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Mon blog est celui d'un butineur effaré dans tous les champs du savoir. Et c'est ce même butinage qui m'a conduit à écrire des livres.

mercredi 18 février 2026

Les professions de foi en matière de poésie


Les professions de foi en matière de poésie me navrent autant que les professions de foi en matière de politique. C'est peut-être que, justement, elles en manquent prou, de matière. Elles sont un rien pisseuses, un zeste glaireuses, et ça dégouline entre les vers de terre livrés à l'atrabile.

Tenez ! cette profession-ci, lue naguère sur le réseau : "CONTREVENIR AUX STANDARDS EST UN DEVOIR EN POÉSIE." Et le commentateur, par ailleurs bon poète, en rajoute : "ET SE PRÉMUNIR CONTRE LA COMMUNAUTÉ ENCORE PLUS."

Le mot "devoir" immédiatement me hérisse. Les poils qui me sortent du nez sont tout de go des épées. Je me méfie. Qu'un poète s'affuble d'oripeaux staliniens, ça craint. Quant à la communauté, et c'est vrai qu'elle pue des fesses, notre auteur ne rêve que d'une chose : être adoubé par elle. Comme tout le monde, moi le premier, quoique modérément.

Et j'en vois défiler partout des professions en matière de poésie qui disent la prétendue grandeur des âmes. Sur la poésie et la liberté. Sur la poésie et la résistance. Sur la poésie et la cause des femmes. Etc.

Je me souviens que Carlos Fuentes a écrit : "La liberté, c'est du travail". Sur soi et contre soi. Sur la langue et contre la langue. "Un duel perdu d'avance", me rappelle Baudelaire à l'oreillette. Et c'est la condition même de l'existence de l'art. De l'élan qui nous pousse vers lui, pour apprivoiser un peu les énigmes fondamentales. Là est la liberté, dans la nécessaire déprise de soi qui accompagne l'aventure artistique. Inutile, donc, de se goberger de mots qui se la pètent !

Quant à la résistance, j'en ai déjà parlé ici. La poésie n'est pas plus ontologiquement résistante que d'autres formes d'expression. Je ne vais pas encore brocarder les intellocrates qui ne sortent jamais de leur pré carré tout en déclamant l'humanité souffrante. Mais je pense de nouveau à René Char, les armes à la main au plus près du feu. Et je pense aussi à ce propos de Romain Rolland : 'Un héros, c'est quelqu'un qui fait ce qu'il peut". 

J'aime l'idée du pouvoir-vouloir, plus subtile que son inverse. J'aime son agir dans l'ordinaire des jours. Je peux vouloir demander à mon voisin s'il a besoin d'aide alors que je ressens sa fatigue. Je peux vouloir transmettre un peu de culture à un adolescent perdu dans ses études. Je peux vouloir arrêter de me croire supérieur à autrui au prétexte que j'écris de la poésie que quasiment personne ne lit. Je peux, enfin, me souvenir du message de Camus selon lequel il y a plus à admirer qu'à mépriser chez l'humain. Voilà la résistance, humble, avec les mains dans le cambouis.

Venons-en maintenant à la poésie qui brandit comme un étendard la cause des femmes. Elle est évidemment légitime et nécessaire. Mais ses tics de langage titillent amplement mes commissures.  Puis-je dire sans me faire agonir que l'écriture inclusive c'est de la daube ?! Alors que les inégalités salariales persistent. Alors que les féminicides ne désarment pas et que le masculinisme le plus rétrograde retrouve droit de cité. 

Il m'arrive de croiser, lors de scènes ouvertes, quelques-unes de ces porte-drapeaux, ou porte-drapelles si elles préfèrent. Je constate parfois du talent et un engagement authentique. Quand il sait se détacher des rodomontades posturales. Quand il devine qu'un simple murmure peut durer plus longtemps qu'un cri de surcroit mal poussé. 

Voilà. C'est tout pour aujourd'hui. Je retourne à mes chats et à mes oiseaux, loin des assombries et des imprécations sur les tréteaux sans planches de la poésie qui lyrise et ésotérise. Peut-être écrirai-je deux ou trois vers, petits, petits, en espérant seulement qu'il ne seront pas des asticots bons à vermifuger. 

lundi 16 février 2026

Ecrire en espagnol, 3


Ben voilà ! Troisième livraison et tant pis si ça casse pas trois pattes à un canard. De toute façon, pour les avoir observés prou dans les étangs, patauds comme ils sont ces gredins, incapables d'articuler deux mots qui se tiennent, je me dis que moi non plus je casse pas trois pattes. Mais je m'amuse. Et ça me suffit pour traverser les assombries.

 

Los árboles de mi jardín escriben

Historias de hiedras temblorosas

De dónde vienen a dónde van

Con cuáles metáforas mentirosas

El misterio de la hiedra y de la piel

Estos nudos de raíces invisibles

Debajo de la tierra

O por encima de las nubes

El misterio del idioma sofocado

Desde los primeros cansancios

*

Y de repente se apagarán todas las luces

En la ciudad

Las pantallas también se apagarán

En la ciudad

Un grito de espanto acribillará las estrellas

Los mozos llenarán las cunetas

Con los sollozos más amargos

Desde las primeras memorias

Y yo me esconderé

En el parque de las ardillas

Hasta que me coja el sueño

Oscuridad por fuera

Oscuridad por dentro

Redonda como un anillo de hierro

O turbia como loda

Qué pasará si no vuelven las luces

En la ciudad

Cómo se arreglarán los ojos perdidos

Con la soledad

Sabrán ver las ardillas

Bailando con los cisnes

Y yo volviendo a mi cuerpo indolente

Cuántas miradas podrán conmigo

*

Cómo saber si estoy andando

Pensando

O si estoy pensando

Andando

Mis pasos son mis versos

Y mis versos son mis pasos

Y así es como desaparece mi cuerpo

En las sombras de la ciudad

No tiene más que su memoria borrada

Para ir sin caer en el olvido

Pasan algunas orillas muertas

De ríos secos

Con saltamontes rojos

Y hormigas lucientes

Pasan también los recuerdos

De un niño flaco

Buscando un camino

Entre las hierbas pisadas

Por su soledad

*

Recuerdo los rebaños de mis infancias

Manchas amarillas de corderos

Sobre los prados rizados de viento

Una abuela y un perro corrían detrás

Y siguen corriendo en mis sueños

Los corderos son como una ola

Entre las torres altas

La abuela tiene el pelo alado de las sirenas

Y el perro me mira

Con sus ojos de mármol blanco

Y yo no tengo ni piel ni cara

Así van por la ciudad

Mis infancias quebradas

Hasta la nada amarilla 

 

Imagen : una obra de mi amada, Brigitte Giraud 

 

lundi 9 février 2026

Le général de Gaulle et moi


J'ai découvert le général de Gaulle au début des années 1960, à la télévision. Chez une voisine où ma mémé et moi, nous allions voir La piste aux étoiles de Roger Lanzac. Voilà qui vous date un bonhomme plus sûrement que le carbone 14. Je me souviens aussi de la campagne électorale pour le présidentielle de 1965. 

La carrure du général. Les gestes du général. Le parler du général. Évidemment, je ne comprenais rien à ses apparitions. Je ne connaissais pas dans mon entourage d'homme aussi grand. Je ne connaissais pas d'individu dessinant l'espace avec autant de gestes. Quant à la langue, qu'elle murmurât ou tonnât, je n'en entendais pas le moindre mot tant ma piètre parladure baignait dans le patois charentais et poitevin.

Et cependant, tout de suite, j'ai aimé cet homme. Oh ! D'aucuns, peut-être à raison, diront que le général incarnait la figure paternelle qui manquait à mon histoire ! Quand ma mémé voulait m'ôter les gilets qu'elle me tricotait, elle me demandait de lever les bras et de dire : "Vive De Gaulle !" Ce à quoi je m'appliquais avec gourmandise car ses gilets, en leur mailles trop serrées, me gênaient prou aux entournures.

Le général est donc une figure qui a nourri mon imaginaire. Elle aurait pu s'estomper quand les premiers tarauds de l'adolescence me démangèrent mais ce ne fut pas le cas. En novembre 1970, j'étais en troisième, le directeur du collège vint dans le réfectoire et dit à la cantonade, de sa voix puissante : "Boudou, ton idole est morte". C'est donc que je clamais urbi et orbi cette querencia si particulière. Je ne m'en souviens pas. Déjà, égaré dans mes représentations du monde, je ne m'appartenais que par éclaircies.

Aujourd'hui, nonobstant quelques lucidités en historicité et en science politique, je reste un admirateur de l'homme du 18 juin et de la cinquième République naissante. Il détestait, comme Mauriac, la bourgeoisie des affaires si prompte en fourberies. Certes, il détestait aussi les communistes mais, en 1945, il sut se détacher de ses représentations pour asseoir autour d'une table les Résistants de tous les bords et créer avec eux la Sécurité sociale que nos actuels financiers cherchent à démanteler. En 1967, promouvant son referendum sur la participation, il déclara le capitalisme contraire aux intérêts de l'humain et insista sur le fait qu'il n'enrichit que ceux qui le possèdent. 

Et puis, ce n'est pas rien, il était homme de lettres. Il n'y eut que deux présidents hommes de lettres après lui : Georges Pompidou et François Mitterrand. Aujourd'hui, parmi les prétendants à l'élection de 2027, seuls deux candidats peuvent vraiment prétendre à cette distinction : Dominique de Villepin et Jean-Luc Mélenchon. 

Et puis, ce n'est pas rien non plus, il avait une tenue morale qui fait cruellement défaut de nos jours. S'il revenait, il terrasserait d'un froncement de sourcils le vermisseau Sarkozy, cet infâme profanateur de la mémoire du capitaine Dreyfus et, d'une chiquenaude bien appliquée, ferait rentrer le corrompu Fillon dans le ventre de sa mère qui aussitôt serait prise de nausées. Il tonnerait contre les menus ridicules des asticots Hollande et Macron. Puis, tutoyant Dieu, il le prierait d'expédier au plus profond des limbes les spectres bardelliens et leurs suppôts poutino-trumpistes. 

Tout cela dit, je ne me laisse pas bercer par la chanson douce des hagiographies. Le général a commis des erreurs et même des fautes. Les massacres de Sétif, Guelma et Kherrata en mai-juin 1945 sont une tache indélébile sur son gouvernement provisoire de l'époque. Par ailleurs, même si De Gaulle fut l'un des premiers à revendiquer la nécessité d'un État palestinien après la guerre des six jours en 1967, il tint des propos douteux sur le peuple juif "sûr de lui et dominateur".

Mon entourage affectif, qui ne manque pas de me charrier gentiment quand je fais état de mon affection pour le grand homme, sourira à la lecture de cet article. Il se trouvera aussi quelques personnes qui me traiteront encore d'anarchiste de droite. Je m'en barufle les ouillais. Je m'en tamponne joyeusement le coquillard. Et je me souviens, ému, de ce livre de Bakounine que j'annotais fiévreusement à dix-sept en mon lycée d'Angoulême au lieu de faire mes devoirs. Et je me souviens, toujours ému, du concert de Léo Ferré auquel j'assistai dans la même ville en février 1973. Les anarchistes, fils de rien ou de si peu. Les anarchistes défaits par les communistes à Barcelone pendant la guerre en 1936. Alors, droite ou gauche, il y a toujours un moment où ça pue quand [le pouvoir fait sous lui]. Et oui, quand je constate chaque jour le dépeçage grandissant de la langue, de la morale privée et publique, de la corruption endémique au nom de l'argent, des tyrannies algorithmiques, du déclinisme seriné sur C News, de la capitulation devant les impérialismes financiers des Arnault-Bolloré, j'ai la tentation de revenir à mes premières amours anarcho-poétiques. 

Voilà ! C'est tout pour aujourd'hui. Vive Bakounine et vive De Gaulle ! Vive la France et vive l'humain sous toutes les latitudes ! Y compris ma mémé ! 

 

Image intitulée Habitabilité exceptionnelle de la 4 CV Renault et parue dans Les années 50 d'Anne Bony aux Éditions du Regard en 1982. De la même auteure aux mêmes éditions, Les années 60, Les années 70 et Les années 80. Des ouvrages rares.

vendredi 6 février 2026

Eric Vuillard, Une sortie honorable, 2


Ce chapitre d'Une sortie honorable d'Éric Vuillard pétrifie le lecteur. En voici l'incipit fragmenté :

"Le 21 avril 1954, tandis que le corps expéditionnaire français est à l'agonie, le secrétaire d'État américain, John Foster Dulles, fit une visite éclair en France. Dulles et Bidault se retrouvèrent, quelques jours plus tard, au Quai d'Orsay, pour une petite réception.  Les voici assis côte à côte sur un canapé, devant une table laquée, posant pour Paris Match... L'ambiance est détendue, les hommes se connaissent et semblent s'apprécier.

On ignore si Bidault lui parla de Bergson, que Dulles admirait et dont il avait, jeune homme, suivi les cours lors d'une année qu'il dilapida à Paris ; mais ce fut, et de cela nous sommes certains, à l'occasion d'une ellipse régulière, qu'ils effectuaient pour la seconde fois en compagnie de deux ou trois secrétaires du Quai, que s'écartant soudain, formant un coude étrange, imprévu, Dulles, au plus incurvé de l'hyperbole, avec l'air le plus tortueux dont il était capable, se tourna brusquement vers Bidault :

"Et si je vous en donnais deux ?, lui lança-t-il.

- Deux quoi ?", répondit le ministre français, interloqué, incapable de faire le lien entre la conversation diplomatique, somme toute assez classique qu'il menait à propos de Diên Biên Phu, et cette question à la tournure tout à fait saugrenue.

"Deux bombes atomiques...", précisa le secrétaire d'État américain."

Puis Éric Vuillard évoque le parcours de John Foster Dulles. Qui fait froid dans le dos. 

- Déposition de Mossadegh, premier ministre iranien "qui avait eu la mauvaise idée de nationaliser le pétrole". 

- Organisation d'un coup d'État au Guatemala dont le président "envisageait une reforme agraire visant à redistribuer quatre-vingt-dix mille hectares de terre aux paysans les plus pauvres".

- Assassinat de Patrice Lumumba, "le premier Premier ministre de la République du Congo. "Lumumba constitue une menace sérieuse pour les intérêts américains ; le directeur de la CIA, Allen Dulles (frère de John Foster), en conclut qu'il doit être chassé du pouvoir "par tous les moyens". 

Il s'agissait, dans les trois situations, de préserver les intérêts économiques des USA : compagnies pétrolières, industries agricoles (dont la tragiquement célèbre United Fruit Company), exploitations minières conjointement dirigées avec les Belges (or et cuivre notamment). 

Ayant procédé à des recherches complémentaires, j'ai appris que John Foster Dulles plaida pour une collaboration entre les États-Unis et l'Allemagne nazie et mobilisa ses contacts industriels et bancaires pour aider le régime à financer et équiper son armée. (source Wikipedia)

Que dire d'autre ? Rien. Essayer seulement de se réchauffer un tant soit peu au fanal tremblant de l'espoir, en compagnie d'un chat alangui par exemple, ou deux...

 

jeudi 5 février 2026

Eric Vuillard, Une sortie honorable, 1


Une sortie honorable
d'Éric Vuillard est un récit composé de chapitres brefs. Il raconte les coulisses à huis clos ou en pleine lumière à la télévision de la guerre d'Indochine. Il en expose les causes profondes, inscrites dans la chair des autochtones. 

Le livre s'ouvre avec la visite en 1928 d'un inspecteur du travail dans une plantation d'hévéas détenue par André Michelin. La saignée des arbres pour favoriser la coulée du latex obéit au taylorisme le plus rigoureux. Selon lequel "Un homme de l'intelligence d'un travailleur moyen peut être dressé au travail le plus délicat et le plus difficile s'il se répète suffisamment, et sa mentalité inférieure le rend plus apte que l'ouvrier spécialisé à subir la monotonie de la répétition*". 

Toutes les nuits, "chaque homme saigne environ mille huit cents arbres, mille huit cents fois l'homme dépose son couteau sur l'écorce, mille huit cents fois il trace son encoche, découpant une fine lamelle sur à peu près deux millimètres d'épaisseur, mille huit cents fois il doit faire attention de ne pas toucher le cœur du bois."

L'inspecteur du travail admire l'organisation rationnelle de la plantation qui conjure "la flânerie naturelle de l'ouvrier annamite mais découvre peu à peu une autre organisation... Et le lecteur a soudain froid dans le dos. Les récits d'Éric Vuillard sont toujours très bien documentés et n'affichent aucun parti pris idéologique. Les faits, seulement les faits. 

En 1928, "trente pour cent des travailleurs périrent sur la plantation, plus de trois cents personnes. Delamarre revit les poignets maigres, sciés par le fil de fer, des trois captifs hagards, ces déserteurs qu'il avait rencontrés au petit matin, leur regard absent. Il eut honte. La vérité était là, sous ses yeux... En reprenant la route, ce soir-là, l'inspecteur Delamarre comprit qu'en fuyant la plantation, ces hommes tentaient seulement de sauver leur peau".

La même année, "l'entreprise Michelin fit un bénéfice record de quatre-vingt-treize millions de francs".

Au début de la guerre d'Indochine, malgré les nombreux rapports de l'Inspection du travail, les conditions faites aux ouvriers n'ont pas changé. Il y a toujours, dans des pièces borgnes, des hommes nus enchaînés et battus à coups de rotin. Cependant qu'à Paris, les grands argentiers et les grands industriels réunis évaluent la progression de leur chiffre d'affaires.

* in les principes du management scientifique, par Frederick W. Taylor 

mardi 3 février 2026

101 poèmes du Japon d'aujourd'hui, 2


Les bouilloires ne sont pas les seules à voler sous les cieux nippons. Les pénis aussi savent s'enivrer d'azurs. En 1965, la belle Sumiko reçut un long poème pour son anniversaire, intitulé Pénis et signé Shiraishi Kazuko (1931-2024). Un dieu qui n'existe pas encore et porté sur la chose autant qu'à la rigolade fait un pique-nique sous l'horizon avec un pénis gigantesque dont les graines sont abondantes. "Le pénis chaque jour a grandi à vue d'œil et maintenant il croît en plein milieu du cosmos". Puis le voilà juché sur l'épaule d'un quidam "tel le palanquin divin des jours de fête"... Ce poème fait-il partie des polémiques suscitées par les auteurs réunis dans cette anthologie ? Mishima en ses obsessions en a-t-il goûté les cocasseries ? Hum, pas sûr du tout.

Extrait :

 

Maintenant

Le pénis oublié là par le dieu

Vient en marchant de ce côté-ci

Il est jeune et gai

Plein d'une assurance sans artifice si bien

Qu'au contraire il ressemble à ce qui ombrage les sourires

les plus avertis

Le pénis se met à proliférer en nombre

Et innombrable paraît s'approcher pas à pas

Mais en fait il est unique marche en s'avançant

tout seul

Et de quelque horizon qu'on le regarde

Uniformément il n'a ni visage ni parole... 

 

(Les points de suspension sont de l'auteur. Sans doute taisent-ils autant qu'ils disent mais quoi ?) 

dimanche 1 février 2026

101 poèmes du Japon d'aujourd'hui, 1


101 poèmes du Japon d'aujourd'hui
est une anthologie parue en 1998 et traduite en 2014. L'ensemble présente "des œuvres majeures qui eurent un grand retentissement à l'époque de leur publication, au point d'alimenter les polémiques, et qui marquent des étapes essentielles dans l'évolution de la poésie au cours des dernières décennies". Butiner dans cet ensemble permet de retrouver cette étrange étrangeté du Japon, seul peuple au monde, faut-il le rappeler, à avoir subi le feu nucléaire et menacé plus que tous les autres par la menace des submersions volcaniques sous-marines.

Commençons avec Irisawa Yasuo (1931-2018) :

Même une bouilloire,

On ne saurait jurer qu'elle ne vole pas à travers le ciel.

Remplie d'eau à ras bord une bouilloire

Chaque nuit, s'échappant en cachette de sa cuisine,

Au-dessus de la ville,

Au-dessus des champs, et puis encore,

au-dessus de la ville suivante

Le corps légèrement incliné,

S'en va volant du mieux qu'elle peut.

Sous la Voie lactée, sous les files d'oies sauvages

qui migrent,

Sous l'arche des satellites artificiels,

Hors d'haleine, elle vole, elle vole,

(mais bien sûr, pas si vite en somme)

Et pour finir,

En plein milieu du désert où a fleuri

une fleur solitaire,

Pour cette fleur blanche qu'elle adore

Elle verse toute son eau puis s'en revient.

 

Ce poème a été écrit en 1982. Son titre, Objet volant non identifié, témoigne d'un humour particulier qui science-fictionnise à la façon d'un conte la geste invisible du quotidien. Les objets inanimés ont une âme sensible à la suffocation des fleurs solitaires.  Et je me souviens de Flying Teapot, album de Gong (rock psychédélique) sorti en 1973. Gong est une planète magique entièrement verte et le groupe a donné un concert au Grand-Parc à Bordeaux en 1977 ou 1978. J'y étais... 

 L'anthologie, traduite par Yves-Marie Allioux et Dominique Palmé est publiée chez Picquier poche. Elle compte 267 pages et coûte 10 €. 

vendredi 30 janvier 2026

Fabrice Farre, Mode mineur


Mode mineur
de Fabrice Farre peut être lu comme une tentative de saisir l'incomplétude. Dans le premier ensemble du recueil, Le labyrinthe a vu les hommes, les poèmes sont rigoureusement ponctués tout du long sauf à la fin. Pas de point après le dernier vers. Est-ce là un suspens qui dirait l'inachevé ? Et la difficulté de composer avec le labyrinthe ?

Le réel concret, chargé de mémoire sans cesse à reprendre, ne persiste pas longtemps dans le regard. Le paysage autour de la maison maternelle manque d'appui sûr. [Le vent cède sa part à l'éboulement.] Les murs retenus par une lumière chiche éparpillent les entours jusque dans la langue qui se dérobe à la présence "de l'être survenu malgré lui". 

Que peut-il être sans la certitude qu'il existe dans un "futur passé" qui effraie jusqu'aux arbres millénaires ? La réponse se trouve-t-elle dans les rituels de l'Accabadora, la Finisseuse ? Elle soigne les fièvres remontées du "fleuve-mère" où des filles sans sirène apprêtent leur chant en mode mineur. Mais l'identité est un dédale où tout chemin se change en illusion. Comment s'y reconnaître parmi "les épaves du limon" ?

Le deuxième ensemble, Pierre ponce, s'ouvre avec une considération philosophique sur les empêchements des représentations : "La pensée est une forme de l'impasse quand elle refuse de sauter le mur avec l'improbable". La ponce est une pierre poreuse qui flotte sur l'eau comme une mousse. De part et d'autre des frontières et leur peu de consistance dans les figurations de l'exil et de l'errance. La route est longue pour déjouer les menaces de la faim et de la langue. Tant de carrefours et de barrières la ralentissent, dans la marche ou dans un train. Le lecteur imagine le visage flou d'un père qui a dû quitter l'Italie où "les couloirs sont des draps". Il est à l'ouvrage sur des bâtiments de l'autre côté du mur et revient tout couvert des bruits et poussières de chantier. Il y a tant à poncer pour retrouver des éclaircies. Dans une armoire par exemple, qui est comme un théâtre, où sont abandonnés sur des cintres aux crissements osseux des "vêtements sans homme"...

Le dernier ensemble, Indécidable, propose d'emblée un paradoxe : "Être une parole, accepter de se renier pour elle". Il y a là comme une dissociation dans les conjonctions du corps de la langue. Si je suis une parole mais que je renie ce que je suis pour elle, l'étau du labyrinthe se resserre jusqu'à la suffocation et la pierre ponce s'épuise dangereusement. La perception de l'altérité s'en ressent longtemps. Où trouver des échappées ? Avec quels mots mineurs comme les pierres sont mineures ? Que ce soit dans la nacelle d'un ballon ou tout en bas d'une anfractuosité, l'espace est impénétrable, la "nuit inhabitée". "Nos fantômes nous précèdent", écrit Fabrice Farre. Mais ils nous devancent aussi. Et le réel y va de ses fallaces magiques quand "la roue sort du paon, l'échelle pose le jardinier à ses pieds, contre le mur de la haie". 

Des noms cependant persistent à fleur de mémoire et de peau, qui disent la géographie des lieux et des visages. À ramasser lentement comme des cailloux avant de [quitter sa condition]. Le Gourmandi à répéter pour se sentir vivre. Denise qui arrive et [la neige entre dans la maison]. Laure "en bataille dans les champs pleins de blés". Ahmad et les chenilles en procession. Le port des Tours où on ne s'appartient pas. Et Clotilde avec ses cuillers pour partager la glace "avant de prendre le large". Et Angela qui n'a jamais su poser sa langue nulle part. Et la Chine. Et le Caucase. Et le Danube. Ces lointains-là, si près, à recomposer sur les vitres embuées de l'Hyperloop.

 

Extraits : 

 

Demain fut annoncé par une cloche comme

la dernière heure d'hier, déjà. Cette voix en alerte avait

un chat dans la gorge, la même fausse note au fond

de ma bouche. J'étais habillé et coiffé pour un futur passé,

les arbres millénaires auraient pris la fuite

*

La solitude rencontre les illusions, les premières images

avant de s'installer,

elle traverse les falaises sans les toucher,

elle porte l'habit comme on se destine

au célibat des pierres,

s'assied face à la mer du désordre.

La mer rend les bateaux et fixe leur armature.

*

Le mot s'attarde dans l'air, juste sous l'auvent,

mais il nous touche de plein fouet, avant l'arrivée.

L'adieu, mais que peut-on en faire.

S'il nous effleure, il nous terrasse.

S'il nous sépare, nous sommes identiques. 

 

Au jeu toujours périlleux des appariements littéraires, on peut évoquer Ana Milani en son Cantique du lac. Avec ici des petits suppléments de pierre et d'âme qui surréalisent l'indicible, toujours au bord du déséquilibre comme dans certains tableaux de Chagall. Et c'est ainsi que nous aimons Mode mineur sans réserve aucune. Le recueil est publié aux éditions Aux Cailloux des chemins. Il compte 84 pages et coûte 14 €.

dimanche 25 janvier 2026

Ecrire en espagnol, 2


Voilà donc une deuxième livraison, toujours dans l'incertitude du peu. Avec ses incomplétudes. Manquer de mots, c'est comme manquer de pierres et de planches quand on construit une maison. Les gestes sont moins amples sur le chantier. La résistance de la matière dure plus longtemps mais, essayons d'y croire, la lumière s'accommode mieux avec les ombres.

 

 

No veo yo el paisaje en pantalla

Ningún sueño puede caber en ella

Ningún recuerdo de mis infancias rotas

Desde que olvidé de nacer

El paisaje con sus huellas

De piedra y agua

Mi memoria lo compone andando

Entre las neblinas de la ciudad dormida

Unas niñas se ríen de mis pasos perdidos

Son pajaritas traviesas

Y sus labios vuelan hacia las torres altas

Invento una historia de amor

Sin puente ni barandillas

Los jinetes de Lorca no surgen

Con sus yeguas de oro blanco

Una sonrisa atraviesa mi cara

Y mi andar se hace tan ligero

Que yo también podría volar

*

La lluvia cae sobre las alamedas

Pero los álamos han perdido sus ramas

Sólo quedan estacas como cuchillos

Y el cielo es de plomo en mi andar

Entre las sombras asustadas

Mis huesos también son como cuchillos

Imagino mi sangre derramada

En los charcos sin pájaros

Mis infancias se alargan en mi paso

Otras lluvias bajas

Otras quimeras entre las llanuras

Las mismas aquí tropezando

*

La ciudad no es un paisaje quieto

Un rumor de pulmones la sofoca

Cuando mis pasos se pierden

Por las calles hundidas en las neblinas

Nada me pertenece de lo que veo

Salvo los gatos con los que hablo

De párpado a párpado

Y el silencio tirita en nuestros ojos

Y una lucecita vuela hasta las torres altas

Como el caminante haciendo su camino

*

Miedo tengo miedo

De lo que murmuras

En las paredes y las pantallas

Hasta el cielo tiene mala cara

Pasan motocicletas oscuras

Persiguen a unas familias sin domicilio

Y golpean a los niños

Miedo tengo miedo

No tengo palabras para apagarte

Cómo seguir andando por las derrotas del humano

Cómo resistir con un cuerpo de piedra

Sin grietas

Miedo tengo miedo 

samedi 24 janvier 2026

Pierre Rosin, Paysages dissonants


Pierre Rosin ne se hausse ni du col ni du vers quand il écrit. En exergue à Paysages dissonants, ces considérations de Montaigne, humble parmi les humbles : "Je n'ai rien de moi à dire absolument, simplement et solidement, sans confusion et sans mélange, ni en un seul mot."

C'est que l'hémisphère droit du cerveau se chamaille avec l'hémisphère gauche et tout va de hue à dia. À quoi bon vouloir y mettre de l'ordre ? "Qu'on me croie ou non / quelle importance / songes et mensonges ouvrent la voie à bien des possibles / les portes de l'imaginaire", écrit Pierre Rosin. De toute façon, "la réalité se contorsionne / et se réécrit / en permanence / au gré des petits bricolages". La poésie aussi est un bricolage. Dans le près comme dans le lointain et c'est bon de s'y égarer. Sans savoir [précisément qui on est]. Tout va si vite...

Alors le poète met la ténuité du visible à la question. Il parle avec les lézards "entre les lames de la terrasse". Ils ne se paient pas de mots, eux, ils savent bien que ça ne sert à rien de repeindre en rose le monde d'avant. Et le chien Gribouille n'est pas dupe lui non plus. Que peut-on maîtriser des échappées du réel ?  Sa "nébuleuse d'illusions" est beaucoup trop vaste. Ici bas où les taupes fourbissent les remugles de la terre et aux confins de l'univers où la matière noire ouvrage qui sait une planète idéale.

Une parmi des milliards. Comme Nisor 51-Y de la constellation du Cygne. Le lecteur ne manque pas de s'amuser de l'anagramme et le nombre 51 égrène les années passées "sous le chant cosmique de nos incommensurables rêveries". En compagnie de Y, l'aimée dans toute sa présence. C'est là que la vie douce enfin fusionne, loin des spectres technologiques qui défigurent notre vieille orange bleue et des voracités humaines. 

La légèreté de l'auteur, ouvrage de patience auquel Montaigne chaque jour s'essayait, s'en trouve malmenée. Des visions dystopiques la submergent. "L'agonie des machines engloutit / nos chants nos voix". Les prophètes du malheur en appellent au retour des "dieux véritables". Mais "tout repoussera... après le grand désastre". L'espoir aussi est un ouvrage de patience à l'épreuve des jours. En de lentes paresses "au bord de la rivière" Clain qui rejoint la Vienne. Il y a là des oiseaux à qui on peut jouer du violon. Et des cailloux dont la forme attendrit. Le poète, quoi qu'il arrive, garde sa porte ouverte.

Extraits :

Qu'y a-t-il de plus doux

se défaisant des ruines accumulées autour de soi

    paysages grisés    égouttoirs obtus

        murs sales et plâtreux        rêves interrompus

                                    runes indéchiffrables

quoi de plus voluptueux

lorsque se déchire le voile de cendres qui recouvre nos épaules

que de sentir à fleur de peau la lumière du jour

ne plus se questionner sur sa propre fin

    ni avoir à se retourner sur l'ombre de ses pas

laisser se répandre l'huile et fluide et claire de l'instant

en imprégner son corps avec lenteur et délice

se sentir vivant

*

Cela vient des mots qui courent de l'un à l'autre

de la trace infime de souvenirs dissous

des ombres qui flottent au fil du jour

du vent qui tournoie à la cime des arbres

des bruits de pas qui s'éloignent

d'une fièvre ancienne

un bruissement sourd qui surgit des profondeurs

qu'on imagine être soi

mais en soi

il n'y a rien

sinon la grâce portée

par chaque émotion

qui nous traverse 

 

Goûtons sans réserve la poésie de Pierre Rosin, stoïcienne autant qu'épicurienne. Tous ses sens restent ouverts à la fragilité de l'humain et à la saveur des menus plaisirs et c'est ainsi qu'elle garde son assiette à l'équilibre, en ses vaux poitevins comme sous les étoiles, sonnante et dissonante.

Paysages dissonants est publié aux éditions Pétra. Il compte 69 pages et coûte 15 €. L'image de la couverture est de l'auteur, également plasticien. Son univers est à découvrir sur http://pierrerosin.fr/