Qui êtes-vous ?

Mon blog est celui d'un butineur effaré dans tous les champs du savoir. Et c'est ce même butinage qui m'a conduit à écrire des livres.

mardi 6 octobre 2026

Relire Yoko Ogawa, Parfum de glace


Un jour, Hiroyuki se suicide dans son atelier de parfumeur. Peu de temps avant, il a offert à sa compagne Ryoko, le parfum qu'il a créé pour elle : Source de mémoire. Stupeur, sidération, incompréhension absolue ! Le jeune homme, d'humeur toujours égale quoique peu bavard, capable de rire aux éclats, ne présentait aucun signe inquiétant. Son frère Akira, dont Ryoko découvre l'existence à l'annonce du décès, ne comprend pas davantage. Ensemble, ils cherchent des indices dans l'atelier qui fait aussi office de chambre et de bureau. Un ordre très méticuleux y règne. "Tout était tranquille, comme si le temps avait été tranché avec un couteau bien affûté."

Puis une disquette apparaît. Aussitôt insérée dans l'ordinateur. Avec ces bouts de phrases poétiques :

"Gouttes d'eau qui tombent d'une fissure entre les rochers. Air froid et humide d'une grotte." "Réserve de livres hermétiquement fermée. Poussière dans la lumière." "Vieux velours passé qui a gardé sa douceur."

Ryoko réalise qu'elle ne sait rien de l'homme avec lequel elle a vécu. Akira lui fournit quelques détails sur son enfance qui épaississent le mystère au lieu de le dissoudre. Et l'invite à rendre visite à leur mère. Dans la maison natale où toute une pièce est consacrée aux trophées. Depuis sa petite enfance, Hiroyuki était un génie des mathématiques. Très vite, il participe à toutes sortes de concours nationaux et internationaux. Adolescent, l'un d'eux le conduit jusqu'à Prague, ville ô combien fantomatique, et le mystère devient totalement illisible. Pourquoi, cette fois-ci n'a-t-il remporté aucun prix ? Qui est vraiment Fumiko Sugimoto, éprise de théâtre autant que d'équations ?

Alors,  Ryoko s'envole pour Prague où l'attend un guide qui ne parle ni japonais ni anglais. Dans la bibliothèque d'un couvent abandonné, elle découvre "de curieux spécimens qui n'étaient ni des oiseaux ni des poissons... Le corps, carré et gondolé, était entièrement recouvert de tumeurs. Cela aurait pu tout aussi bien être une colonie de coquillages parasites qu'une dissémination de globes oculaires atteints par la maladie". Puis elle visite la Fondation pour les concours de mathématiques. Un bâtiment vétuste transpercé par un air glacial, à côté d'un cimetière. Dans une pièce, des trophées poussiéreux, et dans une autre un sdf hagard. Aucune piste à explorer.

Ryoko s'en retourne au couvent et aperçoit l'entrée d'une grotte profonde au bout d'une serre aux parfums entêtants.  Dès lors, le roman bascule dans une autre dimension, fantastique, onirique, avec un symbolisme qui n'appartient qu'à la culture japonaise. C'est que, dans cette grotte, il y a des dizaines de paons et l'homme qui les garde. Ryoko arrive peut-être au bout de sa quête. À moins que ! À moins que ! Et toute la puissance de ce roman tient à ces suspens perpétuels. Yoko Ogawa est une figure majeure de la littérature mondiale. Grâces lui soient rendues !

lundi 5 octobre 2026

Thibault Marthouret, Hantise et Soin, une (h)anthologie, 2


Dans le cadre de son projet soutenu par Isabelle Galichon, co-titulaire de la chaire Médecine narrative à Bordeaux, Thibault Marthouret a également rencontré les présences invisibles de l'établissement public de santé mentale à Prémontré dans l'Aisne. Pendant trois jours, son atelier d'écriture s'est articulé en quatre mouvements : Hanter < > Devenir fantôme < > Devenir celle ou celui qui hante < > Passer de l'autre côté. Être ou ne pas être fantôme dans cette abbaye devenue sous Louis-Philippe une "fabrique de bouteilles de champagne et de verres" puis un orphelinat, voilà bien la question ! On ne sait jamais vraiment de quel côté on passe. Thibault Marthouret le note dans son journal de bord : "D'ombre en arbre, en banc, en venelle, j'avance. Je ne pousse aucune porte mais je me prends au jeu de l'exploration ; la tentation de savoir quel paysage ou quel cul-de-sac m'attend derrière tel ou tel bâtiment m'emporte". Dédales du corps et de la psyché. Dédales des lieux qui se changent en non-lieux. Cette quête-là, dont les écrivants se sont saisis :

Extraits :

Porte toujours ouverte.

Envie de la fermer sans tout à fait la clore. Un entre lieux, un entre deux. On n'y échappe pas. Envie d'une chambre à soi, rien qu'à soi, malgré l'inquiétude, l'injonction maternelle. Sauter par la fenêtre peut-être ou s'enfuir sous les draps - chaleur, douceur, sommeil.

Porte somnambule à jamais ouverte. Marie-Hélène Boucher (ancienne médiathécaire au CHU de Bordeaux)

*

Dans la salle d'attente, le silence a une odeur de désinfectant et de café froid. Les autres t'entourent, reliés à toi par une même suspension du monde. Tes pensées se dispersent. Tu songes à tout ce que la maladie t'a pris, à ce lieu qui t'était autrefois étranger. Désormais, la lumière y est familière. Elle t'apaise, te protège. Est-ce surprenant d'y trouver refuge ? Les espoirs se croisent sans se mêler... On se devine sans totalement s'apprivoiser. Luna Serou (doctorante en santé publique et épidémiologie sociale) 

*

Des escaliers, un ascenseur, pas obligé. Le sol plastique, grand passage bien lissé, brillant, couleur oubli, vu partout.

Cloisons toile de verre, assorties au sol, vues partout aussi.

Angles de murs, de portes, de barres de seuil en aluminium. Les mêmes partout dans ces lieux refaits vite, sans autre ambition que la rotation des visages. Véronique Flurin (pédiatre au CHU de Bordeaux)

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Puis viennent les Instants qui hantent. Le passé dure longtemps sans lieu sûr. 

L'infirmière m'amène dans une chambre. Il fait noir, les rideaux sont baissés, le lit m'apparaît collé au fond de la pièce, comme dans une scène de cinéma en travelling arrière. Je devine une femme dans le lit, fragile, presque transparente, installée sur le côté gauche, le visage tourné vers nous... Ses yeux sont fermés. Soudain, elle les ouvre et hurle, avec force et désespoir, qu'elle a mal. Cécile Bartholome (infirmière)

*

Tu étais mon seul secours dans cet enfer de nuit. Je voulais que tu me bouges, que tu me tires vers le jour. La cinquantaine d'agrafes glacées dans ma chair brûlante, 

Les draps durs, le corps plombé...

J'ai rappuyé sur le bouton rouge. Je voulais que tu m'extirpes de cette nuit sans fin. Marine Chevalier (ingénieure de recherche et patiente partenaire au CIC de l'hôpital Necker)

*

Il est 4h50, le service est calme. La fatigue attaque. Il n'y a rien. Rien à faire, rien à faire sans bruit. Le silence, le temps est long. Le fauteuil grince. La fatigue est là, il faut veiller.

Veiller sur ces hôtes endormis qui fuient les fantômes de leurs vies quelques instants encore, à l'aide de chimie ou d'un sentiment de sécurité retrouvé.

Mais la fatigue... Veiller, ne pas dormir. Geoffrey Langlois (cadre de santé en pédopsychiatrie)

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Puis viennent S'échapper par la bouche des fantômes et L'air de rien (cahier fantôme) long dépli étoilé de Thibault Marthouret, auteur de 7 recueils de poésie. À lire et relire ces voix, quelques souvenirs de Cynthia Fleury nous sont revenus. Dans La clinique de la dignité, elle évoque Michel Foucault : " Pour que la clinique soit au rendez-vous du soin, il faut qu'elle soit prioritairement au rendez-vous de la critique et du politique, qu'elle soit cette phénoménologie  du politique : ou comment rendre visible, mettre à nu les apparences... Et là, il faut refaire lien avec le dark, le dirty, l'obscur des conflits et des douleurs,"l'ombre", pourrait écrire Victor Hugo".

Ce sombre et ce sale dont parle Brigitte Giraud dans Le désespoir amoureux de la vie au sujet de l'anorexie : "La honte, la culpabilité, le désarroi deviennent aussi une matière langagière, une pâte à modeler ses angoisses, un terreau que l'on peut remuer avec l'outil qu'il convient à chacune d'utiliser. Et il est sûr que sa "boue" aura, pour un moment, trouvé une manière de bouée dans le miroir de l'autre".

Alors que notre système de santé publique est lentement dépecé depuis plusieurs décennies, lire l'essai de Thibault Marthouret et ses témoignages alerte le lecteur sur l'urgence qu'il y a à le sauver. Avant que les grands argentiers du monde ne s'en emparent... 

 

samedi 3 octobre 2026

Thibault Marthouret, Hantise et Soin, une (h)anthologie, 1


La chose est entendue, bien et mal, depuis le temps des cavernes où murmuraient les corps caverneux des premiers humains : chacun de nous porte des fantômes dans sa psyché et dans sa chair. Nous leur parlons. Ils nous répondent ou se taisent. Les monologues ne sont pas toujours sécures, les dialogues non plus. Ce phénomène des voix intérieures s'appelle "endophasie". Dans les cas de dérangement extrême, angoisses du quotidien social et privé, souffrances émotionnelles et sentimentales, deuils..., elles tournent à l'hyperphantasie. Et c'est l'être tout entier, dans son agir d'étant, qui vacille sur les bords dérobés du réel. Un fantôme en cache un autre qui en cache un autre et, comme le dit Thibault Marthouret en riant, "quand on tire le drap d'un fantôme, il y a tous les autres draps qui viennent."

C'est avec cette conscience aiguë  de nos rhizomes fantomatiques morts-vivants-vivants-morts qu'il a conduit son ouvrage Hantise et Soin auprès de soignants, de patients et de bénévoles à Bordeaux et ailleurs. En utilisant tous les ressorts conjonctifs de l'anthropologie pendant des ateliers d'écriture. "Les fantômes, entendus comme forces relationnelles et latentes, ont permis aux participants d'explorer des récits, des gestes et des expériences de soin autrement, et de mettre en mots ce qui serait, sans doute, resté indicible ou diffus. L'ambiguïté a été un moteur d'écriture puissant. Les fantômes ont été agis, imaginés, convoqués, interrogés", observe l'auteur. Mais comment dissoudre le flou quand l'indicible résiste à l'accouchement ? Comment agir ce qui nous agit ? Ces questions-là de l'ensoi et du hors-soi en nos cavernes poreuses. Ce long très long travail de patience. Dans tous les cas, le résultat de ces ateliers d'écriture est souvent bouleversant et toujours magnifique.

Extraits :

plume

Il pèse 400 grammes. Il n'est pas encore un fantôme. Dans mes mains, son corps est encore chaud... Son cœur bat lentement. Les battements, quasi inexistants, sous mes doigts accrochés à son cordon ombilical. Accompagnement. Il va s'éteindre rapidement, les contractions l'ont affaibli, il n'est plus relié à sa mère. Sa présence sera infinie, absolue, le lien ineffaçable, inoubliable.

D'un fœtus naît un fantôme pour la vie. (Maria Torrent Catania, auxiliaire puéricultrice et poète) 

*

 l'enfant et les fantômes

Lequel de nous deux sera le fantôme de l'autre ? 

Cette énigme m'apparaît au moment où l'enfant, haut de ses six ans, fait face au vieil homme... Je les regarde et les écoute en fantôme, silencieuse, dans une cuisine chaleureuse où flotte un autre fantôme complice. L'épouse du vieil homme a disparu depuis longtemps mais son visage radieux jaillit d'une grande photo. Elle habite toutes les pièces de la maison.  Claire Mestre (psychiatre et anthropologue)

* 

l'héritage du vide

Ma grand-mère, c'est elle mon fantôme, depuis toujours ou presque, même en vie.

Quand j'étais petite, je me souviens qu'elle avait été opérée pour une descente d'organes, que ça ne tenait plus là-dedans. Je me dis que c'est ce vide-là qui poussait les organes dehors. Que le sort lui jouait des tours pour qu'elle ne devienne plus que ça, une béance, une âme qui pleure et qui cache. Marie Gaudou (médiatrice en pédopsychiatrie) 

*

consigne n°2

L'air est saturé de senteurs : des produits chimiques qui désinfectent, et un autre parfum, plus intime, celui d'un corps qui résiste et qui veut continuer à se battre. Ce n'est pas l'odeur familière de toujours. C'est l'odeur d'un corps blessé, qui a besoin de soin, d'attention...

Peut-être que ce qui est le plus difficile à décrire, c'est le toucher de cette petite chambre. Le mur, recouvert de crépi, est rugueux, le matelas doux mais trop plat... Natividad Garrido Rodríguez (professeure de philosophie)

 

Bien d'autres voix s'accompagnent dans cet ouvrage, apprêtées au chant ou à la scène, en espagnol, en grec, et Thibault Marthouret orchestre ici tant de bienveillance nonobstant les blessures. Nous les évoquerons dans un deuxième article avec la présence de Cynthia Fleury (La clinique de la dignité) et Brigitte Giraud (Le désespoir amoureux de la vie) qui savent féconder leur ignorance pour apprivoiser les fantômes.

Hantise et Soin une (h)antologie de Thibault Marthouret est préfacé par Mathieu Simonet et publié aux éditions Le Bord de l'Eau dans leur collection récits et soins. Il compte 244 pages et coûte le prix modique de 10 €. 

nb : Pour en découvrir davantage sur l'endophasie et l'hyperphantasie, lisez Le mystère des voix intérieures d'Hélène Lœvenbruck.

 

 

 

Rémi Letourneur, rsa


rsa
de Rémi Letourneur est le journal d'un RSiste et de ses "copains de galère". Chaque date, du 5 mars au 29 juillet, s'accompagne d'une somme d'argent entre parenthèses. "13 mars (27 €), 22 mars (-51 €), 28 mars (-119 €)... La mouise à découvert a très tôt faim dans le mois, que le narrateur étouffe "derrière des barricades de clopes". C'est que M. Loyer, "qui fixe le poids des murs, la solitude du frigidaire aussi", a beaucoup d'appétit. Tout comme le boss qui vire son employé en fin de rentabilité. Il "m'avait retiré la peau pour me bouffer plus vite. il avait tellement faim que le jour où je suis parti, il m'a rendu mes os dans un carton". Quand le corps n'est plus productif il n'en reste pas moins assujetti aux contraintes économiques, politiques et langagières. 

Ainsi, le conseiller de France Travail, dépeint comme un taureau impétueux, n'a que deux mots à sa disposition, un par corne : dispositif et renforcé. Et c'est tout un espace strié dans "l'arène" de l'orientation, où les promesses flottent comme des bulles bientôt crevées. Le corps doit montrer ses bonnes dispositions tout en remerciant d'être [allaité] par la mécanique des subsides. "les dernières gouttes de lait, je les repêche à l'épuisette", écrit Rémi Letourneur. Et la fatigue taraude aussi sournoisement que la faim en embuscade. L'humour essaie tant bien que mal d'y résister, dans les courriers adressés aux employeurs putatifs : "juré je suis prêt à m'étrangler sous une cravate, j'adore les chaussures de sécurité".

Alors les compaings de la mistoufle se retrouvent au Bar Coco, inventent des horizons sur la mousse des bocks, aussitôt ensevelis. "le jukebox du grand soir" n'aura pas lieu. "au-dessus du bar, je mate le portrait de Guevara : il a le regard d'un père absent."

Ah ! l'absence des pères dont les noms dupent les fils ! Faut "gagner son pain" répète celui de l'auteur, mais il est où, hein, à faire la bamboche de l'autre côté de l'océan ?  Autant musarder dans les rues et parler avec les chats du port sur un banc. "les gens prennent les panneaux pour des boussoles et les immeubles pour des foyers. mais notre place, nous la trouvons souvent là où le monde n'a pas encore inscrit nos noms.", disent-ils. Une profession de foi anarchiste ; il n'y a de salut que dans la marge, loin des potes à cols roulés qui se font rouler par "leur emploi du temps de cadres". Avec en écho l'exergue de Paul Lafargue : "Toutes les misères individuelles et sociales sont nées de [l]a passion pour le travail.".

rsa est donc un ensemble éminemment politique, vent debout contre la broyeuse capitaliste. Mais son originalité tient davantage à la langue, argotique ou non, et à toutes les situations tragi-comiques qu'elle met en scène. Et Rémi Letourneur de citer Shakespeare, lequel se méfiait de l'excès de lait dans l'espèce humaine.  Un lait qui tourne mal sans doute, et pousse le père du narrateur à jeter son fiston "dans la benne à ordure". Déjà, dans son premier recueil, L'odeur du graillon, l'auteur se montre fuyant à toutes jambes la couveuse où il vient de naître après y avoir enfermé ses parents. En finirons-nous jamais de l'inconvénient d'être nés ? s'interroge le lecteur. Et rêveur, il "enjambe les barrières" du port, avec sa Margot qui veut prendre la mer, et il lui [grignotera le cou]. Comme un préliminaire à la dévoration imaginée dans tous les "angles morts" du livre, qui hante et que l'on hante.

Extrait :

13 juillet (594 €)

je raconte mon rêve aux RSistes.

je retirais mes chaussettes, toutes les galères que j'avais rangées dedans roulaient au sol. c'étaient des billes. et on jouait tous ensemble.

on avait même récupéré nos dents, pour ça qu'on pouvait rire. on avait plus de trou à cacher.

ce rêve, je l'avais planqué sous l'oreiller. mais toujours il revient.

ce soir, avec mon peuple, alors qu'on se dirige vers L'heure libre, je le sens dans mon ventre. il pousse, le rêve, prêt à sortir. 

rsa de Rémi Letourneur est publié aux éditions Cheyne. Il compte 48 pages et coûte 13 €. 

 

nb : L'odeur du graillon, publié chez Cheyne également, est chroniqué sur ce blog. 

dimanche 27 septembre 2026

L'IA, c'est non, mille fois non


L'actuelle débandade dans le milieu littéraire autour d'un malheureux gongourable suspecté de s'être servi de l'Intelligence Artificielle pour écrire son dernier roman conduit à des crispations idéologiques aussi bien à gauche qu'à droite. Elles sont navrantes d'où qu'elles viennent. Hurler avec les loups venus de sénestre est aussi infécond que de rallier la meute droitiste voire fascisante.

Au nom de l'antiracisme, pourtant hautement légitime en ces temps menaçants, d'aucuns se mettent à soutenir l'utilisation de l'IA dans le processus d'écriture littéraire. En présumant que la simple utilisation d'un traitement de texte, d'un correcteur orthographique et même d'un bon vieux dictionnaire c'est déjà une collaboration avec le non-humain. 

J'avoue rester sans voix devant de tels arguments. D'autant que d'autres clament que le recours à un dictionnaire est élitiste. Eh ben, je revendique l'élitisme pour tous cher à Jean Vilar. Oui, le Littré pour tous. Le dico du Centre National de Ressources Littéraires (CNRTL) pour tous. Quant aux correcteurs orthographiques et grammaticaux, ils sont mauvais. Le mieux sera toujours de posséder l'ossature de la langue. Certes, la plupart de nos jeunes étudiants sont assez ignorants en la matière puisque la grammaire on ne l'enseigne quasiment plus. Mais c'est pas une raison. Z'ont qu'à se mettre au boulot les p'tits jeunes ! Sans jamais au grand jamais recourir au diable de l'IA. 

Et les écrivains tentés sont à bannir immédiatement. Ils abdiquent la dignité humaine. Ils n'ont pas de surmoi. Qu'ils soient blancs, noirs, jaunes ou multicolores n'importe pas. Non à la discrimination positive en littérature même si dans d'autres domaines elle a prouvé son efficacité.

Et puis, de toute façon, un humain sera toujours meilleur qu'une IA. C'est pas demain la veille que Mistral écrira comme Proust, ni même comme moi. Voilà. Tout ça est trop dégoûtant. 

samedi 26 septembre 2026

Clotilde Pratt, De nu vêtue


Dans les pays sous le joug des théocraties, poser nue pour les étudiants d'une école d'art est interdit. Sous peine de mort. La modèle qui brave cet ukase fait de son corps une résistance dressée contre l'obscurantisme religieux. Clotilde Pratt évoque dans son recueil la Vénus d'Alger, Nadia. En 1987, même en se coupant "les cheveux à la garçonne", elle n'a plus le droit de poser pour l'école des Beaux-Arts. Dont le directeur est assassiné quelques années plus tard par le Groupe Islamique Armé.

Est-ce à dire que le corps de la modèle est vraiment libre dans une école d'art strasbourgeoise ?  Ce serait évidemment trop simple. Le ressenti du corps en son "costume incarnat" déplie mille et une palettes en fonction du lieu où il s'exprime. Une salle de cours avec le bruit des chaises et ceux des étudiants ne fait pas résonner la nudité comme dans un atelier avec en vis-à-vis une seule personne. La présence de hautes fenêtres, si les rideaux ne sont pas tirés, peut projeter sur la peau une lumière trop crue, presque inquisitrice. Et si la modèle n'est pas sur une estrade, même modeste, une angoisse peut sourdre. Dans le rapport à soi. Dans le rapport aux élèves qui parfois osent sortir leur téléphone pour la prendre en photo. Dans le rapport aussi au meneur de jeu. Surtout quand la séance dure plusieurs heures et qu'il faut composer avec la fatigue des muscles et des organes. Le corps n'est pas une marionnette dont on peut tirer les fils en dépit du bon sens et surtout pas dans un couloir, "espace ouvert à l'infini". Aussi a-t-il besoin de se rassurer. Il n'est pas un objet que l'on regarde "de façon technique". Il n'est pas "un chandelier, une corbeille, ou une table". Il est un personnage, avec à portée du regard le peignoir dont "les pétales roses et blancs du cerisier en fleurs s'envolent...". Selon l'expérience vécue, qu'elle soit joyeuse ou incommode, il poursuit la modèle bien après le clap de fin. Parfois, elle rencontre dans la rue l'un des étudiants et c'est toujours un inconfort. Hors contexte, comment qualifier le regard qui l'enrobe et la dérobe ? "Se défouler. Se dégourdir. Se décrasser. Tout simplement, se mettre en mouvement. Ne penser à rien, juste se laisser porter par la foulée de mes jambes, prendre l'air.", note l'auteure en employant un "se" presque injonctif, qui efface le moi. Quand le personnage ressurgit inopinément, la personne éprouve dans tout son être un vacillement de l'intime.

De nu vêtue se présente tantôt comme un journal de bord et de débord et tantôt comme un récit étoilé avec çà et là la présence du poème. Observatrice autant qu'observée, Clotilde Pratt arpente aussi son quotidien. Entre son travail de masseuse à temps partiel, ses séances de pose parfois jusqu'à Colmar et la pratique de l'aviron pour compenser "le sentiment de solitude", voilà une jonglerie que l'écriture saisit par fragments. D'autant que l'amour contrarié avec Antoine et les souvenirs d'enfance dans des contrées lointaines dépecées par la guerre y ajoutent leurs déchirures. Il s'agit, alors, d'inventer d'autres lieux, des hétérotopies disait Michel Foucault, en bateau ou porté par des fleurs de cerisier qui s'envolent, s'envolent.

Extrait :

J'ai l'impression que tout le monde ne voit plus que ça, les gouttes de sueur qui tapissent mon corps. Silence. Concentration absolue. Ça croque, ça gomme, ça change de couleurs. J'ai honte. Debout sur l'estrade, et je ne peux rien faire. Je dois tenir la pose, je voudrais me cacher, ne plus être là. Disparaître. Je suis là, debout, nue sous les regards consciencieux, j'ai chaud, je transpire, je suis mal à l'aise. Appliquées, les personnes ont-elles seulement remarqué que je dégouline ? On ne voit plus que ça, cette longue perle de sueur qui continue de glisser tout le long de mon bras.

Clotilde Pratt a obtenu une aide à la création littéraire de la région Grand Est pour écrire De nu vêtue (Dans la peau d'une modèle vivante).  L'ouvrage est préfacé par David le Breton et publié par les éditions Tarmac avec un dessin de couverture signé Laurent Kohler. Il compte 116 pages et coûte 16 €.

 

 

jeudi 24 septembre 2026

Paul Lynch, Le chant du prophète, 1


Un jour, en Irlande, un parti d'extrême-droite, le National Alliance Party, accède au pouvoir.  Pendant les deux premières années, rien ne se produit de vraiment fâcheux malgré le remplacement de la Sécurité intérieure par le GNSB. Mais il y a des "bruits qui courent depuis quelques mois".  Quelque chose se prépare.  Puis l'état d'urgence est déclaré. Les "attributions et prérogatives du GNSB ont été élargies en vue du maintien de l'ordre public". La dictature est en marche. Implacable. 

Larry Stack, enseignant syndicaliste, est convoqué. Toute manifestation est considérée comme une atteinte à l'autorité de l'État. L'épouse de Larry, Eilish, est docteure en biologie moléculaire. Elle perd son emploi dans un laboratoire de recherche où le nouveau directeur montre fièrement son insigne du NAP. L'araignée maléfique étend sa toile. Le drapeau de l'Irlande s'affiche de plus en plus aux fenêtres de Dublin. Dans les supermarchés, dans les bars, de nombreux quidams tendent l'oreille. Même le voisinage immédiat devient une menace.

Eilish, la narratrice, tour à tour effondrée et combative, se demande ce qui est vrai dans le vrai, peine à faire la part des rêves tapis dans son corps caverneux. Que va devenir son fils Mark qui ressemble de plus en plus à son père et veut s'engager contre l'oppression ? Que vont devenir Bailey et Molly, presque des enfants encore ? Quel futur pour le petit dernier, Ben ? Le chant du prophète ouvrira-t-il quelque issue ?

Alors que l'extrême-droite monte partout en Europe et que l'Afd en Allemagne conquiert des lands et que Jean-Philippe Tanguy du RN dit que "le travail rend libre", reprenant la sinistre formule des camps de concentration, Arbeit macht frei, le lecteur sent le poids d'une enclume sur son estomac.

Alors que de plus en plus de libéraux classiques déclarent qu'ils voteront RN au deuxième tour de la présidentielle en 2027 si Mélenchon est le compétiteur de Le Pen (Raphaël Enthoven, Luc Ferry, Franz-Olivier Giesbert...), une deuxième enclume pèse lourdement sur le lecteur. 

Alors que le grand patronat, lequel s'est toujours accommodé du fascisme, et ses sbires télévisuels déclarent urbi et orbi qu'il faut travailler 40 heures par semaine payées 35 (François Lenglet) et cesser de rembourser les petits congés maladie (Patrick Martin), une dernière enclume finit de terrasser l'espoir.

Voilà en tout cas un roman puissant, porté par une langue fiévreuse, obsédante et souvent poétique. On verra bien dans huit mois ce que ça va donner, tout ça.

mercredi 23 septembre 2026

Relire Cioran, Ebauches de vertige, 2

 

Comment ne pas se reconnaître, un tant soit peu, dans les fragments qui suivent. La mémoire persistante de nos organes conduit notre pensée dans de vaines complications et notre tourment, nourri par l'empêchement, taraude la chair jusqu'à la suffocation. Alors oui, un rire hystérique peut nous prendre, comme si nous contemplions notre cercueil. Quant à l'œuvre, voilà en effet un vocable surdimensionné. Les passions empoisonnent le verbe. La fatigue, oui, entretient parfois quelque feu qui éclaire un bout de chemin et apprivoise deux ou trois ombres. Mais on se lasse aussi de la fatigue. On cherche l'indolence, vautré sur un canapé, les yeux mi-clos, et on attend le flou ultime qui nous endormira.


"La fièvre anime une œuvre, - pour combien de temps ? Souvent la passion est cause que des ouvrages datent, alors que d'autres, produits par la fatigue, affrontent époque après époque. Intemporelle lassitude, pérennité du dégoût froid."

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"Dans mon enfance, profond ébranlement quand j'entendis mon père raconter, retour du cimetière, comment une jeune mère, ayant perdu sa petite fille, éclata de rire au moment où l'on descendait le cercueil dans la tombe. Accès de folie ? Oui et non. Car lorsqu'on assiste à un enterrement, devant l'absolue duperie démasquée, n'a-t-on pas envie de réagir comme cette femme ? C'est trop fort, c'est presque de la provocation, la nature exagère. On conçoit qu'on puisse sombrer dans l'hilarité." 

*

"L'indolence nous sauve de la prolixité et par là même  de l'impudeur inhérente au rendement."

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"Tout ce qui arrive est à la fois naturel et inconcevable. C'est la conclusion qui s'impose, que l'on considère les grands ou petits événements."

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"On est tenté de soutenir que tout ce qui étonne et détonne dans une civilisation avancée est le produit de nouveaux venus, d'immigrants, de marginaux avides d'éblouir... d'une pègre raffinée."

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"Nous oublions le corps, mais le corps ne nous oublie pas. Maudite mémoire des organes !" 

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Penser, c'est courir après l'insécurité, c'est se frapper pour des riens grandioses, s'enfermer dans des abstractions avec une avidité de martyr, c'est chercher la complication comme d'autres l'effondrement ou le gain. Le penseur est par définition âpre au tourment." 

 

lundi 21 septembre 2026

Relire Cioran, Ebauches de vertige, 1


De Cioran, bien sûr, il y a ses syllogismes amers et ses inconvénients d'être né. Et je retrouve Ébauches de vertige. Cette porte ouverte au doute fondamental de demeurer vivant, aux arrangements qu'on bricole avec le désespoir et le divin tantôt présent tantôt absent. J'en retiens surtout l'humour, parfois presque féroce devant le dérisoire. En ces vastes assombries que notre siècle déjà vieux traverse, cet humour-là entretient l'illusion de la survie. À laquelle nous nous accrochons, futiles anatifes crispés sur notre rocher sans substance.

"Je n'ai l'impression d'être efficace, d'être dans le coup, de faire quelque chose de positif, que lorsque je m'allonge pour me livrer à une interrogation sans fin et sans objet."

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"La plus grande des folies est de croire que nous marchons sur du solide. Dès que l'histoire se signale, nous nous persuadons du contraire. Nos pas paraissent adhérer au sol, et nous découvrons brusquement qu'il n'y a rien qui ressemble au sol, qu'il n'y a rien non plus qui ressemble à des pas." 

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"Éternité : je me demande comment, sans en perdre la raison, j'ai pu articuler tant de fois ce mot." 

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"De tout ce qui est apparenté au "psychique", rien ne relève autant de la physiologie que le cafard, actif dans les tissus, dans le sang, dans les os, dans n'importe quel organe pris isolément. Si on le laissait faire, il démolirait jusqu'aux ongles."

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"Seule une fleur qui tombe est une fleur totale, a dit un Japonais. On est tenté d'en dire autant d'une civilisation." 

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"On est et on demeure esclave aussi longtemps que l'on n'est pas guéri de la manie d'espérer."

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"Ne jamais perdre de vue que la plèbe regretta Néron. C'est ce qu'on devrait se rappeler toutes les fois qu'on est tenté par quelque chimère que ce soit." 

dimanche 20 septembre 2026

Tiens ! Et si je parlais de la dette ?


Rien n'est plus délicat que d'aborder un sujet auquel on ne comprend à peu près rien faute de connaissances spécialisées. Mais tout le monde en cause, de cette fichue dette, alors pourquoi pas moi ? Et puis j'aime surprendre les lecteurs, débarquer là où on ne m'attend pas...

La dette, qu'elle soit privée ou publique, repose sur un contrat tacite et un contrat écrit qui formalise la confiance mutuelle entre créanciers et débiteurs. Le contrat tacite est celui qui irrigue le corps social en son entier, du bas vers le haut et inversement. Dans les relations commerciales qui structurent le voisinage au quotidien (je fais confiance à mon boulanger, à mon médecin traitant...) comme dans les affects les plus intimes (je fais confiance à l'ami, à mon enfant qui entre à l'université...). Le contrat écrit n'exprime évidemment pas la même proximité. Empreint de tournures juridiques absconses pour le quidam ordinaire que je suis, il ressemble à une machine de guerre deleuzienne, avec ses espaces striés, codés et surcodés dont les liens produisent aussi leurs codages et surcodages. Il assujettit le corps et l'esprit à la nécessité de la rentabilité exigée par les flux du capitalisme aussi nomade que sédentaire. Il constitue un carcan que le débiteur ne peut desserrer de son simple vouloir, le créancier étant le grand maître des mâchoires. 

Dans la sphère privée, le seul découvert sur les comptes courants rapporte chaque année plusieurs milliards d'euros aux banques européennes. Lesquels génèrent, cela va de soi, leurs profits idoines. Donc, la dette publique, inscrite dans une durée apparemment indéfinie, canalise un flux d'intérêts à dimension galactique. Lesquels ne végètent pas dans quelque coffre balzacien, cela va de soi. L'argent ne supporte pas la stase. Tout est marchandise, y compris le corps producteur-assujetti évoqué par Michel Foucault. Et consentant... Ce qui complique la donne du problème. N'importe quel souscripteur à un contrat d'assurance-vie ou à un fonds de pension afin d'augmenter ultérieurement ses revenus souhaite, comme on dit, que son argent fasse des petits, si maigres soient-ils. Il est acteur d'un système qu'il espère durable, à l'abri des tensions politiques externes et internes. À ce propos, rappelons-nous le soulagement de George Sand quand elle apprit que la boucherie de monsieur Thiers avait définitivement terrassé la Commune de Paris : "Ouf ! j'ai sauvé mon mobilier !". Elle parlait évidemment de ses placements financiers, de ses rentes. Plusieurs économistes, même dans le camp des libéraux, constatent le retour en force de la rente dans la société française. Ils reconnaissent également que la financiarisation de l'économie rapporte plus que sa production effective via le salariat (qui coûte toujours trop cher). Ce phénomène pourrait s'aggraver rapidement avec l'avènement des intelligences artificielles. Moins productif, le corps humain n'en serait pas moins assujetti à l'imperium de la gestion la plus rigoureuse dès le plus jeune âge. Au demeurant, de nombreux jusqu'au-boutistes du libéralisme plaident pour un apprentissage précoce des arcanes de l'économie et de la finance. Tout en dénonçant le célébrissime "assistanat" qui en ralentirait les flux. Les sirènes miléistes n'ont pas fini de retentir, avec en rumeur de fond, les crépitements des tronçonneuses à l'abattage...

Mon état des lieux sans lieu défini, l'argent étant volatil, ne débouche sur aucune conclusion sûre. L'actuel charivari médiatique autour de la dette française ne permet pas au profane de dissoudre le flou en son entendement. D'un côté, les riches sont nuisibles, donc coupables de tous les maux et il faut les chasser. De l'autre, ce sont les retraités qui coûtent une blinde en pensions et soins hospitaliers, les immigrés qui squattent les logements sociaux, les bénéficiaires du rsa, les écolos farfelus avec leurs mantras décroissants et punitifs, etc. Salauds de pauvres ! Qu'ils vendent leurs bébés au boucher du coin et tout ira mieux, s'écrierait Jonathan Swift ressuscité ! Les libéraux, pour qui le plus grand bien commun s'arrête aux ponts-levis de leurs forteresses, disent cependant une chose vraie : Avec une dette pareille, on pourrait s'attendre à des services publics qui fonctionnent au mieux de leurs capacités. Où est donc passé l'argent ? À qui profite-t-il ? Comment s'organise la captation de la manne ? Avec quelles complicités ? 

Les striages explicites et implicites des questions  nous amènent à considérer la notion de "dégoût du vrai", explorée par Claudine Tiercelin. Le foisonnement des réalités alternatives ouvragées aussi bien par la presse classique que par les réseaux sociaux nourrit tant d'extases (joyeuse et/ou crépusculaires) qu'il éloigne le lecteur-spectateur du réel factuel avéré. Et c'est ainsi que ressurgissent les spectres de l'Histoire majuscule. Sa grande hache ne s'émousse jamais. Le désir de possession et la volonté de puissance en tiendront le manche jusqu'à la fin des temps humains. Les millions de victimes des deux guerres mondiales, des colonisations de l'Afrique subsaharienne, des dictatures communistes et non communistes, des potentats islamistes s'égosillent depuis les outre-tombes mais nous ne savons pas les entendre. Nous sommes sourds jusqu'au fond du nombril...

 

NB : La dette publique du Japon ; je ne m'intéresse pas qu'à sa littérature, s'élève à 248 % de son PIB. Elle est détenue à plus de 85 % par des acteurs nationaux (Banque du Japon, institutions publiques). Le pays est ainsi à l'abri d'une crise de confiance des investisseurs extérieurs. Dans le même temps, son système social est l'un des moins généreux parmi les nations dites développées. En matière d'éducation, l'accès à l'école primaire et au collège est gratuit. Depuis 2010, une loi garantit la gratuité des lycées publics mais son application est toujours en cours. Quant aux études supérieures, la plupart coûtent une fortune malgré les allocations boursières, et les cours du soir, quasiment obligatoires dans un contexte de sélection féroce dès le collège, représentent une charge supplémentaire. La situation des retraités n'est pas davantage un long fleuve tranquille. La pension vieillesse de base garantie par l'État, pour une carrière complète de 40 annuités, s'élève à environ 435 euros par mois en 2026 quel qu'ait été le statut de l'employé. La nécessité de cotiser dans le privé s'impose dès l'entrée sur le marché du travail (entreprise + fonds de pensions) et génère des inégalités abyssales qui conduisent de nombreux septuagénaires à l'emploi partiel, chichement rémunéré. 

Alors, pourquoi la dette publique japonaise est-elle deux fois plus élevée que la nôtre ? Serait-elle due à des investissements plus massifs dans le tissu industriel ou les nouvelles technologies ? Comment faire la part du vrai et du faux dans tout ce labyrinthe ?