"Sommes-nous (suis-je) devenu si faible, si collectif, a-t-on tout à fait disloqué "je" ?"
Puma, ébauche d'une pensée schizophrène de Caroline Coppé est un titre qui interpelle d'emblée le lecteur. La dualité de l'animalité et de l'humanité ne compose pas un couple harmonieux quand la maladie mentale se tapit dans les replis du corps. Et la schizophrénie, que l'on se tourne vers la psychanalyse ou les neurosciences, reste l'une des plus difficiles à soigner.
Théodore, l'oncle de l'auteure, s'installe dans un studio après plusieurs internements en hôpital psychiatrique. Dès la première nuit, il souffre d'hyperacousie. Tous les bruits extérieurs l'envahissent et ses voix intérieures, y compris celle de Dieu, multiplient les tumultes. L'endophasie devient une hyperphantasie* fertile en hallucinations auditives, visuelles et scripturales dans les conversations floues entre le divin et le profane.
Il y aurait une étude approfondie à conduire sur l'obsédante présence animalière tout au long du récit. Qu'ils soient rampants ou volants, qu'ils aillent seuls ou en interminables processions, les cafards et les mouches, les poissons et les oiseaux apparaissent comme des assemblages cellulaires insécures. Qui colonisent le hors-soi et l'ensoi, le décomposent, le recomposent, [creusant parfois des interstices]. Pour y trouver, peut-être, "le dauphin qu'on a perdu dans le ventre de sa mère". Y a-t-il, ante partum, dans les remugles amniotiques, une pré-conscience d'être déjà "un peu mort" ? Les phénomènes hallucinatoires, [aussi réels que les membres de ma famille], observe Théodore, en émanent-ils ? Et la question est d'autant plus posée qu'on sait ne pouvoir y répondre, murmure Lacan à l'oreille du chroniqueur...
Si l'on s'en tient à l'approche psychanalytique, il faudrait se pencher, (mais sans tomber, insiste l'intrus sus-cité), sur les enchaînements pathologiques de ladite famille. La figure du père est une "catastrophe ambulante". Beau à l'extérieur, ténébreux à l'intérieur. Alcoolique, violent, incestueux. La figure de la mère est celle d'une femme perdue qui "agonise". Elle élève seule ses huit filles et son garçon, le dernier né. "Ses deux premiers maris sont morts jeunes". Comment, dès lors, [désirer être un homme], dans le refus de l'image du père ? Dont l'imago brise les miroirs de l'imaginaire ? La dissociation du "je" empêche la construction d'un récit qui désignerait une place dans le corps et dans la langue et à partir de laquelle une appartenance, même fragile, serait possible. Le fait d'être le dernier de la lignée engendre des représentations spectrales mais de quel héritage le sujet sans contours est-il le dépositaire ? Alors il devient "on". Un "on" sans échappées qui aboutirait à l'assemblage d'un "nous" un tant soit peu vivable. Les huit sœurs ont quitté "la maison, le pays" afin de [sauver leurs restes]. Théodore se retrouve seul dans un huis clos dont il ne distingue pas les clôtures. Il [creuse des trous dans le jardin familial où il abrite son esprit quand tout le blesse]. Et rencontre d'autres esprits. Les spasmes telluriques sont de grands accoucheurs de créatures. Les Mimis, les Gus, les Tatous. Les Mimis aborigènes sont des pourvoyeurs de mythes transmis par un père divin. Ils se révèlent bienveillants quand les Gus et les Tatous, taiseux, "ne prennent pas parti". Cette trinité n'est d'aucun secours dans le tohu-bohu du langage qui altère la langue.
Alors Puma. Qui veille. "Le soir, il vient se coucher au pied du lit. Parfois il est seul, parfois ils sont trois. Ils évoquent des territoires perdus, des galets géants." Puma est peut-être aussi d'essence divine, comme dans les Andes où végètent tant d'arpents inconnaissables. Quand les horloges se détraquent, son nom est psalmodié. Mais c'est encore une trinité bancale. Théodore, don de Dieu, ou pas, s'éparpille davantage en sa quête généalogique. "Ma mère est-elle ma sœur ou ma fille ?" L'arrière-grand-mère Anne-marie, "fantôme sortant d'un vieux placard", n'a pas non plus la réponse. Sans doute était-elle aussi dépositaire de souvenirs constricteurs. Et la douleur l'étouffait en son étau.
L'issue au dédale des "je", des "nous", des "on" reste verrouillée. À moins que M la mouche, avec son pouvoir de divination, sache montrer un chemin. "Elle nous livre des secrets... Elle nous met en garde contre toute forme de contagion parce qu'elle sait que notre sensibilité est une porte grande ouverte". Fermeture / ouverture, Dedans / dehors... "Flots somptueux de la vie, une vague nous enlace, nous secoue puis nous délaisse. Flottement, on s'intègre on se désintègre." Alors écrire ! Mais quand "le blanc autour des mots construit un vide", sur une page blanche déjà chargée du noir obsessionnel, les parts du vivant et du mort, toutes les deux maudites, n'esquissent aucune mosaïque longtemps soutenable...
Concluons avec la note de l'auteure au début du livre. "Nous, sa famille, étions atterrés. Sans doute un peu moqueurs, sourds, muets. Et s'il était vraiment venu nous raconter Dieu ? On aurait pu faire semblant d'y croire, l'écouter un peu. Notre parole, détentrice de vérité, a écrasé la sienne." Caroline Coppé aborde l'une des questions majeures de la cure analytique : l'écoute. Une écoute sans écoutilles. Qui flotte, de-ci, de-là, pareille aux poissons tantôt morts et tantôt vivants, ou les deux dans le même mouvement des durées qui bercent le mirage d'exister. Tous les étudiants en psychiatrie, nourris à la logique mécaniciste du DSM*, devraient lire ce récit. Le corps souffrant de la psyché ne saurait être réduit à un cocktail moléculaire. Les réalités de l'humain sont des entités parlantes. Et le chamanisme invoqué par Claude Lévi-Strauss en exergue apporterait, pourquoi pas, une ébauche de réponse à nos maux civilisationnels matraqués par l'hyper technologie...
Puma, ébauche d'une pensée schizophrène de Caroline Coppé est publié aux éditions Tarmac avec une image de Ramuntcho Matta. L'ouvrage compte 76 pages et coûte 15 €.
Hyperphantasie : voir l'essai d'Hélène Lœvenbruck, Le Mystère des voix intérieures, 2022, Denoël
DSM : Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux et des troubles psychiatriques de l'Association américaine de psychiatrie.




