Dans son Autoportrait à l'encre noire, Lydie Salvayre s'attarde sur les créatures imaginaires qui lui viennent sur la page dite blanche mais déjà noire d'une multitude d'intentions floues. Elle ne pose que des questions. Les quelques éléments de réponse proposés restent prudents. Car saura-t-on jamais ce que c'est que d'écrire ? Notre cerveau, rappelons-le, est un continent peuplé d'inexpugnables forêts vierges. Qu'y trament vraiment nos neurones-lianes avec leurs axones gris ? À quels sauts dans le vertige nous convient ses scissures profondes ?
"Les créatures imaginaires que j'avais inventées dans mes romans n'avaient-elles pas esquissé mon portrait en creux, bien plus fidèle et ressemblant que je ne saurai jamais le tracer moi-même ? Ces créatures n'étaient-elles pas mes doubles secrets derrière lesquels je me tenais précautionneusement retranchée ou me dissimulant, quel que soit le travestissement dont je les affublais et le soin avec lequel je les fardais ? N'incarnaient-elles pas cette multiplicité des possibles en moi ? Qui parlait derrière le guide parricide du musée dans La puissance des mouches si ce n'était moi, ce que je ne compris que des années après ? N'était-il pas manifeste que tous mes livres sans exception s'abreuvaient à ma vie la plus étroitement mienne bien plus qu'à ses vagues entours ? Saurais-je, me demandai-je encore en me penchant sur ces quelques événements du passé qui me semblaient disjoints, épars, disparates, affadis par le temps et dont la couleur changeait avec les saisons, saurais-je dénouer leur écheveau et leur trouver une trame lisible, une ligne de vie, un sens, une fin ? Saurais-je coudre ensemble les loques de ma mémoire pour me confectionner un bel habit ?"
Puis Lydie Salvayre soupçonne que ce bel habit serait bien mensonger, autant que son récit décousu. Alors, autant demeurer dans le disjoint et l'épars et arpenter ce qui pourrait les assembler. En ce sens, les récits étoilés, ou constellaires, ouverts à tout ce qui n'est pas dit, sont peut-être moins des arracheurs de dents que les autres. Il nous plaît d'y croire. C'est déjà ça, suffisant pour tenir jusqu'à la fin du jour. La photographie de Cédric Merland ci-dessus exprime au mieux la nécessité de composer avec nos interstices en écho avec ceux de la pierre. Puis, par ricochet avec ceux de tout ce que nous hantons dans les pages grises de nos imaginaires.
Pour mémoire, cette photographie figure dans Les arbres écrivent aussi publiés par les éditions de la 21ème saison.











