Jacques Louvain

par Dominique Boudou, carnets, extraits, en-cours etc.

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Dominique Boudou
Mon blog est celui d'un butineur effaré dans tous les champs du savoir. Et c'est ce même butinage qui m'a conduit à écrire des livres.
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mercredi 15 avril 2026

Jean-Christophe Belleveaux, Dernier domicile connu


"J'ai des hoquets de sens dans le cerveau", écrit Jean-Christophe Belleveaux dans son recueil Dernier domicile connu. Ce titre peut évoquer une enquête de police : un quidam a disparu, mort peut-être, introuvable sûrement. On cherche les traces de son existence, on se renseigne sur son dernier domicile connu. 

Mais la nouvelle livraison de l'auteur demeure dans les champs du poétique. Y hoquettent au fil des mots heurtés, souvent fleuris d'argot, les mouvements mêlés du désespoir, de l'humour plus grinçant que porte rouillée, du quotidien qui résiste aux gestes, de l'autodérision souvent, de la philosophie parfois.

"J'habite mon cadavre", note d'emblée Jean-Christophe Belleveaux dans le petit matin au café trop réchauffé. La solitude s'accommode mal des fesses nues sur le skaï du canapé. À qui appartient vraiment ce cadavre ?

Puis le poète joue à rimailler les "petites pensées sauvages éparpillées dans [sa] caboche. "la vie me tue / avec son sourire lippu // jonques et jonquilles / et je qui navigue / en guenilles". Et le voilà qui fait un pied de nez à Hugo, à Camus, à Duras. Le chagrin est un [vilain serpent]. Et peut-être aussi un Drôle d'oiseau. Un "canard boiteux" dans une tête alouette" (le lecteur comprendra à l'ouest) par exemple, ou un "cormoran corps mourant". Tant de coquecigrues, là ! Il faut en rire n'est-ce pas ! C'est tellement urgent de rire, pour sauver ce qui reste, en végétant.

Jean-Christophe Belleveaux est également un grand voyageur. Dans L'année du singe, il tient comme un journal de bord de Hong-Kong à Macao. Le "je" disparaît. Un "on" et un "il" prennent sa place. Imaginons un film noir. Le "on" reste invisible. Le "il" est filmé de loin en loin avec quelques zooms sur les embarras de sa solitude. Ce personnage n'est pas vraiment un voyageur. Il est peut-être en mission. Mais pour qui ? Ses échanges de regards avec une prostituée à la terrasse d'un bar de l'avenue Sun Yat Sen laissent à penser tout un roman, obscur.

De pensée, il en est question dans l'ensemble Bref... l'un des plus longs du texte. Le poème, en ses intentions et procédés, est sur la sellette. L'auteur se moque de lui-même. À quoi bon la polysémie maillée d'inquiétude si c'est pour finir "KO" "sur le chemin du chaos" ! Quant à l'humour, n'est-il pas suspect alors que le corps défait dont la chair est "leurre et douleur" laisse entrevoir "la circonstance ultime" ? On le retrouve pourtant, dans Mon poème prend l'eau, faisant rimer l'esquif avec le kif, nonobstant les récifs en  embuscade. Le dénommé Blaise Pascal, si fragile de santé comme de courage, s'empresse de quitter le navire. Dommage ! Il n'entendra pas Coltrane au gré des vagues. Il n'ira pas "par toutes les mers", il ne saluera pas les "marins pleine lune". 

Est-ce à dire que "Le front des hommes est fait pour se cogner à des murs derrière lesquels il ne se passe rien*" ? Comment faire pour qu'il se passe quelque chose ? Se lancer dans un Tango surréalisant ouvre peut-être une issue. Les images y tourbillonnent. Passe à contre-jour une silhouette sur un cheval et c'est tout un tumulte. Du "sable des origines" à la "poussière de chaos". Dans l'épouvante augmentée par le "fracas de la mer". En surimpression ou/et en sous-impression, dans l'intranquillité de Dieu, l'érotisme onirique de la femme presque nue au cœur d'une église froide. Et voilà encore des hoquets qui échappent à l'entendement du narrateur. En rouge et blanc. Le rouge du sang jaillissant. le blanc suintant de la fille accroupie. Et c'est l'éternelle conjonction de l'amour et de la mort, de l'animal et de l'humain, qui aveugle. "Dire alors / que je sors désormais / avec une canne blanche métaphorique / tendue devant moi". Et partir encore. El barrio chino en Barcelona. Una copa de Rioja con un pedazo de morcilla*. Le dérèglement des sens n'a rien d'une métaphore. La "danse de la séduction et de la mort" finit toujours par tuer. mais qui ?

De toute façon, Tout bruit finira. Le réel dégouline comme un dripping de Jackson Pollock. Toute matière se défait dans tous les corps. Toute. Tous. Jusqu'à en tousser. Aussi, "Tais-toi ! Mais tais-toi !" Une joie brille faiblement sur le rivage. Il y a des oiseaux. 

 

Extraits :

 

dans le permafrost de l'inconscient

combien de chardons fossilisés !

la très fameuse enfance

n'en finit plus de saigner

joli coquelicot, mesdames

la très sinistre enfance

on ne se débarrasse pas de son odeur

pourriture sans noblesse

si j'avais le droit de parler :

papa, s'il te plaît,

pas la fessée, pas le martinet

or tout se décompose en silence

avec la peur qui ajoute son engrais

* 

je visite le placard

je ne le comprends pas

il contient une part de moi

que je n'arrive pas à reconnaître

la minuterie de la gazinière

à l'autre bout de la cuisine

s'obstine à cliqueter trop fort

la lumière du midi d'automne

entre par la fenêtre

éclaire la table encombrée et moi assis

du coup je me sens être là

je suis là

 

Lisez et relisez Dernier domicile connu de Jean-Christophe Belleveaux pour y trouver le vôtre entre les mots qui rafistolent l'hologramme brisé du fait de vivre. Dans la chair et dans l'esprit. Une longue route assurément, comme celle de l'image de Cédric Merland en première de couverture. L'ouvrage est publié aux éditions Tarmac et compte 79 pages. Il coûte 15 €.

 

*Citation de Jean Rostand

* un pedazo de morcilla, un morceau de boudin

Publié par Dominique Boudou à 09:20 Aucun commentaire:
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lundi 13 avril 2026

De la fragilité du flou et de la solitude


Gageons que le flou, hors considération péjorative, puisse se définir comme une ligne brouillée entre, par exemple, plusieurs espaces, plusieurs durées, plusieurs matières ou encore plusieurs idées... Et qu'il s'installe aussi à l'intérieur de ces espaces, de ces durées, de ces matières et de ces idées, à la façon d'un coloriage dont les traits peu à peu s'effaceraient. La raison comme les sens peuvent y perdre une partie de leur faculté d'entendement. Les émotions et les sentiments ne sont plus vraiment des lieux sûrs de rencontre. Le principe d'incertitude règne alors en maître sur toute chose, et cela se vérifie depuis les débuts de l'aventure humaine, toute tentative d'explication rationnelle ou non du monde ayant échoué.

Notre époque, bousculée par la modernité dans tous les domaines technologiques échappe moins que jamais à ce principe. La gadgétisation du quotidien via les trottinettes électriques et les gyropodes, les drones, les caméras connectées ou, dans un autre registre, les pokemons virtuels cachés dans l'espace public renforce cette incertitude. Le quidam ne sait plus comment s'étonner. Sa langue manque de mots idoines pour dire ce qui embarrasse le banal et produit un bégaiement qui paralyse parfois l'être sans ressource critique.
Dans ce cas, le flou est un empêchement. Il mène au désarroi qui mène à la solitude. Comment faire pour se réapproprier le visible et le tangible si le sentiment que les choses ne sont plus exactement les choses dans leurs fonctions habituelles persiste ? Quel appui possible à la barre instable du réel ? Dans Le procès de Kafka, le bureau où le juge d'instruction reçoit K est un théâtre avec son parterre, sa galerie, son estrade et... ses spectateurs. Un vestibule attenant sert aussi bien de buanderie que de salle de séjour. K ne sait plus la place qu'occupe le réel devenu hybride même si on lui fournit des explications qui ont l'apparence de la logique fonctionnelle. Perdu dans les espaces, il se perd aussi dans les jours et ses pensées impuissantes à former un tout cohérent se disséminent dans un flou fragile.
Les centres commerciaux en mal d'innovations pour doper leurs ventes ont compris l'hybridation du réel comme source de profit. Les espaces de circulation parmi les boutiques ne sont plus des endroits consacrés au seul déplacement. Ce n'est certes pas nouveau mais le phénomène s'accroît. Le consommateur finirait par oublier où il va si les roulettes grinçantes de son caddy ne le ramenaient pas à la réalité de ses courses alimentaires. Il peut rencontrer dans ce décor surexposé à toutes sortes de lumières une cabine de simulation de vol spatial, des fauteuils pour se reposer dans un coin jardin avec fleurs artificielles mêlées à des fleurs naturelles, une boîte à livres gratuits, puis encore, un petit manège de voiturettes à pédales sans circuit dédié avant de buter contre une espèce de cube qui abrite un escape game. Bientôt, peut-être, des micro drones publicitaires viendront agacer ses oreilles si son sens auditif n'est pas trop entamé par la surcharge sonore. Ou, comme cela existe déjà au Royaume-Uni, il pourra consulter un médecin généraliste, un dentiste ou un pharmacien. Une telle mise en vrac du foutoir, qui multiplie les zones de flou, procède ici du neuromarketing : anesthésier le moi rationnel pour mieux stimuler le moi instinctif orienté vers la pulsion d'achat. Le plaisir réduit à une injection chimique à répétition touche notre consommateur dans les seules zones déterminées par l'imagerie cérébrale. Il en fait une grenouille de laboratoire puis un déchet dès lors qu'il cesse d'être lui-même consommable.
Mais la grenouille, de plus en plus souvent, se rebiffe contre cette instrumentalisation. Elle veut retrouver la maîtrise de son espace et de sa durée, de ses affects. Elle veut choisir sa solitude. Et son flou.
Car le flou peut être une force plutôt qu'un empêchement. Quand il pousse à la curiosité. Une curiosité craintive à ses débuts, presque réticente et qui s'affirme au fur et à mesure que grandit la volonté de la pensée qui reprend possession d'elle-même. Les dualités du monde, physiques et morales, sont de nouveau soumises à l'examen. Non pas pour les isoler chacune dans un caisson étanche mais pour en analyser la porosité a priori invisible. Et cette porosité permet de les identifier plus sûrement, dissout ici une partie du flou qui indistingue toute chose et en garde une autre là car le mystère, ce n'est pas souhaitable, ne livre jamais tous ses secrets. Prenons l'exemple du vrai et du faux, dans un espace de réalité concrète puis dans un espace de réalité virtuelle, puis dans un espace de réalité mixte. Amusons-nous à y placer une chaise sans rien autour. Une chaise immatérielle dans un espace virtuel n'est pas moins vraie qu'une chaise matérielle dans un espace concret. Il s'agit d'un simple changement de nature et de fonction puisque personne n'aurait l'idée de s'asseoir sur une chaise virtuelle. Le raisonnement est beaucoup moins évident dans le cas de la réalité mixte. Imaginons qu'un artiste superpose l'image virtuelle de notre chaise à sa réalité concrète. Un visiteur pourra tout à fait s'y asseoir. Il sera même invité à le faire comme co-auteur de l'œuvre. Mais la chaise telle qu'il se la représente ne sera pas exactement pareille. Et l'action de s'asseoir ne sera plus si ordinaire car son postérieur reposera également sur la partie virtuelle de la chaise. Nous nous trouvons là dans un cas où le flou est très fécond car sa finalité, artistique, diffère de celle des centres commerciaux. Le visiteur ne s'y perd pas, il s'y retrouve. Et sa pensée avance. Non pour se barder de certitudes mais pour composer avec l'incertain. L'incertain qui confond les lignes de l'universel et du singulier. Qui n'isole pas de part et d'autre d'une barrière illusoire le bien et le mal, le vrai et le faux. Ce visiteur ouvre les yeux en même temps qu'il se remet à penser. Ici, pourquoi pas, à la notion précaire d'antinomie. Sa conscience de la marche est plus présente quand il traverse un grand magasin. Il s'appartient donc davantage et apprivoise sa solitude. Dans toute la fragilité de vivre. Sa langue convalescente hésite encore à dire et à partager l'éprouvé. Les malades du mauvais flou sont si nombreux à convaincre que le "bourreau sans merci"* du plaisir mercantile les tue en ses abattoirs.
Mais, aussi sinistre soit-elle, voilà bien une autre histoire qui vous sera dite et que vous entendrez.

*Baudelaire
*Installation de Trevor Yeung au CAPC à Bordeaux


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dimanche 12 avril 2026

Laszlo Krasznahorkai, Au nord par une montagne, au sud par un lac...


Le titre de ce roman de László Krasznahorkhai est probablement l'un des plus longs de la littérature mondiale : Au nord par une montagne, au sud par un lac, à l'ouest par des chemins, à l'est par un cours d'eau. Il est à la fois topographique et poétique. Il est en soi un chemin.

Le petit-fils du prince Genji va-t-il s'y repérer ? À peine descendu du train à Kyôto, il se perd dans le labyrinthe des rues "comme si les formes et les couleurs s'étaient subitement effacées". Il cherche un jardin mystérieux, peut-être introuvable, dans une pagode dont il devra explorer tous les pavillons, y compris celui que l'on nomme "le pavillon d'or", détenteur de tant de secrets. Le Bouddha lui-même saura-t-il le guider dans sa quête ?

De même, saura-t-il guider la dizaine d'hommes avinés qui cherchent le petit-fils du prince ? "Tous étaient vêtus à l'occidentale et tous étaient ivres morts. Ils restèrent un bon moment derrière la gare, vacillant, l'air égaré et impuissant, les yeux fixés sur les rues avoisinantes", totalement désertes à l'exception d'une vieille femme embusquée derrière un portail entrebâillé.

L'étrange étrangeté de la quête du petit-fils du prince, cette mystique-là propre à la culture japonaise entre en collision avec le burlesque des hommes hébétés par l'alcool. Ce burlesque que l'on rencontre si souvent dans la littérature de l'Europe centrale.

Et le roman est d'autant plus inclassable que de nombreux chapitres sont consacrés avec force détails aux étapes de la construction des monastères. Celle de l'édification des galeries couvertes notamment, en bois d'hinoki. Un rituel complexe étalé sur plusieurs décennies. Les charpentiers "devaient porter sur les épaules une lourde responsabilité devant les dieux, celle de trouver, de sélectionner, d'acheter le bois approprié, la forêt appropriée, la montagne appropriée, car c'est de cela qu'il s'agissait, trouver, sélectionner, acheter selon d'immuables critères ancestraux, qui impliquaient la prise en considération de trois éléments déterminants, l'ensoleillement, le vent et la pluie, après quoi il ne suffisait pas de trouver, de sélectionner et d'acheter une quantité substantielle de faux cyprès dans la province de Yoshino, considérés comme les meilleurs du Japon, mais il fallait trouver une montagne entière où les hinokis répondaient aux critères requis en matière d'âge, de maturité, d'emplacement, de santé, pour le but recherché, après quoi, un beau jour, plusieurs décennies plus tard - un fait stupéfiant pour nombre de profanes - le rituel de l'abattage pouvait commencer selon les principes sacrés du kokoroe..."

L'écriture de László Krasznahorkai se déplie longuement comme une vague à bas bruit, sans cesse reprise pour atteindre ce qui échappe au dire, et le lecteur se laisse lentement dissoudre en son flux, souvent lui-même au bord de la disparition. Et c'est en cette perception que le roman est superbement japonais. Comme, autre exemple, dans cette extrait qui essaie de capturer quelque image mentale :

"... il perçut la lumière filtrant à travers la porte fracturée, une lumière maintenant franchement crépusculaire, quand soudain, une image jaillit en son esprit... pour s'évanouir aussitôt, une image si fugace qu'il fut incapable d'en discerner le contenu, elle avait glissé à travers lui, avait jailli et s'était éteinte, il était assis devant la table du sanctuaire intérieur, et tout son corps s'était raidi au moment de l'apparition de cette image, et de sa disparition, elle était si vite arrivée et si vite repartie qu'il avait pu saisir son importance, son poids, mais rien de son contenu, et il tendit chacun de ses muscles, et attendit ainsi que cette image si fulgurante réapparaisse, il sollicita, tortura, invectiva sa mémoire plongée dans le sommeil, il sollicita, tortura, invectiva ce cerveau dérangé, ce cerveau malade, trop sensible, pour, on ne sait jamais, qu'il lui dévoile cette image"...

Est-ce à dire qu'aucune vérité, tangible et/ou intangible ne peut jamais vraiment voir le jour ? N'y aurait-il de chemin éventuellement fécond que dans l'insaisissable ? Le petit-fils du prince Genji saura-t-il répondre à la question qui hante l'humain depuis ses commencements : Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? Et inversement...

Au nord par une montagne, au sud par un lac... de László Krasznahorkai est publié chez Babel et traduit du hongrois par Joëlle Dufeuilly. Il compte 189 pages et coûte 8 €. 

Publié par Dominique Boudou à 09:21 Aucun commentaire:
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mardi 7 avril 2026

Maurice Pons, Les saisons, 2


 Après les seize mois de l'automne, les quarante mois de l'hiver. "Entre les maisons, le chemin détrempé se trouva changé en une rivière de glace bleue vive et des glaçons, gros comme des pieux, arrachés par le vent, s'y brisaient dans un éclat de métal."

Les oiseaux saisis en plein vol par le gel s'abattent comme des boulets sur les toitures. Les tas de fumier sont aussi pétrifiés que des icebergs. Le froid intense fige les paupières sur les yeux. Et gare aux mains si l'on touche quelque métal. Comment se réchauffer quand on vit dans des maisons sans feu ? Avec des animaux ! Les douaniers, qui habitent dans la salle du Conseil où trône en majesté le portrait de l'Amiral, ont "une vache d'une maigreur squelettique, mais dont le ventre énorme semblait gonflé d'une hydropisie chronique". Le vieux Raurque porte sur ses épaule un mouton. Le Croll ne se sépare pas de son âne nonobstant ses braiments chimériques. Et les femmes choisissent de glisser contre leur ventre un animal à fourrure. Pour Louana, c'est une marmotte. Elle a conseillé à Siméon de ne jamais se séparer du petit chat qu'elle lui a offert.

Siméon, venu dans ce village pour écrire le livre qui terrasserait ses démons, n'a pas rédigé la moindre ligne. Son orteil infecté n'a pas guéri. Il retourne chez le Croll qui procède à l'amputation du pied tout entier. Sa méthode est, comment dire, assez dévorante... Il pense aussi beaucoup à Clara... Au point de proposer au Conseil solennellement réuni de lui faire un enfant. Ce serait une bénédiction pour le village où tout est pourriture depuis la nuit des temps. Cet enfant serait un savant puisque son père l'était. "Grâce à lui, dans vingt ou trente ans, quelques saisons à peine, les conditions climatiques pourraient s'améliorer, de nouvelles espèces de légumineuses pourraient couvrir les champs asséchés, on découvrirait un nouveau mode de chauffage qui permettrait de sacrifier - et même de manger - quelques animaux".

Mais Clara est bien maigrichonne. Au jour de l'accouplement, les villageois sont en liesse. Tous veulent assister au spectacle. Mais il ne se passe pas comme prévu. Il y a quelque chose dans le vagin de Clara qui empêche la séparation des corps. Il va falloir l'extirper. C'est que les femmes du village utilisent un mode de contraception plutôt spécial. Quant à Siméon, euh ! comment dire ? on devra employer les grands moyens... Comment faire autrement quand la pourriture, encore elle, toujours elle, se régale de toute chair ? L Croll "procéda habilement à l'ablation, cautérisa la plaie, et lança l'appendice à son âne. Celui-ci l'attrapa au vol, l'engloutit joyeusement - mais le revomit aussitôt, avec d'affreux éructements".

Puis, au trente-cinquième mois de l'hiver, la neige et le gel bleu ensevelissent le village. Les habitants, [pour sortir de chez eux, creusent dans la glace des tunnels et des escaliers, des tranchées chaque jour aussitôt recouvertes". 

Et voilà qu'arrivent deux cavaliers. Ils sont jeunes. Ils sont beaux. Leurs chevaux et leurs habits sont beaux. Ils viennent de l'autre côté de la montagne. On se bouscule chez la veuve Ham. On veut les voir. On veut les écouter. Ils disent qu'il pourrait exister un printemps au village. Une saison féconde. Idéale pour semer d'autres graines que des lentilles. L'un des jeunes hommes en a dans sa poche, les fait couler sur la table : "Elles rebondirent en tous sens, avec un bruit de petite grêle contre une vitre... Elles avaient des formes longues et heureuses, une blancheur transparente".

Avec, on peut même tresser des couronnes pour les enfants.

Puis les cavaliers s'en vont. Laissant "dans les esprits une poussière d'images fulgurantes". Et même Louana ne sort plus de chez elle, n'a plus le goût à colporter des calembredaines.

Publié par Dominique Boudou à 09:10 Aucun commentaire:
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samedi 4 avril 2026

Maurice Pons, Les saisons, 1

 


Je lis Les saisons pour la troisième fois. À roman vraiment pas comme les autres, chronique itou pas comme les autres. Donc je commence avec un extrait du journal de Siméon :

"Je vais ici pouvoir écrire, écrire, écrire. Je vais vider mon cœur de tout son pus. Il ne m'arrivera rien, j'en ai la conviction. Et pourtant, hier encore, j'ai été traversé par une image : lorsque ce crâne de mouton m'est tombé dans les pieds, je l'ai vu soudain multiplié par mille fois lui-même, j'ai revu l'amoncellement des charniers que je ne veux plus voir, et le sourire des dents humaines ; j'ai senti à nouveau la brûlure de l'enfer. Oui, j'ai cédé encore à la tentation de l'image... En serai-je jamais délivré ? C'est mon livre qui m'en délivrera." 

Le problème, c'est que les images, dans ce village où l'automne dure seize mois, sont très prégnantes, très humides aussi, très boueuses. Et, comme on ne mange là que des lentilles, qu'on ne boit là que de l'alcool de lentilles, les images se retrouvent au fond du corps comme au fond de l'esprit. Elles pourrissent.

Les personnages, souvent énormes, souvent difformes macèrent dans des pestilences qui sont peut-être d'un autre monde. 

 Mme Ham, tenancière du café-hôtel où tout est constellé de mouches mortes ou agonisantes. Elle est atteinte d'éléphantiasis. Son corset est une carapace : "il la caparaçonnait des aisselles aux genoux ; il était fait de bougran*, mais à ce point bardé de buscs*, d'éclisses et de baleines, qu'assurément il devait tenir droit sur un plancher, comme une armure ; et il était crasseux, d'une crasse séculaire de cathédrale." 

La vieille femme, au langage "guttural et informe", "sans voyelle aucune". Siméon se dit qu'elle ressemble à une tortue océane. Ses mains sont comme des pieuvres. Elle garde sous ses jupes, contre son ventre, des œufs durs. Quelle est donc cette "substance dure et noirâtre, d'une consistance assez semblable à celle [des] champignons polypores" ?

Le Croll, le soigneur du village, vit dans "une sorte de galerie de mine voûtée, luisante, toute en longueur, étayée de rondins et de fagots". L'individu, borgne et souvent ivre, parviendra-t-il à soigner l'orteil infecté de Siméon ? Ses intentions sont-elles malveillantes ? Son œil unique, "à ce point injecté de sang que la pupille s'y détachait en clair sur un fond rouge sombre", cache-t-il d'indicibles tourments ?

Louana est la fillette qui a aperçu Siméon "à travers le cul de sa mère" penchée sur les champs de lentilles. Son visage mongoloïde et écarlate est souvent hilare. La drôlesse, de surcroît, n'a pas la langue dans sa poche (ni dans celle de son voisin, dirait Desnos goguenard). Siméon l'apprendra à ses dépens car la bougresse l'a vu en train de reluquer la nudité de Clara Lodge apprêtée à son bain.

Il y a aussi un couple de douaniers. Ils vont inspecter le havresac de Siméon. Dedans, de très nombreuses feuilles de papier d'une rare beauté, avec un filigrane énigmatique. Ce papier est-il lui aussi un personnage ?

Je vous le dirai quand j'aurais relu la deuxième partie du roman. Et que la pluie aura cessé. 

* bougran : tissu raide en coton à tissage ample et trempé dans un agent d'encollage tel que la pâte d'amidon de blé, la colle ou la pyroxyline, puis séché.

* busc : Le busc est l'élément rigide placé au centre devant un corset. Dans les corsets du XVIème au XVIIIème siècle, le busc était une lame épaisse de bois, de métal ou d'ivoire.  

Publié par Dominique Boudou à 08:22 Aucun commentaire:
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vendredi 3 avril 2026

Rémi Letourneur, L'odeur du graillon


« Les enfants commencent par aimer leurs parents ; devenus grands, ils les jugent ; quelquefois, ils leur pardonnent. », écrit Oscar Wilde. Le narrateur de L’odeur du graillon de Rémi Letourneur, à peine extrait du ventre de sa mère, est d’emblée plus radical. Il s’empresse de couper tout cordon avec ses parents.     « Vous ne laisserez jamais rien dans ma bouche qui mérite qu’on en boive. » La sentence est sans appel. L’amour n’aura pas lieu. Rien ne sera pardonné. L’enfant quitte la maternité cependant que [l’infirmière met les parents dans la couveuse].

Le lecteur se demande dès la première page s’il n’assiste pas à l’accouchement d’une mythologie dont la psychanalyse éprise de couvaisons ferait son miel. Que s’est-il passé ante partum pour que ce nourrisson qui ne se laisse pas nourrir soit déjà un être parlant et désirant ? Comment interpréter la détention de ses parents dans la couveuse ? Sans doute à leur naissance étaient-ils des déchets ayant trop longtemps macéré dans un graillon délétère ! Le bébé ne veut pas être contaminé.

Alors « disparaître à travers les rideaux de la maternité », comme si le corps n’avait pas de substance, et marcher [en mangeant du vertige], errer. L’errance, avec ou sans objet, a aussi ses mythologies vagabondes, jusqu’au cul-de-basse fosse où la mémoire placentaire continue d’empester. Le nourrisson du refus rejoint ses semblables qui ne sont plus [des enfants depuis qu’ils ont laissé leurs parents en couveuse]. Il marche sous l’horizon des crêtes et des toits, grimpe sur les échafaudages des chantiers qui ne construisent rien. Pas même son propre corps. Il veut aller au bout des choses, ces représentations indéfinies sans au-delà, incapables de « parler la langue des prochains ciels ». Mais d’où vient cet empêchement ? Ah ! C’est que la couveuse où suintent les humeurs parentales n’est pas plus étanche qu’un ventre. Leurs larmes pèsent lourd sur la nuque et le cou de l’errant. Leurs paroles tombent comme des tranchoirs : « sans nous / tu n’as nulle part où aller ». L’ombilic a été mal sectionné. Se détacher de la chair d’où l’on vient ne signifie pas se déprendre de ses figurations intérieures et extérieures. « Ce qui se passe dehors / on a construit dedans pour l’oublier ». Voilà bien encore une énigme ! L’oubli est un leurre quand les « odeurs de graillon dans la rue » fouaillent les tripes et attisent la faim. Une faim sans fin de tout, « de la bouffe, du shit, des filles ».  Là, « derrière la porte, derrière les toits, derrière la rue ». Un dédale pour assouvir la dalle. Avec « l’équipe en débris »  de ceux qui ont dit non dès leur naissance et s’en sont allés sur les trottoirs. Piètres « magicarpes » incapables d’accéder à la puissance, ils tournent en rond comme des imageries asiatiques. Les chimères du graillon assassinent les rêves dans les [yeux tirés en laisse]. Alors partir vers la mer [qui ouvre ses jambes], cette soupe primordiale du tréfonds des eaux, cet inconscient de la mère nourricière… Dans la nudité retrouvée sous les mains de Laëtitia. Et c’est un graillou jusqu’au petit matin blême, de clopes et de lune,  de bandaisons « à la framboise ».  Dont l’ivresse tourne mal. [Tout le sucre s’est barré… la mer est remballée.]Le ventre de la faim est trop lourd à porter. Où aller  maintenant quand on reconnaît qu’en effet on n’a « nulle part où aller »  et que le ciel comme la montagne se murent dans le silence ? L’errance devient plus  amère ; le vide la menace de ses relents. « j’attends que quelqu’un passe / m’emmène vers quelque chose de sûr », dit le narrateur fiévreux. Mais comment savoir ce qui pourrait être sûr ? Et où ? Le labyrinthe de la ville et celui du corps n’ont ni plans ni repères. Aucun organe interstitiel ne relie les neurones du haut à ceux du bas. Et c’est ainsi que la fatigue se change en haine. Une haine dont le feu couve dans la bouche et les mains. Pour tomber le masque sur la scène bancale des apparences. « le théâtre prend même plus la peine / de se planquer derrière un rideau ». Il s’agit de reconfigurer les contours du monde. Les pulsions de la haine d’avoir vu le jour dans l’obscurité originaire se changent-elles en pulsions de l’amour d’être vivant ? Sont-elles agissantes au point de désirer devenir soi-même parent pour [foutre des rebords au monde et des bouées dans l’eau] ?   Des noms-du-père à l’effet-mère, les questions vont cul par-dessus tête. Rien ne sera jamais élucidé. Autant rester un enfant irresponsable, « sans piste ni boussole » ! Et continuer l’errance, dans l’odeur de la graille ! Avec la solitude « pour se retrouver sans suite ».

L’odeur du graillon exprime l’embarras voire l’inconvénient d’être né à la fin du siècle dernier. L’ironie y voisine avec le sarcasme, dans la langue des banlieues (meuf, kiffer, scoot, taffer…) où même les bancs sont des lieux mis au ban. La génération des milléniaux  ne génère ici aucune illusion sous perfusion, refuse [les heures alignées bien droites comme des dominos].  Le futur, aussi  inaudible que le sacré, réduit le présent à une planque sur le trottoir, avec « un paquet de tagada ». Que peut-on espérer d’autre « dans les marais d’aluminium » de la zone ? Se raconter des histoires [de  voyages qui n’arriveront pas] ouvre une issue aux labyrinthes physiques et métaphysiques. La poésie de Rémi Letourneur s’affranchit des artifices de l’univers en 2D des écrans. Elle saigne là où ça saigne, bouillonne là où ça bouillonne. Elle dit toutes les fièvres et tous les suints. Elle s’apaise aussi parfois, [allongée sur des silences], et [tend ses pieds vers l’horizon] piqueté d’éclats de lune. L’astre minuscule « a froid sous sa nuisette ». Ses lueurs blanches se sentent aussi seules que le boulevard qui soliloque. Alors elles suivent les errants dans les rétroviseurs de travers, cependant que les parents derrière leurs vitres n’en finissent pas de renaître. Comme renaît toujours la langue en ses humeurs caverneuses, à repriser sans cesse avec du fil coupé. Suffocante, forcément suffocante.

L’odeur du graillon de Rémi Letourneur, préfacé par Bruno Berchoud, est publié aux éditions Cheyne dans la Collection grise. Il coûte 18 €.

 

Cet article a été publié l'an dernier dans la revue Europe. 

Publié par Dominique Boudou à 09:13 Aucun commentaire:
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mercredi 1 avril 2026

Teresa Cabrera, Les âges / Las edades

 


"Quelqu'un a coupé les câbles dans ton langage il n'y a pas de détonateur". Ces mots de  Teresa Cabrera dans Les âges / Las edades ont été publiés au Pérou en 2021. L'Intelligence Artificielle, cette universelle aragne, ne dépliait pas encore partout sa toile. Le "quelqu'un" dont il est question coupe les câbles mais ne les remplace pas. Si l'humain ne se rebelle pas pour protéger son langage et sa langue, rien, plus jamais, ne saura détoner. Le corps aussi sera débranché.

"Tout se convertit", écrit l'auteure dès le premier mouvement de son ensemble dystopique. Les masses humaines sont "des choses détachées au moyen de mots d'une totalité abstraite dans laquelle cuivre argent or et silicium se déplacent". L'homme dit augmenté est en fait un homme diminué par ce quelqu'un sans visage qui convertit la planète et ses habitants en déchets. Pour son profit rationalisé, optimisé. (Allusion au pape François qui vécut parmi les desdichados des cloaques de Buenos Aires). Le lecteur pensera à l'essai ténébreux d'Alain Damasio, La vallée du silicium*, où se reconfigure la psyché du vivant. Toute cette organisation-là, ultra capitaliste et libertarienne. Dont les extractions minières de métaux rares dépècent les paysages et les âmes dans toute l'Amérique du Sud. Pour mieux assouvir le désir de possession et la volonté de puissance des Musk and co.

Cette colonisation de l'imaginaire global terrifie l'individu qui lui résiste encore mais jusqu'à quand ? Tant et tant de victimes demeurent éblouies, envoûtées par ses mirages artificiels propagés par tant et tant de pouvoirs dictatoriaux. Des agents de surveillance, des "taupes" tapies dans les profondeurs des circuits "alignent les substances maîtrisent la chimie et les principes de l'impulsion électrique". L'universelle aragne neuronale submerge le cerveau biologique et assujettit le corps tout entier à une marchandise. "Sur le formulaire j'ai dû indiquer quelles parties de mon corps n'appartiennent pas à l'État". Est-ce à dire qu'une portion congrue de l'être, en ses aperceptions et perceptions, en ses émotions et sentiments, restera un peu libre ? Comment y croire dès lors que toute identité sera réduite à un prélèvement sanguin dans les laboratoires de la sérénité fabriquée ? "Le médecin me dit à partir de maintenant toute question doit être adressée au résultat de l'analyse / telle sera la réponse de l'État / un certificat coché de croix / sans voix sans chair". Rien que des courbes statistiques remixées par les algorithmes au service des cotations boursières et la production d'images en séries. Miguel Benasayag écrit dans La fabrique de l'information* : "Décrochées de la réalité qui les a fondées, les images diffusées par les médias sont devenues la référence. Les acteur du réel vont à leur tour essayer de se conformer à ces figures, devenues plus vraies que leur vie". Les rêves eux-mêmes sont saignés à blanc sous l'opacité des écrans. "De ce rêve je n'ai pas pu obtenir le moindre brin d'idiome juste un désordre des organes de la parole", note Teresa Cabrera qui est aussi sociologue à Lima.

Peut-on imaginer qu'un jour le fanal fragile de l'espoir luira au bout d'une issue de secours ? Dans l'antépénultième mouvement, La machine éjecte le mécanicien / La máquina arroja al maquinista, l'appareillage des codes et mesures s'emballe, ne sait plus ni coder ni mesurer. "La transfusion de données la transfusion interbancaire" s'effondrent. La machine s'empare du pouvoir, "réglemente l'État réglemente le Marché réglemente le Parti", jusqu'au "rugissement d'un feu final". La mégastructure numérique, comme l'empire de Rome qui mourut de s'être trop étendu par-delà ses murs, mourra aussi, victime de sa puissance démoniaque. Déjà, venue de dextre ou de senestre, "une volée de cormorans a [obscurci le ciel et obscurci le sens]. Une aube apparaît, "ouverte à toutes les possibilités". Et c'est enfin le réel, celui qu'on voit de ses yeux, qu'on touche de ses mains, qui se détraque. En se cognant. [Contre le mur de soutènement] des flux psychiques au silicium. Les rêves de nouveau s'offrent au partage. Leurs hypnagogies, entre chiens et loups dans les interstices au bord de l'éveil ne doivent rien au "chaudron d'or" enflé comme la grenouille de la fable... L'avenir leur durera longtemps, dans la chair retrouvée.

 

Extrait : 

l'eau stagnante est facile à interpréter 

mais si soudain une tête illuminée tombe dans l'abreuvoir

quelqu'un essaie de l'éteindre de la désactiver de détisser le câble en fer

qui la relie à ton nerf optique

crissements qui voyagent sur une autre fréquence

ajustez vos récepteurs réinitialisez vos téléphones 

réécrire quoi traduire quoi

cela n'a pas de sens se plaint-on en pleurant dans l'assemblée

pendant qu'on distribue des instructions

cela n'a pas de sens confirme la bulle

c'est de cela qu'il est question rugit la tête du fond de l'abreuvoir

l'étoile a placé des messages dans mon esprit

pour que mon esprit explose

et que ses particules incarnent des machines du dernier modèle 

 

Les âges / Las edades de Teresa Cabrera est un ensemble aussi politique que poétique. De fréquents recours à l'anaphore (ce qui... mesure de... j'ai remué... le chaudron d'or...) et à l'épiphore (l'image... le banc de poissons...), le procédé de l'énumération en témoignent pour déclarer l'état d'urgence humaine. Avec, entre-maillés, des élans oniriques teintés de surréalisme. Et c'est ainsi que l'écriture est puissante.

L'ouvrage est traduit par Patricia Houéfa Grange et publié par les éditions KLAC, (Kaléidoscope Laboratoire Culturel) dans la collection Les rives embrassées. Il compte 115 pages et coûte 15 €.

 


*La vallée du silicium d'Alain Damasio est publié au Seuil en 2024.

*La fabrique de l'information est un ouvrage à quatre mains (Miguel Benasayag et Florence Aubenas) publié à La découverte en 1999. Du même auteur, La tyrannie des algorithmes, publié chez Textuel en 2019.

*Sur l'extraction minière en Amérique du Sud (Chili), photographie de Paul Lemaire

 

 

 

Publié par Dominique Boudou à 11:32 Aucun commentaire:
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samedi 28 mars 2026

Naïs Benito Guyot, Soleils manqués


"Nous cherchons la forêt aux troncs de diamant", écrit d'emblée Naïs Benito Guyot dans son récit Soleils manqués. Et le lecteur imagine une quête. Il ne s'agit pas d'une forêt mais de La forêt. Où se trouve-t-elle ? Comment la chercher si on ne le sait pas ? Des contes et légendes à la littérature de science-fiction, cette quête de l'introuvé questionne l'imaginaire humain dans toutes ses représentations, des plus concrètes aux plus spirituelles. Les menaces qui pèsent sur la biodiversité planétaire, dans la canopée comme au fond des abysses, ravivent les angoisses millénaristes de la disparition.

Le chemin est jonché d'embûches visibles et invisibles. "On" l'emprunte "par petit nombre", ce serait folie que d'y aller seul ; la "paume" du ciel pèse lourd sur les pas aspirés. "Les herbes molles épaisses" sont hostiles avec leurs rumeurs de "succion". Il y aura des absents au bout du chemin où "rien ne ressemble à ce que l'on cherche". Il faut aller "d'un autre côté", vers l'inconnu qui est peut-être un inconnaissable. Mais les pas toujours s'enfoncent dans le marais. Les traces sont perdues. Le corps de la forêt aussi, englouti sous des remugles spongieux. "Nous appartenons / aux lieux qui nous perdent / je dis", observe Naïs Benito Guyot. Et c'est encore une énigme impénétrable. Le soi manque de substance quand [les cerveaux sont tout noirs] avec [leurs souvenirs fantasmés]. Et la lumière aussi fait défaut. Sauf, peut-être, "dans le fond du seau jaune [où] la détresse de l'étoile de mer rappelle tous les couchers de soleil qu'on a manqués par solitude".  Détresse. Solitude. Le naufrage de l'astérie laisse entrevoir le désemparement de la narratrice qui est aussi générationnel. "Les doyens", "les vieux", qui prennent toujours les mauvaises décisions au nom d'un savoir improbable, ne sont pas épargnés. "L'écocide aggravé" par l'insatiable désir de possession, ils y ont pris part. "Ces putains de troncs ne seront jamais retrouvés".

Soleils manqués se présente en cinq actes, comme dans une pièce du théâtre classique, et le phrasé très varié de l'auteure se prête au mieux à la voix haute. Le premier acte, le plus long de l'ensemble, expose les enjeux de la quête et suggère quelques éléments de l'anthropologie contemporaine : la fatigue d'être soi dans les espaces routiniers du travail et de la famille, l'abrutissement de la jeunesse dans des concerts "poisseux" et sans ciel.

Le deuxième acte aborde plus précisément avec un humour grinçant les pratiques vacancières au bord de la mer et dans les parcs à thème. Même si [on flotte sur du polystyrène], l'important est de se détendre... pour reconstituer la force du travail, cependant qu'au loin défilent les yachts des ultra-riches...

Le troisième acte expose le désarroi d'un conducteur de travaux sur un chantier de forage. Il s'agit de creuser un puits déjà là, encore et encore. Il y a forcément de l'eau plus au fond, disent les décideurs. Ils en ont besoin. "La marche du progrès en a besoin". Le lecteur pensera aux grandes bassines qui défigurent l'environnement au profit de l'industrie agro-alimentaire.

Le quatrième acte, d'une longueur égale aux deux précédents, dénonce la brutalité des soins psychiatriques réduits à l'absorption de médicaments conformément aux préconisations du DSM*. Le patient, estampillé "Cause perdue pour le monde", pourra-t-il se sauver de cet enfermement à double-tour ? Le libéralisme débridé qui emprisonne les voix dissidentes sous les camisoles chimiques n'est pas différent du communisme débridé du siècle dernier. Camus l'a démontré dans L'homme révolté. 

Le cinquième acte est le plus bref de ce théâtre tragique. Le patient libéré n'est pas libre pour autant. Son savoir scientifique et lui-même sont "bannis sans procès". Y compris par la famille. Et le lecteur sera saisi par la dernière image, un peu cerclée de jaune... Patience, patience, rien n'est définitivement perdu, l'espoir est une couvaison.

 

Extraits :

Les boutiques 

aspirent recrachent

sans heures pour le réconfort

Une mouette hurle quitte la salle

Le soleil se noie

Le casino s'allume

entasse les costumes vole

les ombres à la lune

les échos aux pas

*

Dehors seul soudain

le fracas de l'écume

me rappelle que j'entends

*

Je me remémore le son du coulis de l'eau

la texture de la vase la densité des coassements

les parcelles

au pas près

la végétation la forme des feuilles

l'épaisseur des mousses et

le motif des écorces

Je sais

la direction du vol de chaque libellule

le poids des pierres leur couleur

 

J'ai étudié la science et je raisonne

bien

*

Naïs Benito Guyot est également l'auteure des nombreuses et belles images qui accompagnent son ouvrage. Soleils manqués est publié aux éditions Exopotamie. Il compte 118 pages et coûte 17 €. 

 

* DSM : Manuel diagnostique et statistique des troubles psychiatriques de l'association américaine de psychiatrie. Schématiquement, une pathologie égale un médicament... 

 

 

Publié par Dominique Boudou à 09:47 Aucun commentaire:
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