Stendhal ne manquait pas d'élégance. Plusieurs fois dans son roman il s'excuse de ses longueurs. "Le lecteur trouve cette conversation longue ; pourtant nous lui faisons grâce de plus de la moitié ; elle se prolongea encore deux heures." Ah ! c'est que les intrigues courtisanes et partisanes pullulent autour du potentat de Parme. Les promesses d'un titre de noblesse, d'une terre ou d'un pactole damnent les âmes plus sûrement que le malin. Alors, n'importe quel marquis un peu nanti entretient son escouade d'espions, dans les estaminets comme dans les couloirs de la ridicule altesse qui en pince pour Louis XIV.
Quant au héros du livre, Stendhal emploie souvent l'expression "notre héros", mais presque à rebours, entachée de soupçon. De fait, que ce soit à la guerre autour de la bataille de Waterloo où dans les venelles où la chair trouve à s'ébattre, Fabrice del Dongo apparaît comme un personnage principal qui a tout du secondaire. Il ne manque pas de feu intérieur quand il s'imagine fait général par Napoléon, ni même de courage au cœur de la mitraille, mais le lecteur peut se demander s'il n'est pas davantage spectateur qu'acteur de sa vie. Qu'il passe le plus souvent à se cacher, déguisé en bourgeois ou en valet. Pour échapper à toutes sortes d'estafiers et à la rancune du grand jaloux Giletti dont il coquelique la pétillante comédienne Marietta. Mais sans passion. Pas encore...
La passion est incarnée par la belle et irrévérencieuse Gina, la tante de Fabrice. Elle devient duchesse Sanseverina tout en entretenant avec le comte Mosca, premier ministre du tyranneau, une relation amoureuse utilitaire. Son véritable amour, c'est Fabrice, Fabrice, Fabrice. Elle en rit, elle en pleure, elle veut le protéger de ses excès de lyrisme comme de ses précipices mélancoliques. Elle rêve pour lui de grandeurs ecclésiastiques. Seulement voilà, rien n'est plus dangereux, à Parme, de clamer son admiration pour Napoléon et de s'accointer avec les libéraux nourris au venin voltairien. Réussira-t-elle à sauver son fruit défendu ? Qui peut-être a trop rêvé en ses enfances, sous les étoiles observées au télescope avec l'abbé Blanès. L'astronomie féconde tant de croyances, fait miroiter tant de desseins écrits dans les immensités alors que la mosaïque territoriale italienne est si exiguë...
Le réel finit par couper les ailes du héros malgré lui. Dans la haute tour de la prison de la citadelle. Depuis sa cellule, Fabrice aperçoit une volière en contrebas. C'est là que Clélia Conti, fille du gouverneur de la place, s'entretient avec les oiseaux et joue du piano. Elle a l'âme très élevée quand son père l'a très veule. Elle devise avec la Madone quand lui trame des vilénies avec les factions les plus réactionnaires de la cour. Dès le premier regard, elle est éperdument amoureuse de Fabrice qui, enfin, découvre le pouvoir dévorant de la passion. Mais comment sauver le prisonnier qu'on risque d'empoisonner ? Mais comment rompre l'engagement promis à son père de s'unir à un marquis aussi riche que fade ? Peut-elle trahir l'auteur de ses jours en faisant évader Fabrice ? C'est là toute une aventure comme on en lit dans les romans de cape et d'épée. Le détenu n'a guère brillé au sabre aux abords de Waterloo, un quarteron de malandrins l'a cueilli sur son cheval d'une seule chiquenaude. Affaibli comme il est à manger si peu, égaré en ses fièvres et chimères, saura-t-il participer à son évasion ?
Les commentaires sur La chartreuse de Parme sont si nombreux et si savants que je me garde bien d'en ajouter. J'ai relu le roman, presque cinquante après ma première lecture, avec un plaisir quasi démesuré. J'y ai trouvé de l'épique et de l'opaque dans les représentations imaginaires, du tragique et de la bouffonnerie saupoudrée parfois de picaresque. J'y ai trouvé de la satire et de la caricature, du romantisme et de la mélancolie... Alors, je me contente de recopier quelques extraits.
"Ici, de tous côtés je vois des collines d'inégales hauteurs couvertes de bouquets d'arbres plantés par le hasard, et que la main de l'homme n'a point encore gâtés et forcés à rendre du revenu." (page 58)
"Nous avouerons que notre héros était fort peu héros en ce moment. Toutefois la peur ne venait chez lui qu'en seconde ligne ; il était surtout scandalisé de ce bruit qui lui faisait mal aux oreilles." (page 75)
"... tout ce qui a été fait depuis la mort de Louis XIV, en 1715, est à la fois un crime et une sottise... Les mots liberté, justice, bonheur du plus grand nombre, sont infâmes et criminels : ils donnent aux esprits l'habitude de la discussion et de la méfiance... Cette fatale habitude de la méfiance, une fois contractée, la faiblesse humaine l'applique à tout, l'homme arrive à se méfier de la Bible, des ordres de l'Eglise, de la tradition, etc., etc. ; dès lors il est perdu." (page 159)
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