvement des durées qui bercent le mirage d'exister. Tous les étudiants en psychiatrie, nourris à la logique mécaniciste du DSM*, devraient lire ce récit. Le corps souffrant de la psyché ne saurait être réduit à un cocktail moléculaire. Les réalités de l'humain sont des entités parlantes. Et le chamanisme invoqué par Claude Lévi-Strauss en exergue apporterait, pourquoi pas, une ébauche de réponse à nos maux civilisationnels matraqués par l'hyper technologie...

Puma, ébauche d'une pensée schizophrène de Caroline Coppé est publié aux éditions Tarmac avec une image de Ramuntcho Matta. L'ouvrage compte 76 pages et coûte 15 €. 

Hyperphantasie : voir l'essai d'Hélène Lœvenbruck, Le Mystère des voix intérieures, 2022, Denoël

DSM : Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux et des troubles psychiatriques de l'Association américaine de psychiatrie. 

vendredi 20 mars 2026

La grammaire perdue


La grammaire, c'est pas seulement une histoire de sujets, de verbes, de compléments, de propositions, etc. C'est toute une ossature en mouvement dans le visible et l'invisible de la pensée.

Je m'effraie de ce que chaque jour je perds un peu plus cette grammaire. Mes connexions neuronales font du mou dans la sauce blanche. Mes mots restent sur le bout de ma langue, en ce presque-là qui désarçonne. 

Oh ! Je sais bien que les pensées ne s'assemblent pas comme un puzzle. Elles manquent de contours bien découpés, et même si elles en avaient, il faudrait composer avec leur tuilage. Et je sais bien aussi que le pouvoir de désignation du langage est limité face aux étendues sans bords des réalités multiples.

Mais je m'effraie quand même. Claude Lévi-Strauss, nonagénaire, a écrit un article L'hologramme brisé. Où il s'inquiétait de ce qui se déchirait en lui. C'est un peu ce que j'éprouve, à seulement soixante-dix ans... Et la rupture civilisationnelle que nous vivons n'arrange rien. Peut-être que je devrais me faire reconfigurer par une IA. Débarrassé des empêchements du corps, comme dans mon roman Les boîtes noires paru en 1999, je deviendrais un renne dans les plaines de la Mongolie et ma pensée irait titiller les étoiles...

Bon, je vais voir si dans mon quartier il y a des officines IA, c'est plus raisonnable. 

image de Muriel Rodolosse, qui va bien avec mes inquiétudes 

jeudi 19 mars 2026

Hommage aux libraires


Je tombe sur cette phrase de Patrice Jean, auteur et enseignant : "Si l'on a besoin des conseils d'un libraire pour choisir un livre, le mieux est de ne rien lire."

Je sais qu'une citation non contextualisée peut induire des biais dans la pensée du lecteur. Cependant, ce passage m'apparaît si sévère que j'en demeure sidéré trois heures après l'avoir découvert. Le "on" ainsi désigné s'adresse à des populations qui ont une pratique occasionnelle de la lecture et manquent de culture littéraire. Elles ne fréquentent pas souvent les librairies. La multitude des ouvrages les désempare, les paroles à bas bruit autour des tables sont des langues étrangères qui les intimident. Alors, oui, elles demandent conseil à un libraire. Pourquoi ne le feraient-elles pas ? Pourquoi ne leur reconnaîtrait-on pas ce besoin-là ? (Et ce n'est pas le même "on" qui s'exprime...)

Et puis les libraires ne sont pas tous des ignorants à l'abreuvoir médiatique de La grande librairie. Il existe encore en France, grâce à la loi sur le prix unique du livre, de nombreuses librairies animées par la curiosité des sentiers furtifs, des voix dissonantes. Elles organisent souvent des rencontres avec des auteurs publiés dans de petites maisons d'éditions. Parfois, un verre de vin conclut la soirée et les échanges entre auteurs et lecteurs se poursuivent de façon moins formelle. Enfin, il faut ajouter que le métier de libraire n'est pas une sinécure. Les heures de travail sont nombreuses et mal rémunérées. Et quand le libraire a un ou deux salariés, s'ajoute le souci permanent de préserver leur emploi. En nos temps de crise économique et géopolitique, l'angoisse et la fatigue pèsent lourdement sur l'accomplissement des jours.

Les libraires, comme les "ignorants" des classes populaires, ne méritent pas le mépris des groupes d'appartenance dits supérieurs. Oh ! je ne doute pas que Patrice Jean se récrierait si quelque hasard le menait à me lire et je le croirais de bonne foi. Mais, pour avoir lu La société du mépris d'Axel Honneth, j'ai entrevu les mécanismes souterrains qui agissent, qu'on le veuille ou non, sur les représentations de soi et de l'autre. En avoir conscience ne signifie qu'on cherche à s'en déprendre. Car cette conscience est souvent floue, qui va de guingois dans le flou de la vie ordinaire. 

Venons-en, pour terminer, aux derniers mots-tranchoirs de la citation : "Le mieux est de ne rien lire". En quoi ce rien serait-il un mieux ? Si nous retournons l'apophtegme comme une chaussette trouée, cela induirait-il que le tout serait un pire ? Alors, je pense à cette archive de l'INA des années 1960. Un quidam, haut perché en sa voix, critique le livre de poche qui amène à la lecture [des gens qui n'en ont pas besoin]. Quand on est, comme moi, issu des classes laborieuses, vous savez, celles qui sentent la sueur, qui fréquentent les HLM et pas les châteaux, eh bien, on est forcément ému. Le refus implicite de partager la possession de la culture est attristant de la part d'un enseignant. Petit instituteur dans les "quartiers" pendant quarante ans, j'ai eu dès le début de ma carrière le désir de partager ce qu'il y a de mieux dans les domaine des arts et des lettres. Offrir la langue à celui qui en est démuni, quitte à s'opposer aux marquis de la pédagocratie, me semble de plus en plus urgent en nos temps de grands naufrages de l'entendement. 

Pour conclure, voici une liste (non exhaustive) de librairies dans la région bordelaise. Je leur rends grâces : 

Librairie Olympique, 23 rue Rode, 33000 Bordeaux, 

https://libolympique.poesiebordeaux.fr

Librairie La machine à lire, 8 place du Parlement, 33000 Bordeaux,

https://www.lamachinealire.com

Librairie Le pavé dans la marge, 21 place Charles de Gaulle, 33700 Mérignac

https://www.lepavedanslamarge.fr 

Librairie Le vrai lieu, 100 cours du général de Gaulle, 33170 Gradignan

https://www.librairie-levrailieu.fr 

Librairie du Contretemps, 5 cours Victor-Hugo, 33130 Bègles

https://www.librairieducontretemps.com 

 

image : construction de la nouvelle bibliothèque dans le quartier populaire de Bacalan à Bordeaux. Et je me souviens d'un éditorialiste du Figaro qui déclara naguère : "Il y a trop de médiathèques et pas assez de policiers dans nos villes"...

 

 

mercredi 18 mars 2026

Regarder les trains s'en aller la nuit

 

 Regarder les trains s'en aller la nuit

Avec toute leur mélancolie

On le faisait à vingt ans

Quand on croyait souffrir d’amour

On avait froid et nos lèvres étaient blanches

Des solitudes passaient

Qui marmottaient

Penchées trop penchées

Sur un vide imaginaire

On voudrait en retrouver les lignes

La mémoire serait plus vraie

De ce qu’on n’a pas vécu

Mais la lumière à vif chasse les ombres

De la marquise et du ballast

Traque les gestes qui vont de travers

La nuit est morte dans la ville

*

Compter les pas comme des cailloux

Les enfances encore nous reviennent

On évite les jointures des pavés

Qui pourraient ralentir la marche

On éprouve l’ivresse du premier mille

Puis la foule nous reprend dans son étau

On ne compte plus que les ans

Passés comme du sable

Même notre ombre nous pèse

Avec son gribouillage de trottoir

On trouve dans le ciel un peu d’allant

Sa géographie est si incertaine

Qu’elle apaise le rêveur triste

On n’a plus le souci des lignes à franchir

Le corps est sans bruit dans le corps

Une beauté qui va l’amour aux lèvres

Le soulève et l’emporte

*

Se pencher sur l’eau depuis le pont

Et oublier le mouvement de la ville

On cherche ce qui bruit à la surface

On confond le murmure des profondeurs

Avec le murmure du corps

Des scintillements tombés du ciel

Roulent entre deux lames

On voudrait les saisir dans nos mains

Et demander son secret à la lumière

Mais l’eau est prise d’un tumulte

Un bateau passe avec son lot de touristes

Replets

On voit des téléphones

Braqués sur les rives

On imagine que la scène se transforme en boue

La rivière soudain vorace engloutit tous ces

Ventres

On a froid

Inexplicablement froid

*

La marche est moins sûre

Aux abords des murs trop vieux

Qu’ont-ils vu d’inavouable qu’on aurait pu

Commettre

Notre mémoire est-elle vraiment la nôtre

Ricaner avec ces questions qui ne tiennent pas

La lumière a faibli sur le parvis

De la cathédrale où vont des petits oiseaux

On voit passer une procession lente

De beautés japonaises

Et leurs cheveux ont des ailes

On pourrait s’émouvoir

Tout ça est tellement délicat

Qu’on aimerait l’emporter

En prévision des jours plus mornes

Quand la silence se met à suer

*

Se retourner sur un visage

Comment a-t-il surgi dans la foule

D’où vient cette beauté d’un autre siècle

Et pourquoi tant de fièvre dans sa marche

On l’appelle Emma ou Nastassia

Ou Constance ou Mathilde

On croit que ses yeux soudain s’agrandissent

Elle nous aurait vu nous retourner

Et s’en serait étonnée comme on s’étonne

Quand on n’a pas trente ans

Avec un geste si ample

Pour remonter sur le front une mèche perdue

On sourit encore du cinéma qu’on se fait

Qui pourrait durer

Les rumeurs de la ville nous reprennent

Plus prégnantes encore après ce qu’on a cru

Voir

La belle image tremble puis se déchire

On a des points noirs sur la peau

 

image : collage de Brigitte Giraud

lundi 16 mars 2026

Vivre, poème à jouer et à chanter

 

 

Vivre ?? On ne sait toujours pas ce que ça est on ne sait toujours pas ce que ça dit on ne sait toujours pas ce que ça veut

on on on ça ça ça

Tournez ritournelles et manèges

Grincez pistons et engreneiges

Le on est si petit et le ça si grand

Qui n’en sait pas davantage

Et pourtant on turbine

En usine ou en officine

Et pourtant on jaspine

Puis on procrastine

On verra plus tard pour les questions

Du désir et de la volonté

Une petite voix nous dit de laisser tomber

Les pourquoi des comment du pourquoi

C’est bon pour les filousophes*

Les nœuds dans la cervelle

Épaississent le sang

Et rouillent les articulations

La vie est là simple et tranquille*

Le poète a toujours raison*

Mais le ça persiste

Déjà sous les premières nues et au fond des cavernes il configurait les ombres dans les étoiles dessinait des visages et des mains qui apprivoisaient les orages et les feux

Aujourd’hui les visages ont les yeux cernés par les pixels et les mains se retirent des caresses

Le ça courbe l’échine

Quand ça le turlupine

Et il se débine

Comme un chien battu

On l’entend geindre parmi les foules

Assignées aux plaisirs sous cellophane

On le voit rôder ruminant ses solitudes

Parmi les pas perdus

Des individus parfois s’arrêtent de marcher

Un remuement dans l’air a frissonné

Et la lumière a vu une éclaircie

Le ça est là çà et là qui ne geint plus

Les mains retrouvent un peu d’élan

Et les yeux des visages

Les dessins des cavernes s’ouvrent aux palissades

Aux chambranles vermoulus des vieilles portes

Aux hampes assoupies des lampadaires borgnes

Des lutins griffonnent sur les murs

Des baragouins cosmiques

Des lettres culbutées qui appellent à l’amour et à la révolution*

Des oiseaux bariolés des chats moqueurs

Des lunes rousses des soleils verts

Vivre ici-bas vivre là-haut dit le ça

Pour qu’éclatent de joie chaque heure et chaque jour*

Le poète a toujours raison

Viiivre !!

 

 

Dans l’ordre de succession des étoiles : Victor Hugo, Paul Verlaine, Jean Ferrat, Léo Ferré et Jacques Brel

Collage de Brigitte Giraud

Ce poème a été proposé à la revue Dissonances mais la sélection des textes anonymés est rude. Un sur 20 a franchi le cap du comité arrivé en bord de Loire en soucoupe volante. Je me réjouis que Brigitte Giraud ait réussi.