Qui êtes-vous ?

Mon blog est celui d'un butineur effaré dans tous les champs du savoir. Et c'est ce même butinage qui m'a conduit à écrire des livres.

samedi 12 septembre 2026

Claire Griois, Une toute petite fissure


Autant le dire tout de suite : il y a longtemps que je n'ai pas lu un roman contemporain aussi bouleversant dans toutes mes fibres. Le lecteur entrevoit dès les premières pages de Une toute petite fissure qu'elle va s'agrandir et s'agrandir encore, cette fissure.  Puis le malaise s'installe sournoisement. Les questions font la culbute. Une aversion prend corps...  contre le personnage de Malo. Comment un amour fou peut-il conduire la dépossession aux portes de la mort ? 

Malo et Lola sont jeunes et ardents.  Ils s'étreignent, ils s'étreignent, galopent comme des chevaux ivres dans Paris et ailleurs, à toutes les heures du jour ou de la nuit. Malo est grand. Il a des "lèvres en formes de moustaches de chat" et ses jambes donnent dans la gambille à la moindre émotion. Plusieurs fois dans le roman, Lola, la narratrice, le qualifie de lionceau. Peut-être n'est-il pas encore sorti des représentations magiques du désir... Il faut tellement de patience pour grandir, avec l'autre...

Un jour, Lola tombe malade, gravement. Elle consulte toutes sortes de médecins qui proposent toutes sortes de diagnostics, impérieusement, sans la moindre empathie. En fait, ils ne comprennent pas ce qui s'est passé. Lola non plus. La vérité de son mal lui apparaîtra plus tard, presque trop tard. En attendant, entre les examens médicaux, son travail de réalisatrice pour France Télévisions et le quotidien de ses souffrances dans son petit appartement, elle s'arrange. Se déplacer de quelques mètres sur son fauteuil roulant entre les meubles lui arrache des cris. Les plus petits soins du corps relèvent de la prouesse. Il lui arrive même de se pisser dessus. La fissure est déjà bien plus qu'une brèche, annonce déjà le précipice qui indigne le lecteur.

Au début du calvaire de Lola, Malo assume au mieux son rôle d'accompagnant. Mais, chat ou lionceau, il a besoin de vivre à cent à l'heure vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Même quand il dort et rêve, ses jambes font du tricot, sa respiration a des soubresauts. De plus, il est très sollicité par les excès de son milieu professionnel : la musique et la quincaillerie des joies automatiques (concerts à ne manquer sous aucun prétexte, excitations électroniques sous les sunlights des boîtes les plus tendance, etc). Et il a deux potes, survoltés tout pareil, qui pendent leur crémaillère à Lille. 

Au diable la lenteur et les gestes qui soignent ! Les mots eux-mêmes, jusque-là enflammés par le vertige, pataugent dans un silence poisseux. Malo se fait la malle. Lola reste avec ses embarras de sang et d'âme, la ritournelle de la tourterelle qui "s'ébroue, trempée", les consultations de sites sur internet pour défricher les énigmes des comptes-rendus après des investigations magnétiques où l'humain est traité comme une marchandise. Aussi se résigne-t-elle au plan b que sa mère lui a proposé, à Vannes. Une chambrette avec seulement un Velux. Sur le toit d'en face, il y a une girouette qui représente un cycliste "rouillé, figé". Comme la maison d'arrêt à quelques encâblures. Des mouettes ont remplacé la tourterelle, tourneboulées par la présence absente de la mer aux marées improbables.

Lola sait désormais d'où lui vient son délabrement. Elle passe en revue tous les outrages qui ont élargi la faille du précipice.  Aura-t-elle la force de ne pas tomber ? Restera-t-elle jusqu'à la fin de ses jours une femme abandonnée ?

Le lecteur masculin tremble jusqu'au dernier mot. Avec cette question subsidiaire : " Et moi, pourrais-je me comporter comme Malo si ma compagne tombait gravement malade ? ". 

Une toute petite fissure de Claire Griois, porté par une écriture incandescente à couper le souffle, est publié aux éditions Quartier libre. Il compte 233 pages et coûte 20 €. Lisez-le et faites-le lire autour de vous. C'est urgent.

Le premier roman de Claire, Le cœur quand il explose, est publié aux mêmes éditions et a été chroniqué aussi sur ce blog. 

 

 

vendredi 11 septembre 2026

Le participe passé et moi


Ainsi donc, l'information circule sur les réseaux sociaux, la grande pédagocratie parisienne envisagerait d'abroger la règle épineuse de l'accord du participe passé avec le verbe avoir. Les écoliers et les collégiens suant sang et eau pour essayer de se l'approprier.  Il est vrai que, simple à la base, elle recèle aussi quelques pièges. Tout dépend de ce fichu complément selon qu'il est agissant ou subissant. L'exemple le plus souvent cité est celui-ci : les musiciens que j'ai entendus jouer (on accorde parce que ce sont les musiciens qui jouent) et les musiques que j'ai entendu jouer (on n'accorde pas parce que les musiques sont jouées).

Alors je ne sais que penser vraiment.  Soit je cède à mes tentations conservatrices (pas touche !), soit, les chausse-trapes de la grammaire conduisant trop souvent les élèves à trébucher, on adapte. Mais jusqu'où ? Voilà le problème ! Après l'éradication de l'imparfait du subjonctif et la réduction de l'apprentissage du passé simple aux seules premières et troisièmes personnes du singulier et du pluriel, je m'inquiète. D'autant qu'à l'école élémentaire, le trio grammaire-conjugaison-orthographe a été remplacé par le sigle ORL (Observation Réfléchie de la Langue). Voilà une trouvaille à laquelle je me suis montré obstinément sourd (je ne résiste pas au jeu de mots...) pendant mes dernières années d'enseignement. 

Et la question que je me pose concerne l'accès de nos jeunes à la littérature. Ils ne pourront pas lire Flaubert, le patron des lettres françaises. Mais ils ne pourront pas lire davantage Frédéric Dard, le créateur gourmand du commissaire San Antonio et de l'inénarrable Bérurier. Une langue sans grammaire est une langue-poulpe, qui dégouline selon les poussées des vents idéologiques.  Et le réel s'en trouve d'autant invertébré. Dans le corps. Dans la pensée. Dans les affects. Etc. Lesquels sont de plus en plus matraqués par le globiche de la publicité, de l'information à jet continu, de la banque, de l'entreprenariat...  Tout ça sans oublier l'Intelligence Artificielle, œuf corse (clin d'œil à mon commissaire titillé aux commissures). À quoi bon apprendre à écrire correctement pour rédiger un CV, postuler à un emploi ! En deux secondes, l'IA rend la copie. Bientôt, elle pondra à la chaîne de la niou romance et du fil goude qu'elle vendra directement sur ses réseaux. Plus besoin d'éditeurs ! Plus besoin d'auteurs ! Plus besoin non plus de savoir jacter français ! Et elle clamera urbi et orbi, comme la p'tite Sandrine : "j'en ai rien à péter !".

dimanche 6 septembre 2026

La Page Blanche, N° 68


La revue La Page Blanche s'accompagne toujours d'une page grise. C'est que le blanc ne va jamais de soi et surtout pas sur une page déjà chargée de toutes les couleurs avant que de s'ouvrir au désir d'écrire. Elle a besoin, pour exister, d'une page grise, comme un ubac où se trament les ombres mêlées du visible et de l'invisible.

Dans cette soixante-huitième livraison,  la rubrique Simple poème accueille Tom Saja qui, le nez dans le cul des vaches, s'en prend à L'amour de la vie. Le monde des paysans est bien malade. "le fermier avait encore / les vaches à traire / les moutons à tondre / les haies à ratiboiser / les factures à payer / le tracteur à réparer : le démarcheur à envoyer chier / mais il est resté semer un peu de joie dans les yeux de mon fils". Rien n'est jamais totalement perdu.

En écho, la poésie pince sans rire de Laurence Lagrange qui démonte les idolâtries  océanes : "Je fais quoi ici    aucune réponse de l'océan    toute une vie à attendre        si peu importante    un ectoplasme    sans chair ni os    sans odeur        un rire jaune me répond    les dents sont des rasoirs"

Notons également les saccades assombries de Christophe Condello : "nous revêtons l'usure / des caresses atrophiées / saisons opacifiées / entre les deux yeux / demain / un costume de sapin / mis en terre". 

Puis voilà les  Poètes de Service ; de longs passages leur sont ouverts. Notons Marie Rouzin : " Tu cherches le silence / Ta langue est sans or sans capital / Pauvre héritage / À peine connais-tu l'art de creuser pour trouver les filons des métaphores". Relevons aussi Claire Gauzente : "mettre ta cervelle dans tes mains / plier ranger / remiser dans le placard au fond / sous les torchons du bas / passer à la javel chaque cellule de ton corps / plier ranger / recommencer".

La rubrique Séquences immerge le lecteur dans les profondeurs pariétales chères à Patrick Modolo où l'art "s'enfonce dans les ténèbres du temps" selon les mots de Baudelaire. " Bouteille / À la terre / Capsule / Temporelle / Enfouie / Enterrée / Vivante / Comme / Pour mieux / Ressusciter / Au grand jour / À la lumière / Du sens". Autant dire que nous n'en finirons jamais avec ladite bouteille, garante de l'éternité des arts tant que les hommes demeurent.

Remarquons également Julien Boutreux qui [prévoit la fin du monde pour la fin du mois] et Philippe Blondeau déclarant : "La bête ne sait pas qu'elle meurt / et sa souffrance semble pure / s'étonne-t-elle malgré tout / comme nous de se souvenir ?"

Il est évidemment impossible de passer en revue tout le blanc de ces pages. Notons quand même une note de lecture sur L'odeur du graillon de Rémi Letourneur, publié chez Cheyne. L'auteur est comparé à L.F. Céline, Reverdy et Lautréamont alors [qu'il tient sa solitude par la taille]. Tout en taillant la route loin de ses parents qu'il a abandonnés dans sa couveuse...

Et terminons avec La page grise, définie comme suit : "une longue page d'expérimentations littéraires, [qui] offre ses colonnes aux débuts prometteurs comme aux fins assumées". Avec ici la mise en lumière de Clarisse et Hubertus d'Alain Rivière, pièce de théâtre où la poésie occupe toute la place avant même d'entrer en scène. 

Pour mémoire, La Page Blanche a été fondée en 2 000 par Constantin Pricop, Pierre Lamarque et Mickaël Boris Lapouge. N'hésitez pas à la commander à votre libraire préféré. Elle vaut bien des détours, entre le blanc et le gris où la palette du multicolore aime à se déplier. 

samedi 5 septembre 2026

L'espagnol et moi


Les truchements du vieillissement en leurs artères obscures sont des voies impénétrables. Je pense de plus en plus souvent aux gens parmi lesquels (et avec aussi) mes enfances se sont essayées à grandir. Dans le même temps, je pense également de plus en plus souvent à la langue espagnole ; découverte enchantée en 1968 grâce à Los lagartos de Federico García Lorca magnifiquement interprétés par Paco Ibáñez sur le tourne-disques d'une jolie professeure. Étonnant, non ? L'envie me prend de tordre les quelques concepts psychanalytiques à ma disposition afin de pouvoir les cheviller. En partant d'un postulat qu'il m'arrive de proposer à la cantonade, pour m'amuser : LA LANGUE MATERNELLE N'EXISTE PAS. Eh oui ! Il n'y a pas un ensoi "pur" de la dite langue. Elle se mêle dès ante partum aux parlers de la famille, du voisinage proche et du voisinage lointain, de la télévision, des téléphones, des chats et des chiens, sans oublier, si on grandit à la campagne, ceux des veaux, des vaches, des cochons et des couvées... À la maternité, d'autres voix sèment le trouble : celles du médecin, de l'infirmière, de l'aide-soignante, de la technicienne de surface, de la voisine de chambre, des visiteurs.

Alors, pour en revenir à l'espagnol et moi, n'ayant pu me reconnaître un tant soit peu dans la langue maternelle avec des individus qui parlaient charentais, j'ai plongé tout de go dans le castillan, celui, dit-on qu'on parlait à Valladolid. M'a-t-il permis de m'inventer une mère idéale en écoutant la jolie professeure ? Le vocable "madre" venait-il plus facilement jusqu'à moi que celui de "mère" ? Dépliait-il d'autres représentations qui arpentaient ma psyché même si je n'en avais pas conscience ? 

En classe de troisième, l'enseignement de l'espagnol était en ces temps d'une grande exigence, avec, déjà, l'étude de textes littéraires brefs, je savais agencer dans cette langue extra-utérine des situations narratives et descriptives. Puis, au lycée, j'ai lu Platero y yo, ce court roman poétique de Juan Ramón Jiménez. Je lui dois d'avoir retenu le mot "hocico", "museau", alors que je déplore chaque jour l'étroitesse de mon vocabulaire ordinaire... Comment retient-on et pourquoi ? Encore un mystère. Enfin, étudiant en carte pendant deux ans ; je brillais surtout par mes absences, j'ai lu La familia de Pascual DuarteCrónica de una muerte anunciada et de longs passages du Canto general car Neruda m'accompagnait depuis 1971. Un soir d'automne dans la salle d'études au lycée Guez-de-Balzac, un pion écrivit sur le tableau, sans rien dire : Pablo Neruda, prix Nobel de littérature. En juillet 1974, ayant décroché sans gloire le bac au rattrapage, les éducateurs qui ont apaisé les soubresauts de mon adolescence m'ont offert, en français, J'avoue que j'ai vécu. Si j'ajoute à cet ensemble les deux séjours linguistiques que j'ai passés à Santander, le premier dans une famille franquiste et le deuxième dans une famille ouvrière mais je ne sais pas si elle en pinçait pour le fanatique du garrot, l'opacité recouvre prou le flou. J'étais bien loin de configurer l'étonnement qui me saisissait, sans doute à bas bruit, au milieu de ces familles où il y avait une mère dans toutes ses expressions de mère et même, dans la deuxième, un père. Dont les noms n'en finissent jamais d'errer... Dupes, forcément dupes...

Aujourd'hui, je ne me sens pas capable de lire un roman en espagnol. C'est trop d'efforts pour ma fatigue. Mais je peux lire des poètes. Ainsi j'ai lu et traduit en français Zapatos de andar calles vacías (Chaussures de marche dans des rues vides) de l'excellent Raúl Nieto de la Torre. Le livre a été publié aux défuntes éditions Pleine page. Puis j'ai traduit des extraits de la Cubaine Elaine Vilar Madruga pour Recours au poème. Et je me suis penché sur la poésie argentine de Belén Zavallo pour l'ouvrage collectif  Voix cordillères / Cordillera de voces aux éditions Klac et Aux cailloux des chemins. Il y a peu, je me suis délecté à traduire quatre poèmes du Geográfica Mente de Miguel Ángel Real. Je ne saurais pas vraiment dire quels agencements se retroussent les manches dans mon esprit pour atteindre cette délectation. D'aucuns répètent que traduire c'est écrire. C'est probablement un peu vrai. Mais, quand on a un rapport ambigu avec la langue dite maternelle, le désir d'y revenir via la traduction, avec tous ses méandres et trous d'air, est forcément instable. Comme un fœtus mal accroché ?

Enfin, j'écris aussi de la poésie en espagnol. Mis pasos son mis versos ont paru aux éditions Tarmac avec ma traduction-adaptation. Et maintenant, je mets la dernière main à El paisaje no me pertenece más que yo (titre provisoire) que j'ai envie de traduire littéralement par Le paysage ne m'appartient pas plus que moi

L'énigme de l'appartenance, encore et toujours. Comment appartient-on à une langue ? Comment s'y appartient-on ? Une langue est un corps dont la grammaire est le squelette. Supposons que j'aie des problèmes avec ma grammaire comme avec mon squelette. Oui, ce doit être ça. Tout ce ça là. Et ailleurs. 

mercredi 2 septembre 2026

Reprendre la marche

 


Quand on a le sang qui fait des grumeaux, il est sage, dit-on, de ne pas croupir sur un canapé, fût-ce avec un livre. Alors arpenter de nouveau les artères non bouchées du quartier. Ouvrir les yeux autant que les pas. Sur ce qui bouge et ne bouge pas. Et le stocker tout de go dans la mémoire pour en dresser la liste :

- Une grosse plume de pigeon qui se souvient du corps qu'elle a quitté, peut-être aux abois

- Une reuneuse avec d'énormes écouteurs vissés dans ses oreilles et le téléphone à la main

- Le bateau abandonné de la Lorelei et ses complaintes rhénanes

- Le fouillis de bois blet et de métal rouillé des Vivres de l'Art autour d'un bunker de la dernière guerre en attendant la suivante

- Le cul blanc d'une Traction avant à vendre 

- Le jardin propret de la Cité du Vin et son expo de photos minables façon facheune ouique

- Une pimprenelle qui appuie prou sur le champignon de son automobile

- Une autre pimprenelle qui brandit son vous-savez-quoi comme un ostensoir


-  L'école de businesse Vatel et ses sbires en costume à la pause sous le soleil encore matinal

- L'hôtel Moxy trois étoiles et sa parladure globicharde

- Des trottinettistes inconséquents sur le trottoir

- Des vélocipédistes qui ne le sont pas moins ; un jour l'un d'eux me renversera

- Le tram B chuintant comme un jars encore ensommeillé

- Tant d'autres choses dans l'infini chapelet du visible qui je transforme en invisible et inversement

 

Et voilà ! C'est tout pour aujourd'hui.  Je retourne à mes langueurs qui ne sont pas océanes, le dargif bien calé sur mon canapé. 

 

mardi 1 septembre 2026

Relire Lionel Bourg, Dans le vent du chemin, 1

 


Dans le vent du chemin rassemble les pages du journal tenu par Lionel bourg de décembre 1996 à mars 1998. J'ai eu la chance de rencontrer ce poète à portée d'humain au début des années 2000. Un cœur  simple qui se définit comme suit en quatrième de couverture dudit ouvrage : "N'étant pas recensé parmi les anges, n'aspirant pas davantage à la "voyance", je ne serai jamais trafiquant d'armes (ou politicien, ou ambassadeur, dealer de radicalité post-debordienne ou domestique). Je suis un diariste athée."

Je retrouve avec plaisir les post-it qui ont accompagné mon chemin de lecteur. Alors j'y retourne et vous offre ces quelques bribes :

9 décembre

Tout gosse, je ressentais la même difficulté, d'appartenir. La même angoisse. La même lassitude. 

Dehors, la pluie nettoie les rues. Ce qui un moment s'était assoupi, sage, feutré, douillet en dépit du froid, se liquéfie et ruisselle. C'est une eau sale, une eau terne, qui dans les caniveaux charrie en direction des bouches d'égout les divers détritus qu'aucun môme ne confond maintenant avec des radeaux ou des caravelles.  

24 décembre

Sur ma table, les livres s'accumulent... Le mal des fantômes de Fondane, Pourparlers de Deleuze, Un chant dans l'épaisseur du temps de Nuno Jùdice...

J'aime ces fortifications de papier : elles m'intimident mais me protègent, à moins que, bunkers improbables, les bouquins ne représentent une ligne Maginot en trompe-l'œil, d'où je devrai derechef me précipiter dans le vide.

4 janvier (1997)

Maman : le regard qui s'absente, se délave ; on la devine alors absolument hagarde, qui scrute dans l'espace d'indiscernables appuis. L'instant d'après, écroulée, affaissée en elle-même, c'est une implosion d'être, d'où l'incendie repart. Hanneton rendu fou par la transparence du verre à travers quoi on l'observe, qui se cogne contre la paroi, tombe, bourdonne, s'envole, retombe...

6 janvier

Des agrégats de mots, des grappes ou des colonies parasitaires, ces livres que je lis malgré les circonstances, ces lettres et ce journal que je rédige, me promettant de ne pas (trop) théoriser, ne pas subsumer sous de pataudes considérations linguistiques ou de grandiloquentes paraboles cette tension, ce chaos, cet étoilement du silence au cœur de ce qui l'insurge et l'embrase, le provoque, le nie, le caresse...

23 janvier

Déchiffré sur un mur : 

"Sybille, je t'aime de tout mon amourre." Cet excès, ce roulement de tonnerre final (cette cyranesque promesse ? ), qui débordent l'orthographe, m'ont ravi, surgeon d'une poésie native bien que, j'en tranche à ma guise, involontaire. 

6 février

Souvent, des visages m'apparaissent, de passantes dont les traits s'effacent sous ceux de quelques mortes - un crochet de docker alors, dans le plexus, frappant, frappant... -, toujours les mêmes : la grand-mère de Cécile (elle descend d'un car ou d'un trolley, sort de chez le coiffeur, savoure un gâteau dans un salon de thé), Martine, décédée (pouah, quel adjectif ! - crevée, bouffée par son cancer de la peau...) il y a plus d'un an - amour d'adolescence, Martine, premier baiser... - Mireille, ma cousine, qui s'ouvrit veines et gorge à la fin de l'hiver dernier... Le temps de me ressaisir et les visages s'estompent, cependant que me hante l'irruption de la mort dans les sourires ou les regards des inconnues.

lundi 31 août 2026

Le corps dépose parfois, 2


La compagne aimée demande si la douleur n’est pas trop forte. Ses lèvres dessinent des papillons roses et butinent les calices du bouquet dans son vase. Il faudrait qu’il ait un col de cygne pour que l’image soit totalement sucrée. On sourit et la douleur reflue. On pense aux années déjà partagées, à celles qui viendront encore. Avec leurs mots pour épauler les corps. En attendant.

Le poète Joë Bousquet est resté alité de 1918 à 1950. On imagine mal l’insurrection de sa jeunesse fauchée par un fusil quelques mois avant la fin de la guerre. On ignore comment ont pu avoir lieu des accommodements raisonnables avec l’absurde. Les grandes douleurs sont-elles vraiment muettes ? Quel poète serait devenu Joë Bousquet si la tragédie avait surgi d’un autre hasard ? On passe avec cette question un moment filandreux. Qui épaissit l’esprit. Le corps aussi s’engourdit. On tirerait volontiers les rideaux dans la chambre. Que soient submergées les ombres sous le lit et la peau ! Joë Bousquet aura souhaité cela parmi des milliers d’autres souhaits. Dans la colère. Dans la malédiction de toutes les boucheries humaines. Être cloué à vingt ans comme un coléoptère sur une planche ! Puis dans quelque chose comme un apaisement nécessaire. Un apaisement qui ne s’est pas résigné. Qui a continué à faire vivre les restes du corps. Inexorablement.

On vide toutes les heures une poche remplie d’urine et de sang. On mire la couleur du liquide comme on mirait autrefois les œufs fécondés. Piètre comparaison. Où se trouve la vie dans ce caillot qui glisse si mal le long du tuyau en silicone ? Et la mort, que trame-t-elle dans les plis les plus sombres ? On s’agace. On referme le robinet de la poche. On s’en retourne à la couche. Tout est calme dans la maison. Les objets restent à leur place d’objet, ne contrarient pas les gestes rétrécis. Le bouton d’un tiroir jette un ou deux éclats de nacre. La lampe du salon n’organise aucun mystère avec des ombres fausses. On tiendra jusqu’au soir sans les tromperies des questions. On saura faire respirer l’esprit au creux du ventre.

L’enfance encore vient déranger le silence. On ne sait pas s’en prémunir. On regarde comme au théâtre le défilé des souvenirs. A-t-on vraiment joué dans cette pièce ? L’a-t-on seulement regardée depuis des coulisses ? On a eu cinq ans puis dix puis. On en a soixante-deux. Les paysages ont été retouchés mais ils mentent peu. La solitude était déjà là, dans le sang. Des brassées d’oiseaux traversaient le ciel et les brumes. Le vent dans les blés de juillet tenait d’étranges conciliabules et on avait peur. Et on prenait du plaisir à cette peur qui faisait vivre la peau. Les blés ont disparu de l’imagier. Le vent n’a que le seringat du jardin pour horizon. Les oiseaux volent par deux à ras de terre. On vieillit. Le corps ne remplit plus tout à fait le corps. La mort travaille le vide.

Il y a une semaine on traversait la ville la nuit. Les boulevards baignaient dans un jaune usé. Les abribus étaient déserts. Un long trait de jazz aurait pu suivre le trajet de la maison à l’hôpital. Tout allait bien. La mélancolie se tenait loin des regards et des chiens. Quelques trouées claires entre les nuages allégeaient le poids du ciel. L’accueil était prêt sous les lampes du bloc opératoire. Des écrans veillaient. Des lignes vertes couraient avec des lignes bleues. Des visages passaient. Des voix parlaient. Un ballet de bleu de vert de blanc. A-t-on inventé aussi un peu de rose sur le mur soudain ajouré d’un fenestron ? A-t-on rêvé la vie de l’anesthésiste qui venait de Lituanie ? A-t-on seulement pensé dans le passage au noir ?

 

Image de Frédéric Duprat 

 

 

 

 

 

 


dimanche 30 août 2026

Lucas Belvaux, Chez nous

 


C'est la première fois que je consacre un article à un film. Je n'ai pas une culture cinématographique tellement développée. Je comprends les images encore moins que les mots. Mais le film de Lucas Belvaux m'a effrayé. Parce que j'y ai vu une anticipation de ce qui risque de nous arriver après mai 2027.

La jeune Pauline, infirmière à domicile dévouée à ses patients dans une ville moyenne du Pas-de-Calais, mère de deux enfants qu'elle élève seule tout en assistant son père malade, aime les gens, tous les gens. Elle se laisse peu à peu convaincre par un médecin ancien député européen de se présenter aux élections municipales sous l'étiquette du Rassemblement National Populaire. Elle est prise en main par le staff du parti et, pour les besoins de la communication, accepte de teindre ses cheveux en blond. Elle apparaît comme tête de liste sur les affiches, participe à toutes les réunions de la campagne mais ce n'est pas elle qui rédige le programme en cas de victoire. C'est une autre femme, oratrice rompue de longue date à toutes les roueries de la politique. Parallèlement, elle retrouve le dénommé Stéphane qui fut son premier amour quand elle avait seize ans.  Elle prend enfin du temps à soi, de la tendresse. Mais se présente un gros problème. L'individu n'est pas du tout recommandable pour une formation en quête de respectabilité. Il fréquente encore des groupuscules identitaires lourdement armés qui s'adonnent à des exactions dans les quartiers pauvres essentiellement peuplés de familles issues de l'immigration. Si cela vient à se savoir, l'élection sera perdue. Pauline subit des pressions pour le quitter, est suivie dans ses déplacements par le service d'ordre...

Ce qui m'a effrayé, c'est le glissement insidieux de la jeune femme vers les représentations les plus crépusculaires du RNP. Comment elle adopte peu à peu tous ses éléments de langage, comment elle les ressort quasi mécaniquement. La violence à l'état latent est également très bien décrite par Lucas Belvaux, d'autant plus que quelques scènes glaçantes la montrent à l'œuvre. Un jeune rebeu y perd un œil.

Alors voilà, j'ai physiquement peur de l'éventuelle exacerbation des passions noires au mois de mai prochain. Et sachant qu'en Allemagne l'AFD pourrait bientôt conquérir un land, j'en oublie que l'histoire n'est pas une photocopieuse.  

samedi 29 août 2026

Le corps dépose parfois

 


(J'ai écrit ça il y aune dizaine d'années ; il y aurait à reprendre mais je reprends pas. Voilà.)

 Dormir pour apprivoiser ce qui résiste dans le corps. L’oiseau idéal drainera les sanies et le ciel sera un drap bleu au réveil. Sourire. Tenir avec les mots les plus simples. On l’a deviné il y a longtemps. Un  grain de plâtre tombé du mur nous l’aura dit mais c’est plus tard qu’on l’aura compris. En suivant le chat qui jouait à la feuille morte. Un jour de novembre. Sourire. Etait-ce vraiment l’automne dans la terre meuble du seringat ? Le vent avait-il quelque saute à murmurer dans les branches ? Et voilà retrouvé, dans le fil des questions, le souffle du sang. La nuit peut tomber.

La sensibilité à l’invisible est plus aiguë depuis qu’on a le mal au fond du corps. Dira-t-on qu’on sent parfois l’urée couler jusqu’aux orteils pour y déposer ses cristaux ? On la reconnaît au froid qui l’accompagne, dont on suit la progression au travers des fibres. On sent aussi beaucoup mieux à l’extérieur de soi. Le cerveau s’ouvre davantage à la densité de l’air. Il en suit les méandres parmi les ramures du jardin. Les déplacements au passage du chat et de l’oiseau. Il mesure l’étirement possible de la goutte d’eau sous un robinet avant la chute. Il saurait dans la fièvre deviner le nombre de gouttelettes éparpillées autour de la bonde. On imagine les visages penchés en aparté, qui ne veulent pas croire. On devine sous les fronts butés quelque sarcasme. Un peu de tristesse enroule un peu le corps. On s’y blottit avec la compagne aimée. Loin.

C’est un dimanche de lumière sale. On se réfugie sous une couverture de laine rouge. Tout sera plus long. Laver le corps. Désinfecter le corps. Habiller le corps. Détendre l’esprit dans sa grande solitude. On guette un mouvement par la fenêtre trop immobile. Rien ne bouge et rien ne bruit. La vie aura quitté le monde. L’oiseau las, le chat taciturne se seront dégoûtés du silence. On s’amuse un moment de cette image d’animaux qui renoncent. On se souvient de la dissipation de la vie dans un roman italien. Un seul témoin pour dire l’effroi du vide mais à qui ? Le silence n’est d’aucun secours s’il est trop silencieux. Le corps se remet à geindre. Il faudrait se lever. Dresser la liste des gestes qui ouvriraient le chemin jusqu’au fruit sur la table du salon, jusqu’à la bouteille d’eau à remplir encore. Il faudrait cela dans la lumière sale. Et la paix viendrait dans le sang. Mais un volet qui grince recompose l’espace dans la chambre. Tout sera plus long. Plus loin.

On pense peu aux grands souffrants qui résistent toute une vie. Leurs actes sont des leçons. Leurs paroles sont des leçons. Construisez votre joie comme nous construisons la nôtre, disent-elles. Oui. Bien sûr. Il faudrait penser davantage à ces grands souffrants qui résistent. On donnerait de la force à l’oiseau contre le vent. La lumière blesserait moins les yeux tristes. La douleur aurait l’aiguillon plus doux. Bien sûr. Et pourtant. Cette réticence qu’on a. Le dépassement de soi tresse des lauriers à la chaîne. Frappe des médailles sur la poitrine des valeureux. On n’est pas valeureux. On craint le sang qui s’épanche. On redoute les urines retenues dans la vessie. Et l’oiseau ne tient pas debout sur le muret du jardin. Il a peur. La pluie pourrait tomber. Une branche casser. Et ce serait l’aubaine du chat tendu vers sa proie. L’autre leçon du pire.

 

 

 

 

jeudi 27 août 2026

Cette grande maladie-là, civilisationnelle

 Les plus anciens se souviennent de la chanson de Gaston Ouvrard en 1932, Je ne suis pas bien portant. En juillet de la même année, Hitler obtient 230 sièges sur 608 aux législatives. Cependant que des combats de rue embrasent la Prusse (99 morts entre le 14 juin et le 20 juillet). À Hambourg, les violences nationales-socialistes tuent 17 personnes et en blessent 100 autres (source Wikipédia). On connaît la suite, avec en arrière-plan la crise de 1929...

Alors, bien sûr, l'histoire n'est pas une photocopieuse. Bardella n'est pas hitlérien, Mélenchon n'est pas stalinien. Mais le corpus politique de notre époque, au plan européen, est aussi malade que le corps du militaire passé en revue par le chansonnier. Que la crise économique, financière, sociale et sociétale s'aggrave encore, que les tensions internationales multiplient les risques sur notre sol, que la sphère médiatique brouille davantage les repères de l'électorat et attise jusqu'à l'incendie les agrégats purulents de la haine et Bardella et Mélenchon pourraient céder aux sirènes autoritaristes. Ce sont là des invariants depuis les commencements de l'homme. 

Aussi, tel un dévot se mettant à douter de ses croyances, je me répète : L'HISTOIRE N'EST PAS UNE PHOTOCOPIEUSE. L'HISTOIRE N'EST PAS UNE PHOTOCOPIEUSE...

Mais. Mais. Maiaiaiais !!!

Notre civilisation dite occidentale est malade. Ses hôpitaux, ses écoles, ses tribunaux, ses commissariats chancellent. Ses commerces et ses entreprises vacillent. Même l'industrie automobile en Allemagne titube, c'est dire !  

Et le lien entre les hommes, dans tout ça, tellement dévasté ? Comment soigner le cœur quand il vient à manquer ? Comment rasséréner l'esprit gangréné par les chimères ? 

Je ne crois pas mon cœur défaillant. Il lui reste un peu de politesse et un peu de générosité. Mais mon esprit bat la campagne qui n'est pas électorale. Pour le ressaisir, je pasticherais volontiers la chanson de l'espiègle Gaston. Afin que mes zygomatiques se détendent un tantinet, poil au nez. Afin que mon sang ne fasse point des grumeaux, poil au dos. Afin que mes poumons filtrent un air plus sain, poil au menton. Etc. Etc. 

Et j'attends, figé, que les loups entrent dans Paris avant de submerger la campagne. Il se pourrait que l'histoire, assistée par l'intelligence artificielle, devienne une gigantesque photocopieuse.

Seuls les cimetières se porteront bien.