La chose est entendue, bien et mal, depuis le temps des cavernes où murmuraient les corps caverneux des premiers humains : chacun de nous porte des fantômes dans sa psyché et dans sa chair. Nous leur parlons. Ils nous répondent ou se taisent. Les monologues ne sont pas toujours sécures, les dialogues non plus. Ce phénomène des voix intérieures s'appelle "endophasie". Dans les cas de dérangement extrême, angoisses du quotidien social et privé, souffrances émotionnelles et sentimentales, deuils..., elles tournent à l'hyperphantasie. Et c'est l'être tout entier, dans son agir d'étant, qui vacille sur les bords dérobés du réel. Un fantôme en cache un autre qui en cache un autre et, comme le dit Thibault Marthouret en riant, "quand on tire le drap d'un fantôme, il y a tous les autres draps qui viennent."
C'est avec cette conscience aiguë de nos rhizomes fantomatiques morts-vivants-vivants-morts qu'il a conduit son ouvrage Hantise et Soin auprès de soignants, de patients et de bénévoles à Bordeaux et ailleurs. En utilisant tous les ressorts conjonctifs de l'anthropologie pendant des ateliers d'écriture. "Les fantômes, entendus comme forces relationnelles et latentes, ont permis aux participants d'explorer des récits, des gestes et des expériences de soin autrement, et de mettre en mots ce qui serait, sans doute, resté indicible ou diffus. L'ambiguïté a été un moteur d'écriture puissant. Les fantômes ont été agis, imaginés, convoqués, interrogés", observe l'auteur. Mais comment dissoudre le flou quand l'indicible résiste à l'accouchement ? Comment agir ce qui nous agit ? Ces questions-là de l'ensoi et du hors-soi en nos cavernes poreuses. Ce long très long travail de patience. Dans tous les cas, le résultat de ces ateliers d'écriture est souvent bouleversant et toujours magnifique.
Extraits :
plume
Il pèse 400 grammes. Il n'est pas encore un fantôme. Dans mes mains, son corps est encore chaud... Son cœur bat lentement. Les battements, quasi inexistants, sous mes doigts accrochés à son cordon ombilical. Accompagnement. Il va s'éteindre rapidement, les contractions l'ont affaibli, il n'est plus relié à sa mère. Sa présence sera infinie, absolue, le lien ineffaçable, inoubliable.
D'un fœtus naît un fantôme pour la vie. (Maria Torrent Catania, auxiliaire puéricultrice et poète)
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l'enfant et les fantômes
Lequel de nous deux sera le fantôme de l'autre ?
Cette énigme m'apparaît au moment où l'enfant, haut de ses six ans, fait face au vieil homme... Je les regarde et les écoute en fantôme, silencieuse, dans une cuisine chaleureuse où flotte un autre fantôme complice. L'épouse du vieil homme a disparu depuis longtemps mais son visage radieux jaillit d'une grande photo. Elle habite toutes les pièces de la maison. Claire Mestre (psychiatre et anthropologue)
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l'héritage du vide
Ma grand-mère, c'est elle mon fantôme, depuis toujours ou presque, même en vie.
Quand j'étais petite, je me souviens qu'elle avait été opérée pour une descente d'organes, que ça ne tenait plus là-dedans. Je me dis que c'est ce vide-là qui poussait les organes dehors. Que le sort lui jouait des tours pour qu'elle ne devienne plus que ça, une béance, une âme qui pleure et qui cache. Marie Gaudou (médiatrice en pédopsychiatrie)
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consigne n°2
L'air est saturé de senteurs : des produits chimiques qui désinfectent, et un autre parfum, plus intime, celui d'un corps qui résiste et qui veut continuer à se battre. Ce n'est pas l'odeur familière de toujours. C'est l'odeur d'un corps blessé, qui a besoin de soin, d'attention...
Peut-être que ce qui est le plus difficile à décrire, c'est le toucher de cette petite chambre. Le mur, recouvert de crépi, est rugueux, le matelas doux mais trop plat... Natividad Garrido Rodríguez (professeure de philosophie)
Bien d'autres voix s'accompagnent dans cet ouvrage, apprêtées au chant ou à la scène, en espagnol, en grec, et Thibault Marthouret orchestre ici tant de bienveillance nonobstant les blessures. Nous les évoquerons dans un deuxième article avec la présence de Cynthia Fleury (La clinique de la dignité) et Brigitte Giraud (Le désespoir amoureux de la vie) qui savent féconder leur ignorance pour apprivoiser les fantômes.
Hantise et Soin une (h)antologie de Thibault Marthouret est préfacé par Mathieu Simonet et publié aux éditions Le Bord de l'Eau dans leur collection récits et soins. Il compte 244 pages et coûte le prix modique de 10 €.
nb : Pour en découvrir davantage sur l'endophasie et l'hyperphantasie, lisez Le mystère des voix intérieures d'Hélène Lœvenbruck.









