Avec l'été et ses tondeurs de chiens, la revue L'Homme long, dirigée par Jean-Claude Goiri, allonge de nouveau le pas. Le lecteur y retrouve ses trois mouvements : Scruter, Créer, Partager.
Dans son mini essai intitulé La société de la fatigue et ses burn-out, Béatrice Machet rend compte de la souffrance au travail et ailleurs en croisant sociologie, psychologie, anthropologie, philosophie et psychanalyse. Elle cite, parmi d'autres, Le capitalisme comme religion de Walter Benjamin, Il faut s'adapter. Sur un nouvel impératif politique de Barbara Stiegler et Comment habiter le monde d'Aurélien Barrau. Le lecteur apprend que le burn-out peut être précédé d'un bore-out quand le travail "est généré par un ennui profond, par une tâche qui ne stimule pas"ou d'un brown-out qui exprime la douleur de la perte de sens, de l'absurde et d'un conflit avec les valeurs personnelles. Béatrice Machet signale aussi "que la France est le pays d'Europe où les femmes travaillent le plus... avec une augmentation très nette des infarctus du myocarde". Et les nombreuses procédures numériques aggravent partout le phénomène.
Dans le deuxième mouvement, Créer, Robers Dolciné vitupère : "Je n'écris pas pour vous qui peuplez vos salons de violons saugrenus / Qui vendez à nos enfants les printemps du vide, ces saisons dans la cage morbide des jours défigurés". Notons aussi, dans Visite à domicile de Morgan Riet, l'indicible désarroi de l'homme seul : "Il a tout perdu, nous murmure-t-il... / Un trop-plein d'émotions, / mêlé / d'un sentiment de honte". Et "son appart [déborde] jusqu'à plus soif de bouteilles, de packs de bières vides". Y deviner, peut-être, un écho avec les Griseries de Philippe Minot : "silhouette gris sombre / trouant le luisant des lauzes / d'un ciel incongru... grises inerties / scie de l'ici-bas si las / terne griserie". Enfin, sur un ton plus léger nonobstant les grincements, Jean Azarel nous livre sa Balade l'homme long : "Hélas, hélices, et l'as et l'os, un covid long l'affecte et désormais son esprit longitudinal s'attache à chasser les frelons dans sa tête en téflon".
Le dernier mouvement, Partager, est le plus ample de la revue. Murielle Compère-Demarcy chronique la Chœurtographie de Christophe Dekerpel aux éditions La chouette imprévue. "...le lecteur plonge dans l'encrier du vécu : un vécu baroudeur, trempé dans les hot ou bad trips du cœur, où l'on trinque, où l'on saute..."
Philippe Bouret, arpenteur de la Foire du livre de Brive, a recueilli les mots de quelques auteurs "sur la place du traumatisme dans leur lien à l'écriture". Louise L. Lambrichs notamment, hantée par la guerre en ex-Yougoslavie : "Le trauma dans l'histoire, c'est la confrontation à un déni collectif, un déni de génocide... dans un monde de justiciers s'affichant à la fois comme innocents et comme "scientifiques"." Puis l'auteure égratigne les universitaires : "... ils ne vous laissent pas la parole... avec leurs théories, ils nous coiffent. L'illusion de maîtrise est abyssale. Comme s'ils savaient mieux que nous ce que nous faisons".
Amélie Nothomb se déclare "enceinte pour la 81e fois". Elle écrit ses romans "sur le mode de la grossesse". Dès le lendemain d'un accouchement, en voilà aussitôt une autre : "J'ai bien remarqué qu'il y a quelque chose qui se passe quand on ne s'arrête jamais. Quand on ne laisse jamais cicatriser la plaie. Il y a un mécanisme qui reste en route... ça continue de couler".
Chochana Boukobza évoque son grand-père kabbaliste. "Il écrivait en hébreu des mots qui se lisaient en arabe... Il a continué à écrire jusqu'à son dernier souffle. Il savait que désormais, il était seul, ses lecteurs dispersés ou disparus, et que la nouvelle génération n'avait pas les clefs pour le comprendre".
Parmi les autres contributions, relevons celle de Régis Nivelle sur l'œuvre peint d'Amel Zmerli : "une esthétique de l'altérité et du vivant [qui] nous invite à rejoindre et à porter intimement comme une subtile armure de paysages". Le lecteur appréciera le trait de l'artiste en s'immergeant dans les peintures de la couverture.
L'Homme long est publié par les éditions Tarmac. Il compte 144 pages et coûte 15 €. N'hésitez pas à vous allonger avec lui. Il a bien des choses à raconter.
J'ai également participé à ce mouvement partagé en évoquant les recueils de Lo Moulis, Rémi Letourneur et Thibault Marthouret, membres du collectif de poésie Pour Le Moment. Et aussi Emmanuel Échivard, Pierre Gondran dit Remoux, Mimoza Ahmeti.




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