Qui êtes-vous ?

Mon blog est celui d'un butineur effaré dans tous les champs du savoir. Et c'est ce même butinage qui m'a conduit à écrire des livres.

jeudi 20 août 2026

Relire Bernard Delvaille, Faits divers


Je me souviens de mon saisissement quand j'ai découvert Faits divers de Bernard Delvaille en 1976. Il y a dans cet ensemble tant de suspens, de ricochets pour dire le beau et le laid, avec des clins d'œil en anglais qui évoquent le rock et la pop music d'outre-Manche et d'outre-Atlantique. Le relisant, je retrouve intacte ma fascination pour le bref. Cette poésie est volatile, dit la quatrième de couverture, qui ajoute : "La poésie, le bruit en court, peut être mortelle. Ainsi de l'expérience vécue, faits divers ou cartes postales, hideux feuillets d'un carnet de damné. Il est un point où, de désir, elle devient audace. Riche et forte de sa nuit, elle prend des risques et se fait connaissance. Elle révèle le poète, comme le sel d'argent l'image. Elle est "la langue naturelle de ce que nous sommes sans le savoir", écrit Joë Bousquet."

 

Les roses

sont brûlées de nuit

Nous avons acheté

dans un fish'n chips

encore ouvert

du poisson pané chaud

à la sortie de Theatre of the Blood

à l'Odeon Palace

que nous sommes allés manger

saupoudré de gros sel

dans une petite rue

une maison de poupée

dont

la salle à manger est

une carte postale japonaise 

*

Un verre

de jus de pamplemousse

non sucré

et le brouillard

sur les toits

Le journal déposé

à cinq heures

devant la porte

dans le couloir qui sent

les odeurs ménagères brûlées

- Le thé 

comment l'aimes-tu

Tout est gris

feutré comme cendre

Le bacon est danois

*

S'attendre

à l'aube

à l'amour

à midi

à l'amour

à toute heure

à la muscade

à la mort

- et les bateaux

projettent

leur lumière

Nous sommes seuls

- crois-tu ? -

Un aigle vole

et nous emportera

Respirer

est interdit

dès le seuil

*

Cancrelat

tu n'es qu'un

- l'eau noire

oranges

clapote

le mur suinte

d'urine

La police

en grand deuil

passe

éclaire

les ordures ménagères

Tu es repu

*

C'est le temps

où le temps

s'allonge

et ta tempe

bat

La fenêtre

s'ouvre

sur la blancheur

des murs

du parking

et dans

Sheridan 

Sq.

un homme seul

regarde passer

un garçon qui chancelle 

mardi 18 août 2026

Roberto Sosa, Un monde divisé pour tous


Je poursuis mes exhumations poétiques avec ce titre paru en 1977 dans la collection Autour du monde chez Seghers. Je l'avais oublié, comme tant d'autres. Voilà une poésie toute simple, qualifiée de "chant lucide et élégant qui se situe à la frontière du désespoir", selon les mots de Joaquin Medina Oviedo qui a traduit et préfacé le recueil. Il souligne "l'intégration de la personne à la réalité sociale qui est à la fois sauvage dure et injuste". 

 

 

PROXIMITE

J'arrive.

Mes clés tombent.

Je reviens.

Je suis loin maintenant, si loin.

Je prononce

à voix basse le nom d'un être cher

plein de la faiblesse d'une colombe au repos,

et je tremble.

Je souffre de ne pouvoir pas

multiplier les pains ;

pour le vécu et pour ce que je n'écris pas,

profondément je souffre.

Ma hauteur

se divise.

Je mesure

la taille des poussées,

le temps de l'eau avilie et ma propre retombée.

J'arrive. Et je reviens toujours coupé en deux. 

 

LA MORT DIFFERENTE

Eux, nos ennemis de chaque jour,

viendront à l'improviste.

Trois fois ils appelleront à coups de poings. j'ai

le pressentiment de l'écho répercuté

de leurs pas

calmes.

(Dans l'air pèsent les malheurs, flairés

 par les chiens du quartier, précipités au fond,

les yeux pleins d'eau).

Ce sont eux, les envoyés qui s'ouvrent brutalement,

les inégaux

distributeurs 

de la mort inventée qui passent en silence,

et qui viendront un jour.

Ma femme s'étonnera des arcs de mes nerfs

et mes enfants s'inquièteront, rendus muets,

à l'idée de l'humidité, et du sort 

des oiseaux solitaires debout sur les sommets. 

lundi 17 août 2026

Relire l'Anthologie de Bernard Delvaille, fin


Voilà quelques mots de Bernard Delvaille en préambule à la deuxième édition : " [Elle] est dédiée à Novalis et à Jim Morrison, morts tous deux avant d'avoir eu trente ans, archanges de la nuit... J'ai voulu pour lecteur ce garçon entre quinze et vingt ans, dont parle Reverdy, "qui rencontre des amis et des livres. Par les uns il commencera son apprentissage d'homme - par les autres il apprend l'existence au monde d'un mystère"." 

J'étais ce lecteur-là et le demeure, un peu. 

 

 Le pantalon rose de la conscience mord la poussière infertile des mots

Zéro 

rafales de flashes

Le café glacé loup-garou de la Place d'Armes

l'homme en vrac n'a pas cessé de rêver

                il n'y a plus de refuge (Claude Pélieu)

*

Bruit d'herbes dans mes veines

sang vert qui afflue

sang vert qui reflue...

Bruit d'herbes sous ma langue

bruit d'herbes sous les herbes :

la mort mâche les graines (Olivier Perrelet)

*

l'ennui sur les murs dessine des rideaux effrangés...

il n'y a qu'un peu d'espoir sous le salpêtre

vers trois heures

j'écoute un homme

graver dans le plâtre sa douleur avec l'os de sa plaie ouverte (Gabriel Rebourcet)

*

il ne reste plus que des tombeaux gris et noirs

sur les bras tendus des arbres humains.

J'habite un peuple qui ne s'habite plus (Michel-Daniel Robakowski)

*

Ramasser les moineaux mourir

ouvrir les mains les maisons :

journée longue à rêver prairie poème

y dort un arbre un oiseau la couleur noire. (James Sacré) 

*

Appelez-en à l'émotion de l'arbre peint 

en bleu lorsqu'il retrouve

sa couleur sa démence

contre l'horizon qui n'en peut plus

d'être fiction (Serge Sautreau) 

*

Je marche à cent lieues de vos feux, de ces vitrines où des yeux - des géraniums - épient au travers des vitres. Je ne suis plus de votre bord et vos frugalités m'écœurent. (Eugène Savitzkaya) 

*

Qu'apprendre cette fois, 

l'inquiète durée,

les quelques ombres ?

Je connais le goût du sang

comme une lame d'acier sur ma bouche. (Jean-Luc Steinmetz)

*

Le plan de la ville est très simple.

Des rues rectilignes à angle droit.

Un hôpital et un commissariat de police par rue puisqu'en effet les habitants ne se classent que dans les deux catégories de délinquant ou de malade. (Pierre Tilman)

*

Paysage de mots qui s'effondre comme un escalier dans une maison déjà béante

Débris de temps plâtras d'objets et de gestes qui furent la vie

Et cèdent un peu plus sous mes pas Ni cendres

Ni poussières qui volent Rien (Bernard Vargaftig)

*

Ce n'est pas si facile à dire ce sentiment

Où les ruines ont un goût de charogne

Qui trouve encore ses rêves

Ce n'est pas si facile à dire ce livre dépecé

Et ce désir de fuir dans les fondrières (André Velter) 

samedi 15 août 2026

Relire l'Anthologie de Bernard Delvaille, 2

En fait, ce sont peut-être les poètes du Manifeste électrique et du Manifeste froid qui ont mal vieilli dans cette anthologie. Les recherches textuelles et formelles, poussées parfois aux frontières de l'illisibilité, désincarnent le sujet écrivant et/ou lisant. Dans les années soixante, la nouvelle poésie, bercée par les riffs d'outre-Atlantique qui dépeçaient les harmonies en donnant dans le psychédélique, voulait dépecer la langue endormie. Il s'agissait de déconstruire les vieux parapets des mots, provoquer des collisions pour étendre aux confins de l'infini l'ivresse du sens. C'était l'époque de la sémiologie triomphante, des extases LSD et des contestations de l'épouvantable aragne capitaliste. Je m'en amusais beaucoup. J'étais un étourneau si jeune... Alors, je continue mon butinage. Voilà tout.

L'aube comme une boule de billard ne comprend pas que je lui demande d'être plus vierge, plus infantile, d'être plus lente et plus naïve 

à mon élément de chair brute

qui s'égosille à être le ciel. ( Daniel Habrekorn) 

*

J'ai assez parcouru les avenues désertes

Et ouvert des portes vermoulues

Sur le passé plié dans le fond des armoires

Laissez-moi partir il est l'heure

On meurt d'être toujours en retard d'un matin (Christian Hubin)

*

Les nerfs étirés des rivières

ont des fraîcheurs lentes,

des goûts de peau et d'attentat.

La clarté du sang,

qui ne fait qu'un tour,

brise la vitre endormie. (Jacques Izoard)

*

Etrange capitale

où se noient les chevaux

d'un autre monde

bascules interdites aux oiseaux noirs

enfant dont le chant

vibre dans les gares

rues sans mémoire

aux alentours des places

portes sanglantes

qui crachent sur les passants

marche forcée des crieurs

journaux

accroc des mauvaises nouvelles (Michel Merlen)

*

L'inclinaison indispensable de la combe et du verbe

Tout déplacement l'entraîne tout silence crié l'installe

Tout territoire, chant inattendu, l'exile. (Matthieu Messagier)

*

Querelle des phrases et des arbres ;

les paroles jouent des coudes, se pressent,

se pillent,

se saccagent, égorgent des outres,

commencent une escapade de linge frais

ou la vannerie d'un pré (Jean-Pierre Otte) 

 

vendredi 14 août 2026

Relire l'Anthologie de Bernard Delvaille, 1


 Ah ! que les anthologies vieillissent mal ! Je retrouve celle de Bernard Delvaille, intitulée La nouvelle poésie française, deuxième édition en 1974, et, comment dire, j'ai l'impression de me balader dans un cimetière. Alors je butine parmi les 98 auteurs répertoriés, la plupart oubliés depuis longtemps. La poésie, y compris la mienne, est un limon souillé dans un marais dont les remugles empestent. Alors, je me contente de déposer ici quelques bribes.

On s'invente des filles en papier

Le soir au bord du vide

Pour le combler (Richard Belfer)

*

souvent je crois que j'irai plus loin

par exemple jusqu'aux origines

le vivre est antérieur à la parole

l'être au faire et au paraître

oui je sais que j'irai beaucoup plus loin

par exemple jusqu'au

                                silence (Daniel Biga)

J'avancerai plus loin que les gares, aux abords des cimetières et des champs labourés,

Et quand j'aurai dépassé les rameurs, je ferai lever des champs de longues rangées de jeunes filles, bleues comme des parapluies. (Michel Cahour)

une fenêtre serrant le jour

et le geste impossible d'ouvrir

horizons

forte odeur d'hier

une lèpre à mourir

grésille en votre lassitude (Christian Da Silva)

*

Je fais les trottoirs de la ville

à la recherche d'un mâle

pour ne pas coucher seule ce soir

la retape sur le quai du canal

où les réverbères font des lueurs si tristes (Jacques Donguy)

*

Un soir de trains qui se jettent à poings fermés dans la nuit

Un soir de sang sur les vitres

Et de main qui cherche son appui sur les lampes

Quand les rêves ne s'accordent plus

Que dans les visages complices de la pluie (Georges Drano) 

 

 

jeudi 13 août 2026

Relire La Chartreuse de Parme, 2


Dans sa préface à l'édition de poche Garnier-Flammarion en 1964, Michel Crouzet relève de nombreux détails autobiographiques et para autobiographiques dans La chartreuse de Parme. "Bien entendu là comme ailleurs le romancier utilise comme matière romanesque des faits vécus par lui. N'est-ce point Stendhal qui a connu un colonel Le Baron, qui a vu fuir tout un convoi au seul cri : "les cosaques" ? C'est un de ses compagnons qui en 1809 à Ebersberg sur la Traun a pris la main d'un officier mort et a senti la peau se coller à ses doigts. Enfin à Bautzen Stendhal a vu ce qu'on voit d'une grande bataille, c'est-à-dire rien, quand on est, comme Fabrice, dans le rang. Mais plus profondément le romancier va ici jusqu'au bout de sa manière d'aimer, de sa manière de sentir et de rêver."

Extraits : 

"Un certain nombres d'imbéciles et de gens adroits conviennent entre eux qu'ils savent le mexicain, par exemple ; ils s'imposent en cette qualité à la société qui les respecte et aux gouvernements qui les paient. On les accable de faveurs précisément parce qu'ils n'ont point d'esprit, et que le pouvoir n'a pas à craindre qu'ils soulèvent les peuples et fassent du pathos à l'aide des sentiments généreux." (page177) 

"Le réel lui semblait encore plat et fangeux ; je conçois qu'on n'aime pas à le regarder, mais alors il ne faut pas en raisonner. Il ne faut pas surtout faire des objections avec les diverses pièces de son ignorance." (page 178)

"Mais n'est-ce pas une chose bien plaisante, se disait-il quelquefois, que je ne sois pas susceptible de cette préoccupation exclusive et passionnée qu'ils appellent de l'amour ? Parmi les liaisons que le hasard m'a données... ai-je jamais rencontré de femme dont la présence, même dans les premiers jours, fût pour moi préférable à une promenade sur un joli cheval inconnu ?" (page 237)

"... il y a souvent une physionomie dans la position des mots, qu'aucune traduction ne saurait rendre, et vous pourrez y voir plus que je n'y vois." (page 309)

"Suis-je un héros sans m'en douter ? Comment ? moi qui avais tant peur de la prison, j'y suis, et je ne me souviens pas d'être triste ! c'est bien le cas de dire que la peur a été cent fois pire que le mal... Serait-ce l'étonnement de tout ce nouvel établissement qui me distrait de la peine que je devrais éprouver ? Peut-être que cette bonne humeur indépendante de ma volonté et peu raisonnable cessera tout à coup, peut-être en un instant je tomberai dans le noir malheur que je devrais éprouver." (page 327)

"La politique dans une œuvre littéraire, c'est un coup de pistolet au milieu d'un concert, quelque chose de grossier et auquel pourtant il n'est pas possible de refuser son attention." (page 419)

Notons enfin que le mot "chartreuse" apparaît à la page 468, puis, bien sûr, au dernier chapitre, où Stendhal se débarrasse de ses personnages comme s'il n'en pouvait plus de lui-même. 

mercredi 12 août 2026

Relire La chartreuse de Parme, 1


 Stendhal ne manquait pas d'élégance. Plusieurs fois dans son roman il s'excuse de ses longueurs. "Le lecteur trouve cette conversation longue ; pourtant nous lui faisons grâce de plus de la moitié ; elle se prolongea encore deux heures." Ah ! c'est que les intrigues courtisanes et partisanes pullulent autour du potentat de Parme. Les promesses d'un titre de noblesse, d'une terre ou d'un pactole damnent les âmes plus sûrement que le malin. Alors, n'importe quel marquis un peu nanti entretient son escouade d'espions, dans les estaminets comme dans les couloirs de la ridicule altesse qui en pince pour Louis XIV.

Quant au héros du livre, Stendhal emploie souvent l'expression "notre héros", mais presque à rebours, entachée de soupçon. De fait, que ce soit à la guerre autour de la bataille de Waterloo où dans les venelles où la chair trouve à s'ébattre, Fabrice del Dongo apparaît comme un personnage principal qui a tout du secondaire. Il ne manque pas de feu intérieur quand il s'imagine fait général par Napoléon, ni même de courage au cœur de la mitraille, mais le lecteur peut se demander s'il n'est pas davantage spectateur qu'acteur de sa vie. Qu'il passe le plus souvent à se cacher, déguisé en bourgeois ou en valet. Pour échapper à toutes sortes d'estafiers et à la rancune du grand jaloux Giletti dont il coquelique la pétillante comédienne Marietta. Mais sans passion. Pas encore...

La passion est incarnée par la belle et irrévérencieuse Gina, la tante de Fabrice. Elle devient duchesse Sanseverina tout en entretenant avec le comte Mosca, premier ministre du tyranneau, une relation amoureuse utilitaire. Son véritable amour, c'est Fabrice, Fabrice, Fabrice. Elle en rit, elle en pleure, elle veut le protéger de ses excès de lyrisme comme de ses précipices mélancoliques. Elle rêve pour lui de grandeurs ecclésiastiques. Seulement voilà, rien n'est plus dangereux, à Parme, de clamer son admiration pour Napoléon et de s'accointer avec les libéraux nourris au venin voltairien. Réussira-t-elle à sauver son fruit défendu ? Qui peut-être a trop rêvé en ses enfances, sous les étoiles observées au télescope avec l'abbé Blanès. L'astronomie féconde tant de croyances, fait miroiter tant de desseins écrits dans les immensités alors que la mosaïque territoriale italienne est si exiguë...

Le réel finit par couper les ailes du héros malgré lui. Dans la haute tour de la prison de la citadelle. Depuis sa cellule, Fabrice aperçoit une volière en contrebas. C'est là que Clélia Conti, fille du gouverneur de la place, s'entretient avec les oiseaux et joue du piano. Elle a l'âme très élevée quand son père l'a très veule. Elle devise avec la Madone quand lui trame des vilénies avec les factions les plus réactionnaires de la cour. Dès le premier regard, elle est éperdument amoureuse de Fabrice qui, enfin, découvre le pouvoir dévorant de la passion. Mais comment sauver le prisonnier qu'on risque d'empoisonner ? Mais comment rompre l'engagement promis à son père de s'unir à un marquis aussi riche que fade ? Peut-elle trahir l'auteur de ses jours en faisant évader Fabrice ? C'est là toute une aventure comme on en lit dans les romans de cape et d'épée. Le détenu n'a guère brillé au sabre aux abords de Waterloo, un quarteron de malandrins l'a cueilli sur son cheval d'une seule chiquenaude. Affaibli comme il est à manger si peu, égaré en ses fièvres et chimères, saura-t-il participer à son évasion ?

Les commentaires sur La chartreuse de Parme sont si nombreux et si savants que je me garde bien d'en ajouter. J'ai relu le roman, presque cinquante après ma première lecture, avec un plaisir quasi démesuré. J'y ai trouvé de l'épique et de l'opaque dans les représentations imaginaires, du tragique et de la bouffonnerie saupoudrée parfois de picaresque. J'y ai trouvé de la satire et de la caricature, du romantisme et de la mélancolie... Alors, je me contente de recopier quelques extraits.

"Ici, de tous côtés je vois des collines d'inégales hauteurs couvertes de bouquets d'arbres plantés par le hasard, et que la main de l'homme n'a point encore gâtés et forcés à rendre du revenu." (page 58)

"Nous avouerons que notre héros était fort peu héros en ce moment. Toutefois la peur ne venait chez lui qu'en seconde ligne ; il était surtout scandalisé de ce bruit qui lui faisait mal aux oreilles." (page 75)

"... tout ce qui a été fait depuis la mort de Louis XIV, en 1715, est à la fois un crime et une sottise... Les mots liberté, justice, bonheur du plus grand nombre, sont infâmes et criminels : ils donnent aux esprits l'habitude de la discussion et de la méfiance... Cette fatale habitude de la méfiance, une fois contractée, la faiblesse humaine l'applique à tout, l'homme arrive à se méfier de la Bible, des ordres de l'Eglise, de la tradition, etc., etc. ; dès lors il est perdu." (page 159) 

 

lundi 10 août 2026

Quelques citations sur l'écologie dont il vaut mieux rire


 "L'indigence écologique partisane dans toute son hérésie explose aujourd'hui à la figure. Ils sont responsables de ces catastrophes. La nature doit s'adapter à l'homme. Moins d'arbres, moins d'incendies." Louis Sarkozy

"Ce qui tue les ours polaires, c'est l'assistanat. Il faut rendre à l'ours la pleine responsabilité du climat, au lieu qu'il la délègue intégralement aux responsables de la crise climatique." Louis Sarkozy

"Mon père s'est évadé quatre fois des camps nazis. Il faisait très chaud aussi, surtout dans le four qu'on avait préparé pour lui. C'est comme si la seule chose qui comptait en France c'était la canicule et le foot." Luc Ferry 

 "L'écologie, telle que promulguée dans ses vérités définitives par une autorité suprême, s'affaire à ostraciser socialement ceux qui s'avisent d'en discuter les dogmes". Chantal Delsol

"On a l'impression que le blasphème est passé du religieux à l'écologie". Eric Naulleau

"L'écologie est une chose trop importante pour être confiée aux écologistes, à ceux qui nous servent souvent le vieux brouet rouge de l'ultragauche dans une sauce d'herbe du jardin". Franz-Olivier Giesbert 

"L'environnementalisme reste quelque chose de marginal. Les quelques villes dans lesquelles il a réussi à gagner n'y changeront rien". Dominique Reynié

 

Je pourrais continuer longtemps mon butinage mais il m'assombrirait et j'y perdrais mon rire. Quant à commenter ces perles dont l'eau croupit dans les pesticides, à quoi bon ! Leurs auteurs sont évidemment des libéraux convaincus. Ils se mettront à agir pour sauver l'environnement dès lors que ça leur rapportera. Même Luc Ferry l'a dit à la télévision. Voilà. 

samedi 8 août 2026

Tristian de Saint-Cyr, D'obscures migrations

Tristian de Saint-Cyr, poète et traducteur en italien du Journal de Belfort de Béatrice Douvre, m'a envoyé un ensemble de textes et j'ai le plaisir d'en déposer ici quelques-uns. Une mystique intranquille voire chimérique en émane. Même les oiseaux s'en ressentent. Jusqu'à quand les miroirs résisteront-ils à ce qui hante et que l'on hante ? Dans le connaissable et l'inconnaissable...

 

 

 

D'OBSCURES MIGRATIONS effleuraient

ta joue posée sur la pierre.

 

D'où venaient-elles, où allaient-elles, ton

sourire, comme l'on soulève

du bout de l'aile un petit oiseau mort,

 

ton sourire, enfance,

 

et les chiennes qui déterrent ton cadavre. 

*

LA TERRE EN MOINS d'où il vient, de forêts

hantées par les couteaux

    qui te traquent jusqu'au nom que je prends

quand survient la nuit.

Nous serons dans la fraîcheur, l'ultime matin

                    de grâce - et devant nous

ce ciel, plus vaste qu'outre-tombe.

Celui qui en premier dota d'épines la lumière

                    dévalera, d'âme en âme,

traînant le cercueil empli de naissances que j'ai taillé

dans les conifères même du cœur et à cette hache

ton sourire décapite les miroirs.

*

Perce-neige, perce-cœur.

 

LE SOMMEIL, LA PORTE que la nuit

poignarde et poignarde jusqu'à l'aube.

 

Mais il le fallait, à cette eau laver ton cadavre,

à cette lumière boire cette même eau,

 

finir de l'empailler, notre enfant,

irriguer d'oiseaux son demain sans pierre.

 

Désiste à présent la nuit, elle sort dans l'aube

et ramasse les cheveux que tu as perdus

 

le long de la neige, me les ramène,

oui... je sais, je t'en tisserai un cœur.

*

FORÊTS, FORÊTS de quand longuement,

longuement tu frissonnes.

De cendre et de fumée tes feuillages,

d'élytres ou

                                peut-être de cette

nuit qui t'obsèque. Forêts de transir,

à l'approche du souvenir, de ce très ancien

gardien de personne, tu l'as vu,

                                       enchaînant au 

cèdre le vol des colombes, au grand cèdre

sombrant dans les eaux.

Ses pas forêts une dernière fois frissonnent

en toi - et elle franchit ma lisière.

*

Ce bourdonnement

Ce bourdonnement d'anges au fond du crâne

Se propageant lent

                            Comme une infection

En moisissure de chants

Jusque dans mon sommeil perfusé de ciel

De cendres

                        Tout le vaste silence de Dieu

Injecté par intraveineuse tous les jours tous les jours

Et la nuit

Où je ne rêve plus, je ne rêve plus de toi

C'est la nuit qui rêve de moi

 *

La même main, qui par leurs crânes

a cloué d'oiseaux l'hiver.

La main qui à la table désossait leurs chants.

Les osselets de leurs tendres chants

qui te bercèrent, enfant.

 

Les osselets du chant sous ton oreiller.

Cette prière que tu as apprise

dans le sommeil. Elle qui t'a pétri

de lait d'os et du sable qui s'effeuille encore,

très loin, sur les paupières des morts. 

 

Image de Frédéric Duprat 

jeudi 6 août 2026

Aki Shimazaki, Mukudori


Aki Shimazaki est une romancière japonaise qui écrit en français depuis son refuge canadien. Son écriture, très simple, presque "alittéraire", se distribue en chapitres brefs qui tiennent parfois du journal. Et l'enchantement fonctionne à merveille. Mukudori, son dernier roman, appartient au genre que j'appelle livre-qui-soigne.  

Matsuko est obligée de retravailler alors qu'elle a dépassé la soixantaine. Atsushi, son mari avec lequel elle coule depuis quarante ans des jours paisibles, a fait faillite. Les créanciers se sont emparés de la maison héritée de ses parents ainsi que de ses économies. Le couple se replie dans le petit chalet de campagne qui est la propriété de Matsuko. 

C'est au Hello-Work, "drôle d'anglicisme pour désigner l'Agence nationale pour l'emploi", que Matsuko rencontre Matsuo, un senior aussi, qui cherche un poste de gardien. Première coïncidence, ils ont à une lettre près le même prénom. Deuxième coïncidence, ils lisent la même revue d'ornithologie. Il y en aura d'autres, des coïncidences, à tel point que Matsuo se demande s'il n'a pas connu Matsuko dans une vie antérieure. Il lui tend sa carte de visite, intitulée "Les Amis des oiseaux sauvages", et écrit dessus son numéro de téléphone.

Dans une librairie, Matsuko rencontre encore, fortuitement, Matsuo. Elle l'appelle "monsieur Mukudori".  Les mukudoris sont des étourneaux. "C'est spectaculaire lorsqu'ils volent en formation, comme un gigantesque nuage noir. Ça s'appelle ici "mâmarêshon", c'est issu du mot anglais "murmuration". C'est du grand art. Inimitable !", dit Matsuo.

Et il y a dans le livre bien d'autres murmurations, celle notamment d'un roman de Shichirô Fukazawa, inspiré d'un conte. Il narre "l'histoire d'un homme qui vit avec sa mère dans un village soumis à une loi stricte : les gens atteignant soixante-dix ans doivent être abandonnés sur une montagne isolée pour y mourir. La mère approche de cet âge, alors qu'elle est encore en pleine forme...".

Ah ! les murmurations de la mort ! Atsushi apprend qu'il est atteint d'un cancer du pancréas. Lui reste-t-il seulement un an à vivre ?  Matsuo fait désormais presque partie de la maison. Il a avec Matsuko et Atsushi de nombreux entretiens métaphysiques, cuisine à l'occasion des petits plats goûteux, et ce sont encore bien des conversations. Prolongées lors de parties de pêche au bord du lac Biwa. Sur le monde du travail, les enfants qui quittent le nid, les relations extra-conjugales et la vieillesse déchue à l'hôpital.

Extrait :

"Comment peuvent-ils voler de concert sans s'étourdir ? Y a-t-il un meneur dans chaque groupe ? Matsuo-san m'a dit que selon les scientifiques, chaque individu se fixe sur sept voisins, et cette cohésion se propage de proche en proche, comme une vague. Il a accentué le mot "sept". Cette explication me laisse encore perplexe.

Matsuo-san m'a appelée par mon prénom, comme si j'avais été son amie. Bien que je n'aie pas osé faire de même, j'ai éprouvé de la sympathie pour lui. Je ressors sa carte, "Les Amis des oiseaux sauvages". Je m'attarde sur son numéro de téléphone personnel ajouté à la main. Il ne connaît pas le mien. Si je ne le contacte pas, je ne le reverrai jamais, à moins de le croiser à nouveau par hasard."

Mukudori de Aki Shimazaki est publié chez Actes Sud. Il compte 164 pages et coûte 16, 50 €.