Dans la mythologie grecque, Alcyon est un oiseau fabuleux qui construit son nid sur les vagues. Son chant, comparé à celui du goéland plaintif, inspira les poètes comme "un signe d'heureux présage".
Alcyonia de Yannick Fassier, est le troisième volume, après Le Soc et Contraste amor, d'un ensemble intitulé Matrice et Machines. En philosophe lucide sur les empêchements de la pensée, l'auteur doute de tout. Et notamment du concept d'humain auquel il substitue celui de "non-inhumain". Il se réfère à Nietzsche dans Le Gai savoir avec une longue exergue : "Nous autres hommes nouveaux, innommés, difficiles à comprendre, précurseurs d'un avenir encore incertain - nous avons besoin, pour une fin nouvelle, d'un moyen nouveau..."
En revanche, Yannick Fassier ne doute pas de l'amour qu'il porte à son fils. Il lui écrit un long dépli philosophique et poétique, tout en brisures éclatées pour apprivoiser le phénomène de la paternité, tellement banal et tellement sidérant. Mais comment penser en pansant l'héritage d'être père et la nécessité de la transmission ? La question du soin de nouveau s'impose. En déconstruisant par exemple des ritournelles élémentaires afin d'en écrire de nouvelles. Ainsi le trop systématique "Qu'est-ce que je vais bien pouvoir faire de toi ?" se change en un "Qu'est-ce que je vais faire pour toi ?". Dans un double mouvement du père au fils et du fils au père. L'un et l'autre étant, chacun à sa façon qui façonne mal, dépositaires de représentations héritées. Déconstruire pour coconstruire et agir la responsabilité.
Que signifie, par exemple, "la chair de ma chair" ? En quoi excède-t-elle les supposés liens du sang ? Pour embrasser la complexité des rhizomes non-inhumains... Sans doute faut-il aborder la question de la reconnaissance au long du chemin partagé ! Et Yannick Fassier, coutumier du fait, s'adonne au jeu des préfixes. "Re-connaissance... co-existence... co-naissance..." De l'enfant et de tous les enfants, du père et de tous les pères, loin des représentations éculées qui font de la paternité une statue au socle d'argile. Et des morales préfabriquées où le mot empathie remplace celui de sympathie. Selon le philosophe allemand Theodor Lipps, l'empathie est "une jouissance objective de soi qui rend visibles les émotions". Yannick Fassier prend l'exemple d'une famille qui a perdu un enfant. L'individu empathique déclare qu'il se met à sa place et pousse dans le même souffle un soupir de soulagement : "Heureusement, cela n'est pas arrivé au mien !"
Puis l'auteur aborde l'expérience de la souffrance. Gare aux projections délétères qui privent l'enfant comme le père de tout advenir créatif ! La pensée trébuche et hoquette à la façon du philosophe de profession "qui tourne en rond... aveugle et sourd aux réalités aux réalités autres", incapable d'ouvrir "ses portes à ceux qui voudraient apprendre de lui - lui qui n'apprend plus rien depuis si longtemps".
Heureusement, la vie "a plus d'un tour dans son ressac". Le pire n'est jamais certain si on ouvre les yeux avec "le courage de la lucidité". Boutons hors de notre entendement les mantras des potentats selon lesquels il faut s'adapter à leur profit. La certitude est un mouroir quand l'incertitude, au contraire, peut ouvrir des chemins à la liberté. Pavés par le rêve. "Mon fils, je peux voir tes rêves et je veux les protéger. Ils dansent tout autour de toi. Et ces rêves sont si puissants que je me demande parfois s'ils n'existent pas déjà hors du temps". Exister. Résister. Amusons-nous aussi au jeu des mots-valises. Réxister. Pour mieux dénoncer l'embrigadement de la captologie. "La captation des cerveaux, des esprits, porte bien son nom. C'est une capture, une privation de liberté. Et pour atteindre ce but, il y a notamment le divertissement, au sens de l'éparpillement... Un divertissement qui ne rime à rien, avec rien. Un divertissement qui ne poétise rien et qui fait que nous ne nous croisons plus. Les éclats de notre pensée ne font plus corps. Ils se retrouvent abandonnés, sans rien à quoi se raccrocher, sans rien avec quoi - avec qui - œuvrer".
Après une ultime et vibrante déclaration d'amour au fils, s'ensuivent des Fragments anthumes extraits des paraboles nietzschéennes dans Ainsi parlait Zarathoustra. En écho, les dernières considérations du livre signent un post-scriptum que le lecteur pourrait, en ses audaces cocréatrices, qualifier de posthumes :
La mort des hommes libres ne dure qu'un instant. Une fois son heure venue, seul le vent répond à la vie.
L'enfant s'approprie des noms en ondoyant dans l'instant.
Lorsque le rêve "organise" le réel depuis la chair, qui peut alors ne vivre qu'en deçà de la peau ? Le rêve ne demande pas de pudeur : il veut l'intime. Il "organicise".
Les pensées de l'avenir sont les souvenirs des possibles.
Alcyonia de Yannick Fassier est publié aux éditions Tarmac avec une encre de couverture par Amel Zmerli. L'ouvrage compte 193 pages et coûte 20 €. N'hésitez pa à vous envoler avec lui ; la mer n'est pas tout à fait démontée.
Le Soc et Contraste amor sont également chroniqués sur ce blog.









