Quand on travaille dans le monde de la communication, il y a des usages à respecter. Celui de la langue performante, d’abord. Il faut dire « le boss » et non pas « le patron » qui sent trop la vieille école. Et quand viennent les congés d’été, il sied d’avoir des projets loin des masses agglutinées. Le narrateur de Jérôme Carbillet, Mathias, n’en a pas. Il en invente un au débotté : une destination rare, destinée aux happy few, aux élus de la consécration. Au retour des vacances, il aura des choses à raconter sur la splendeur des paysages hors du commun et ses collègues auront le sentiment de s’intéresser à lui. « Gagnant-gagnant », note l’auteur ironisant. La conformité a un coût. S’y soustraire serait mal vu…
L’univers des sociétés d’import et des agences immobilières dites « imbriquées » (mais dans quoi ?) n’est pas davantage désirable. Ce ne sont partout que « Prosélytes aux dents blanches. Agents du vide. Histrions pathétiques. » La poésie elle-même n’échappe pas à ce théâtre ridicule où les métaphores se haussent du col. Que penser en effet de « la main du néant » et « du parfum des oubliés » ? Mais, dans ces milieux-là, des « charognards » de l’argent, il est bon de paraître cultivé, de s’ouvrir raisonnablement à la diversité de l’humain, de s’exercer à la spiritualité disponible sur des applications dédiées.
Les parents de Mathias, retraités cossus entichés de béton brut et de flamants roses en polyuréthane, cumulent tous ces travers. Ils sillonnent les mers du globe sur des forteresses flottantes, s’encanaillent lors des escales avec les pauvretés locales et consomment ce qu’il y a de plus tendance dans les expositions. Le père, parangon de fausseté et de mépris, est un adepte de la méditation, ici labellisée « Mindfulness ». Il arbore, nous sommes en août, une paire de « Ray Ban. Type Aviator » et s’inquiète du cours du Bitcoin.
Mathias, a du mal à s’adapter au virtuel des trompe-l’œil. Il aime sa solitude immobile, féconde en rêveries. Dans la maison familiale qu’il garde pendant que papa et maman sont partis en Thaïlande se gaver d’images préfabriquées, il renoue avec les émois de son enfance disloquée. Étendu sur le matelas de la piscine, emporté par le « bruit de crécelle » d’une pie jacassière déjà envolée, il rejoint parmi les nuages les « visages grimaçants » et leur « bestiaire fantastique ».
Mathias n’est pas censé rêvasser. Il a une feuille de route avec des étapes à respecter, quasiment un travail d’ingénieur nucléaire assorti d’un business-plan. Prendre soin de la piscine. Le contrôle du Ph (potentiel hydrogène) requiert la plus grande vigilance. Dominer l’eau du bassin avec du « chlore choc » affirme la toute-puissance sur une possession. Mais Matthias n’a jamais prisé l’ivresse des possédants. Il est lucide sur ce qui attend sa génération livrée aux appétits de la spéculation : « Quand nous ne serons plus productifs, nous remplirons un formulaire d’aide à mourir. Nous partirons très vite, sans larmes et sans souffrance, dans un réfectoire qui sent le détergent. » La mort, plus que jamais, sera un commerce juteux, forcément juteux.
Alors Mathias se désoccupe à autre chose. Lire, par exemple. Sauf que dans la maison, les écrans 4K ont remplacé la bibliothèque… Ou regarder des films. Sauf que les plateformes de location ont rayé de leur catalogue les œuvres qu’il aimerait revoir, Fanny et Alexandre de Bergmann notamment. Tsss ! Sur quoi jeter son dévolu ? Le streaming des vidéos pornos donne la nausée et les « tutos DIY » (Do It Yourself) sur Youtube sont vraiment débiles. Ne reste plus qu’à manger.
La nourriture a dans la nouvelle tous les semblants, vrais et faux, du symbolique. Une « côte de bœuf bien maturé » légitime un groupe d’appartenance supérieure. Celle du sang bleu dont on se pourlèche en bonne compagnie. Le congélateur est une cavernes à viandes : gigots de mouton, jarrets de porc, agneau de lait. Quand on a eu les dents longues pour se construire une place bien remparée dans la société du profit, on veille à les garder disponibles à la manducation. Et Mathias, vivant chichement de sandwichs à la sauvette cède à la tentation des « Fumets offerts à des dieux insatiables ». Mais qui est le dévorateur ? Qui est le dévoré ?
Tout ce ça, en minuscule comme en majuscule, n’est peut-être que chimères sur toile blanche au milieu du noir. Avec les désirs flous dont l’objet macérait déjà dans le ventre fiévreux de la mère. Tantôt enfouis sous les remugles des chairs ou courant, électriques, sur la peau frémissante. De l’été dernier, Mathias ne conserve qu’un seul souvenir : « une sensation, celle d’un contact prolongé avec une chose molle et spongieuse ».
Et c’est la même qui s’empare de la piscine et empire sous la chaleur suffocante. Elle est « visqueuse » comme [les soupes géantes de tapioca] dont on abreuve les bébés pour qu’ils deviennent forts et conquérants. Puis, totalement opaque, la voilà changée en « bol de lait » qui pue « l’œuf pourri ». Comment dès lors s’arranger avec l’idée et le désir de la faim ? Quand depuis longtemps on est attiré par « les délices du non-être », sommeillant dans les bas-fonds enfouis sous les bas-fonds de la psyché malmenée ?
Mathias, malgré son humour amer, se laisse submerger par des pulsions destructrices. L’agneau de lait, tisonné jusqu’à la rage sur le feu grondant du barbecue, ne connaîtra pas les lenteurs de la dégustation. Et voilà que surgit dans ce huis-clos insécure un personnage douteux malgré son costume impeccable. Comment et pourquoi est-il venu jusque-là ? Y aurait-il un danger ? Le jacassement des pies n’en mène pas large. D’autant que la nuit, quelques bruits dérangent parfois le silence quand le sommeil se retient de dormir. Hum ! Probablement un mauvais film avec ses peurs remontées des vieux puits qui hantent les représentations depuis les commencements de la pensée. Le grand secret, s’il y en a un, est à chercher ailleurs, dans les profondeurs de l’eau amniotique avec ses miasmes embusqués. Et c’est ainsi que le film n’en finit jamais de tourner, à vide dans la machinerie du Soi qui est peut-être un Autre. Ou rien. Peut-être. Peut-être.
La Piscine de Jérôme Carbillet s’apparente à la critique psycho-sociale et anthropologique. Quand l’imaginaire est dépouillé par la dictature des algorithmes, l’humain se trouve réduit à des courbes statistiques. Ses menus plaisirs, y compris amoureux, sont une marchandise comme une autre. Sa souffrance même est un objet sans sujet, évaluable sur le marché du bien-être en kit. Depuis la pandémie de Covid 19 et ses confinements, de nombreux employés dans tous les secteurs de l’économie ultra financiarisée ne supportent plus le management par l’anesthésie. L’humain n’est pas un déchet « qui se nourrit de ses propres excréments ». Quant au néant, avec sa main tendue ou retirée, bienveillante ou malintentionnée, les oubliés nient son existence. Le « parfum » de leur révolte ne se trouve pas en supermarché. Et c’est ainsi qu’il accède à la poésie, sans boursoufflures ni globish intempestif, dans la beauté nue des oiseaux parmi les frondaisons.
La Piscine de Jérôme Carbillet est publié aux éditions Tarmac, avec une image d'Eugène Shadko en couverture. Il compte 46 pages et une postface de votre serviteur. Il coûte 12 €.









