Qui êtes-vous ?

Mon blog est celui d'un butineur effaré dans tous les champs du savoir. Et c'est ce même butinage qui m'a conduit à écrire des livres.

mercredi 20 mai 2026

Jérôme Carbillet, La Piscine



Quand on travaille dans le monde de la communication, il y a des usages à respecter. Celui de la langue performante, d’abord. Il faut dire « le boss » et non pas « le patron » qui sent trop la vieille école. Et quand viennent les congés d’été, il sied d’avoir des projets loin des masses agglutinées. Le narrateur de Jérôme Carbillet, Mathias, n’en a pas. Il en invente un au débotté : une destination rare, destinée aux happy few, aux élus de la consécration. Au retour des vacances, il aura des choses à raconter sur la splendeur des paysages hors du commun et ses collègues auront le sentiment de s’intéresser à lui. « Gagnant-gagnant », note l’auteur ironisant. La conformité a un coût. S’y soustraire serait mal vu…

L’univers des sociétés d’import et des agences immobilières dites « imbriquées » (mais dans quoi ?) n’est pas davantage désirable. Ce ne sont partout que « Prosélytes aux dents blanches. Agents du vide. Histrions pathétiques. » La poésie elle-même n’échappe pas à ce théâtre ridicule où les métaphores se haussent du col. Que penser en effet de « la main du néant » et « du parfum des oubliés » ? Mais, dans ces milieux-là, des « charognards » de l’argent, il est bon de paraître cultivé, de s’ouvrir raisonnablement à la diversité de l’humain, de s’exercer à la spiritualité disponible sur des applications dédiées.

Les parents de Mathias, retraités cossus entichés de béton brut et de flamants roses en polyuréthane, cumulent tous ces travers. Ils sillonnent les mers du globe sur des forteresses flottantes, s’encanaillent lors des escales avec les pauvretés locales et consomment ce qu’il y a de plus tendance dans les expositions. Le père, parangon de fausseté et de mépris, est un adepte de la méditation, ici labellisée « Mindfulness ». Il arbore, nous sommes en août, une paire de « Ray Ban. Type Aviator » et s’inquiète du cours du Bitcoin

 Mathias, a du mal à s’adapter au virtuel des trompe-l’œil. Il aime sa solitude immobile, féconde en rêveries. Dans la maison familiale qu’il garde pendant que papa et maman sont partis en Thaïlande se gaver d’images préfabriquées, il renoue avec les émois de son enfance disloquée. Étendu sur le matelas de la piscine, emporté par le « bruit de crécelle » d’une pie jacassière déjà envolée, il rejoint parmi les nuages les « visages grimaçants » et leur « bestiaire fantastique ». 

Mathias n’est pas censé rêvasser. Il a une feuille de route avec des étapes à respecter, quasiment un travail d’ingénieur nucléaire assorti d’un business-plan.  Prendre soin de la piscine. Le contrôle du Ph (potentiel hydrogène) requiert la plus grande vigilance. Dominer l’eau du bassin avec du « chlore choc » affirme la toute-puissance sur une possession. Mais Matthias n’a jamais prisé l’ivresse des possédants. Il est lucide sur ce qui attend sa génération livrée aux appétits de la spéculation : « Quand nous ne serons plus productifs, nous remplirons un formulaire d’aide à mourir. Nous partirons très vite, sans larmes et sans souffrance, dans un réfectoire qui sent le détergent. » La mort, plus que jamais, sera un commerce juteux, forcément juteux.

Alors Mathias se désoccupe à autre chose. Lire, par exemple. Sauf que dans la maison, les écrans 4K ont remplacé la bibliothèque… Ou regarder des films. Sauf que les plateformes de location ont rayé de leur catalogue les œuvres qu’il aimerait revoir, Fanny et Alexandre de Bergmann notamment. Tsss ! Sur quoi jeter son dévolu ? Le streaming des vidéos pornos donne la nausée et les « tutos DIY » (Do It Yourself) sur Youtube sont vraiment débiles. Ne reste plus qu’à manger.

La nourriture a dans la nouvelle tous les semblants, vrais et faux, du symbolique. Une « côte de bœuf bien maturé » légitime un groupe d’appartenance supérieure. Celle du sang bleu dont on se pourlèche en bonne compagnie. Le congélateur est une cavernes à viandes : gigots de mouton, jarrets de porc, agneau de lait. Quand on a eu les dents longues pour se construire une place bien remparée dans la société du profit, on veille à les garder disponibles à la manducation. Et Mathias, vivant chichement de sandwichs à la sauvette cède à la tentation des « Fumets offerts à des dieux insatiables ». Mais qui est le dévorateur ? Qui est le dévoré ?

Tout ce ça, en minuscule comme en majuscule, n’est peut-être que chimères sur toile blanche au milieu du noir. Avec les désirs flous dont l’objet macérait déjà dans le ventre fiévreux de la mère. Tantôt enfouis sous les remugles des chairs ou courant, électriques, sur la peau frémissante. De l’été dernier, Mathias ne conserve qu’un seul souvenir : « une sensation, celle d’un contact prolongé avec une chose molle et spongieuse ».

Et c’est la même qui s’empare de la piscine et empire sous la chaleur suffocante. Elle est « visqueuse » comme [les soupes géantes de tapioca] dont on abreuve les bébés pour qu’ils deviennent forts et conquérants.  Puis, totalement opaque, la voilà changée en « bol de lait » qui pue « l’œuf pourri ». Comment dès lors s’arranger avec l’idée et le désir de la faim ? Quand depuis longtemps on est attiré par « les délices du non-être », sommeillant dans les bas-fonds enfouis sous les bas-fonds de la psyché malmenée ?

Mathias, malgré son humour amer, se laisse submerger par des pulsions destructrices. L’agneau de lait, tisonné jusqu’à la rage sur le feu grondant du barbecue, ne connaîtra pas les lenteurs de la dégustation. Et voilà que surgit dans ce huis-clos insécure un personnage douteux malgré son costume impeccable. Comment et pourquoi est-il venu jusque-là ?  Y aurait-il un danger ? Le jacassement des pies n’en mène pas large. D’autant que la nuit, quelques bruits dérangent parfois le silence quand le sommeil se retient de dormir. Hum ! Probablement un mauvais film avec ses peurs remontées des vieux puits qui hantent les représentations depuis les commencements de la pensée. Le grand secret, s’il y en a un, est à chercher ailleurs, dans les profondeurs de l’eau amniotique avec ses miasmes embusqués. Et c’est ainsi que le film n’en finit jamais de tourner, à vide dans la machinerie du Soi qui est peut-être un Autre. Ou rien. Peut-être. Peut-être.

La Piscine de Jérôme Carbillet s’apparente à la critique psycho-sociale et anthropologique. Quand l’imaginaire est dépouillé par la dictature des algorithmes, l’humain se trouve réduit à des courbes statistiques. Ses menus plaisirs, y compris amoureux, sont une marchandise comme une autre. Sa souffrance même est un objet sans sujet, évaluable sur le marché du bien-être en kit. Depuis la pandémie de Covid 19 et ses confinements, de nombreux employés dans tous les secteurs de l’économie ultra financiarisée ne supportent plus le management par l’anesthésie. L’humain n’est pas un déchet « qui se nourrit de ses propres excréments ». Quant au néant, avec sa main tendue ou retirée, bienveillante ou malintentionnée, les oubliés nient son existence. Le « parfum » de leur révolte ne se trouve pas en supermarché. Et c’est ainsi qu’il accède à la poésie, sans boursoufflures ni globish intempestif, dans la beauté nue des oiseaux parmi les frondaisons. 

La Piscine de Jérôme Carbillet est publié aux éditions Tarmac, avec une image d'Eugène Shadko en couverture. Il compte 46 pages et une postface de votre serviteur. Il coûte 12 €.

 

mardi 19 mai 2026

Marcher rue Arago

 


Après la place Maran et sa boutique de produits thaïs un peu gras, la rue Arago s'ouvre à gauche par une grande friche adossée à l'école Charles-Martin. Il faut imaginer là quantité de petits peuples des herbes. Quelques lézards y passent furtivement, gobant l'air de rien la punaise égarée, le gendarme harassé. 

Ce qui frappe d'emblée le marcheur, c'est l'alignement souvent crénelé du bâti. Des maisons et des groupes de maisons accolées se sont retirés du trait de côte du trottoir, laissant à la guise des habitants l'occupation des espaces vides. Un peu cour, un peu jardin quand il s'agit d'un seul logement. Et beaucoup parking sauvage quand il y en a plusieurs.

Je remarque quelques façades très bien rénovées et d'autres abandonnées à l'usure et aux cloportes. Deux ou trois fenêtres autrefois murées par des propriétaires soucieux de réduire leur taxe foncière accueillent des peintures à la bombe, augmentées de mots d'esprit. L'abeille de Fred Rush Collins a bien des facéties philosophiques. Le bonheur n'est pas une recherche, encore moins une quête. L'inattendu lui suffit, à savourer lentement après qu'il a surgi.

Porté par des considérations flottantes, idéales pour philosopher, je hume les jasmins grimpants. J'imagine le voyage des fragrances jusqu'à ne plus m'apercevoir que je marche. Je passe devant chez Anne-Marie Durou qui sculpte aussi bien le bronze que les laines, ou le plexiglas. J'entrevois déjà la fin de la rue et le parking du Lidl où la misère s'approvisionne. Je lorgne l'enseigne délavée de l'église évangélique pour la foi profonde. C'est un bâtiment quelconque sans clocher ni voussures à l'entrée. Je ne me demande pas ce que l'on y prêche, comment on y lit les épîtres.

Juste en face, les marchands du temple du Crédit Mutuel jouent à la fibre sociale, portée sur les écrans publicitaires par une délicieuse Cerise en robe à pois. 

Ce n'est pas encore le moment de préparer mes clés. J'ai encore un coup d'œil à donner aux travaux de la bibliothèque et à la vitrine de Laugery où Pimprenelle rit tant et tant. Depuis la pose de la première pierre, inaugurée par monsieur Hurmic, notre ancien maire, l'édifice va gaillardement sur ses deux ans. Cependant que Pimprenelle sautille vers les cap des trentièmes hilares. Voilà. C'est tout pour le moment. Je ne sortirai plus de la journée. 

dimanche 17 mai 2026

Coline Devos, La chaise


Coline Devos a quinze ans. Gourmande de littérature, elle écrit de la poésie. Elle participe régulièrement aux scènes ouvertes du collectif Pour Le Moment au Wash Bar à Bordeaux. Les éditions Exopotamie suivent avec tendresse cette auteure prometteuse, qui a la prescience des dangers de la métaphore, quand bien des adultes en tartinent leurs vers jusqu'à succomber dans le cholestérol. Voici le premier poème qu'elle nous a dit et nous étions bouche bée.

 

La chaise        Le deuil

Il y avait une chaise.

Pas vide.

Juste plus personne pour oser s'y asseoir. 

Quelqu'un y a posé un pull,

comme on panse une absence

avec un chiffon d'habitude.

 

Mais même les objets savent :

on ne recoud pas une pièce amputée

avec des restes de présence.

Le fil se casse à chaque souvenir.

 

Depuis, les murs chuchotent,

ou peut-être est-ce nos pensées

qui murmurent à genoux. 

On baisse la tête,

comme si le silence nous accusait

d'être restés vivants.

 

Un rire est tombé du plafond, un matin,

d'un peu trop haut.

Il s'est brisé en éclats

dans un silence

qu'aucune main n'a su recoller.

Alors on détourne les yeux,

en priant que l'écho ne revienne pas.

 

Je crois qu'on est nombreux à tenir debout

dans des maisons

où une lumière s'est éteinte,

et où personne ne trouve

le mode d'emploi

pour changer l'ampoule de l'âme.

 

Certains jours, on appelle ça vivre.

D'autres, on respire juste assez

pour ne pas mourir tout à fait.

Ou comme on recoud une mer déchirée

à la lueur d'une chandelle mouillée :

mal, lentement,

et sans savoir si ça tiendra

jusqu'à la prochaine vague.

 

Chaque vague est une question sans bouche

qui oblige à rester debout

même quand le sol

supplie de tomber.

 

Certains soirs, on regarde les étoiles

comme on recompte les fissures 

d'un cœur

qu'on n'a plus la force de recoudre.

Et parfois, on parle à l'absence

comme on crie dans un cauchemar

que personne ne partage,

un cauchemar

où l'on se réveille seul,

plus seul encore que dans le rêve.

 

On dit que le deuil s'apprend.

Mais personne ne prévient

qu'il faudrait réapprendre à respirer

dans une pièce

où l'air est resté coincé

dans le prénom d'un mort.

 

Alors on écrit.

Pas pour guérir.

Pas pour oublier.

Mais pour se rappeler

comment saigner

sans mourir,

et offrir au manque

quelque chose de vivant

qui ne s'effondre pas.

 

Parce qu'écrire,

c'est tenir la main

à ce qu'on ne reverra jamais. 

 

image : Et ce soir-là, l'autruche du Wash Bar a piqué du bec dans ses plumes ébouriffées.  

Marcher rue Achard à Bordeaux


À un bout de la rue la bibliothèque René-Maran. Les travaux avancent. Elle a maintenant sa girouette en forme de morue, qui claque du bec. À l'autre bout, La cité du vin avec ses processions de visiteurs dont certains sont japonais et cossus en pécunes. Entre les deux, l'ancien et le moderne essaient de faire bon ménage. Les globichards apprécieront l'espace de co-working  où on fait de l'uniCare en vrac. Les amateurs de lieux alternatifs préféreront Les Vivres de l'art où foisonnent parmi les pampres de vigne et les graminées sauvages, des sculptures en métal rouillé, des installations éphémères. Il y a aussi une casemate rescapée de la deuxième guerre ; on peut monter dessus.

Je marche presque lentement. J'adresse un clin d'œil à la fresque de Selor à côté du Bar de la Marine. Toujours ces messages qu'il écrit, et l'espoir y grince un peu des dents. 

Puis voilà le voilier sans mât, maladroit sur ses cales bancales. Il s'appelle Lorelei. Je l'imagine sur le Rhin, la Garonne est trop sableuse en ces parages. Mais un tram passe, grinçant lui aussi. Et l'enchantement s'éteint. Les sorcières blondes détalent comme des lapins. Vont se cacher sous l'immeuble neuf qui abrite des écoles privées, de marketing et de photo. Dont les étudiants sortiront rincés de la sauce blanche.

Sur la gauche le restaurant Quartier gourmet m'arrête une seconde. Je ne suis pas attiré. Mais peut-être que le bon dieu de l'église mitoyenne, du haut de son clocher en bois, hume les parfums de l'entrecôte cuisinée, dit-on, à la bordelaise. Cédant au péché de gourmandise, il téléphone au pauvre bougre de la plate-forme de livraisons, lequel accourt avec une écuelle en palissandre et un hanap dûment culotté par les bières fermentées à l'eau du paradis.

J'arrive à la fin de la marche. Je longe le mur où sont affichés les prénoms de toutes les femmes trucidées en 2025 par les bourreaux masculinistes. Des très jeunes, moins de quinze ans, et des très vieilles, plus de quatre-vingt-dix. En face, le bar Le New York où un ancien taulard, dix ans de cabane au compteur, m'a attrapé par le cou et presque soulevé en me disant qu'il allait me tuer. 

Passons, passons, son fantôme rôde encore. Pourrais-je le retrouver à la Cité bleue où sont les locaux de la très proprette revue Le Festin ? Ou attablé à la guinguette estivale, ses deux arpions en éventail ? Passons, passons ! Je serre déjà mes clés. Si je tendais l'oreille, j'entendrais qui sait le rire de Pimprenelle, la boulangère de chez Laugery à qui je parle en espagnol, tout à mes sottises de vieux qui tape dans la gamelle. Voilà. C'est tout pour aujourd'hui. Je ne sortirai plus de la journée. 

Image des entours de la Base sous-marine, itou dans le quartier. Je vous raconterai lors d'une autre marche puisque marcher soigne, dit-on. 

 

vendredi 15 mai 2026

Marcher rue Blanqui à Bordeaux


Après l'hôtel Regina près de la Halle de Bacalan, sur la gauche, la rue Blanqui. Je m'étonne toujours de ces boutiques au nom globichard : Running, Barber Shop, Peace of Mind, Tropical Optical Shop... 

Aussi, l'enseigne Quinte et sens me rassure-t-elle, le français n'est pas tout à fait mort. Il résiste encore au cheval de Troie du capitalisme hirsute. Me rassure également la présence du CMSI (Centre Médical de Soins Immédiats), installé par la mairie de quartier sous la houlette bienveillante de Vincent Maurin notamment.

Puis je hume les jasmins tortillés autour des embrasures. J'observe les portes rénovées et celles dont le bois n'en finit pas de se décomposer. J'entrevois quelques arpents de friches qui ont pris la place des jardins. Combien de bêtes blanches y déposent leurs suints ? 

J'accélère le pas. Sur ma gauche, une grosse maison luxueusement rénovée pour les touristes rbnb. Sur ma droite, un restaurant ouvrier, La casera. Un caboulot, disait-on autrefois. Comment pourrait-on dire caboulot en globiche ?

Je passe devant des maisons dont je connais un peu les habitants. Ici, un ancien collègue à qui j'adresse à l'occasion un signe de tête, voire une poignée de main. Là, un ami que j'ai depuis cinquante ans, qui a vendu son logement à une ex députée marcroniste dont j'ai oublié le nom. Là, encore, un couple d'Espagnols, eux aussi ont vendu. Et me voilà longeant la place Buscaillet : son marché du vendredi, son aire de jeux, sa table de ping-pong, son échiquier de pierre, sa boîte à livres, sa statue-fontaine tout écaillée, assez laide. Je croise quelques chiens traînant des maîtres suffoqués, des coureuses avec écouteurs greffés aux ouïes, des noirs esclaves des plates-formes de livraison, deux ou trois vieux égarés, parfois, un oiseau fuyant les trottinettes.

Et me voilà presque de retour. Je passe l'angle de la Cité Dutrey où sont chaque jour déposées  par les gitans des immondices parmi des meubles disloqués, des matelas éventrés, des bouteilles d'alcool. D'où leur viennent ces excrétions quotidiennes, de quel embarras de vivre ?

Je quitte la rue Blanqui. Je prends la direction de l'école Achard. Il y a là un ancien collègue à qui j'adresse à l'occasion un signe de tête et de nombreux élèves en déshérence mentale et cognitive, qui auraient besoin de soins. Quelques mètres plus loin, je vois un chat blanc sur le rebord d'une fenêtre. Il a le poil ras et le regard vert. Je m'arrête et lui parle. Je n'essaie pas de le caresser ; il ne le souhaite pas. Notre entretien dure cinq secondes et je suis benoîtement content. J'ignore un deuxième dépôt sauvage rue Audubert et j'attrape vite mes clés. Je ne sortirai plus de la journée.

Image de Selor. Et peut-être qu'un jour on envisagera enfin un autre possible pour l'humain et contre les puissances démoniaques de l'argent.  

mercredi 13 mai 2026

Christophe Esnault, Vivre, 1 - 40


Quasiment rendu à la fin de son recueil Vivre, 1 - 40 (mais dans quel état ?), Christophe Esnault brise l'armure : "Trouverai-je une petite heure d'écoute pour esquisser mes contours ?" 

Les quarante proses poétiques de l'ensemble sont essentiellement composées de phrases infinitives et de propositions non verbales. Qu'il soit sujet ou complément, le "je" n'y apparaît que cinq fois, avec une occurrence élidée : "Ai bradé  les mots sentiment et affection pour réécrire ce texte". 

Comment, dès lors, être un tant soit peu soi en quelque lieu sûr ? Dans le corps. Dans la langue. Dans les gestes. Dans le monde. Dans l'humour même. L'exergue d'Antonin Artaud, lequel disait ne s'appartenir que par éclaircies, laisse deviner que rien ne sera élucidé dans les multiplicités aperçues.  "Apprendre à se mouvoir dans le ciment" conduit à "se déchirer lentement au réel".  

Peut-être faut-il imaginer un tuilage aux arêtes tranchantes, comme la composition de Mondrian sur la couverture, où "Le futur [serait] attaqué à coups de massue". Mais la part des choses et des êtres, bonne ou mauvaise, ne sera pas faite pour autant. Les notations morales et politiques, médicales et psychiatriques, païennes et religieuses, érotiques et amoureuses tressent un écheveau dont les nœuds résistent et cette résistance manque de bords. Ils sont submergés par une foison d'images dadaïstes, surréalistes, voire électriques aux paupières de jupe* qui confèrent à l'ouvrage des dissonances que le lecteur fécondera à sa façon ou sans façon. En voici quelques-unes : "Sortir la trottinette céleste de sa poche-revolver". "L'au-delà appelle au leurre l'ardillon pique à même la lèvre du langage". "Accumuler les cadenas du desideratum". "Embraser cette brûlure double vitrage". "Pianoter langoureusement sur le corps du vampire des Carpates".

Qu'en émane-t-il ? Peut-être une solitude. Dès la naissance ou même avant. Dans un ventre qui excède celui des mères, inaugural. Une solitude comme une perte et c'est ainsi qu'une "noix verte tombe sur un jouet d'enfant oublié à la pluie sale". Et l'amitié a des envies de suicide. Autant "creuser un trou dans la terre et s'y cacher". Cette échappatoire-là, tellement illusoire dans la débâcle du vivant. Christophe Esnault garde les yeux ouverts sur la grande blessure qui n'en finit jamais, de tous les absurdes : les recommandés dans les boîtes aux lettres, les écrans de surveillance, "le packaging de la chair" apprêté à la voracité des supermarchés, les "procédures à respecter", le charabia de la novlangue... Même les enquêtes sociologiques sont douteuses sous le sceau [du chat noir à suivre]. Et cependant le désir de vivre. [Tout n'a pas encore été confisqué] malgré "l'éducation catholique à coup de sabot" qui sabote. Toutes les pluies ne sont pas sales.

Extrait : 

Encourir des risques vitaux. Joue contre sein. Bruit de gâchette sans conséquence sur un féru de roulette russe. L'envie de vivre crochète la porte alarme dissuasive. Exactions revendues pour presque rien. La femme radieuse porte en elle tous les suicides. Une branche d'arbre centenaire tombe dans le parc près de jeunes amoureux. L'orgasme cabriole à la poursuite de l'écureuil. Langue urgente de l'enfant souffreteux mêlée aux myrtilles mangées sur la montagne. Tignasse pas lavée depuis plusieurs mois. Dettes de jeu maison de famille tchao bye. Tu relies tout à tout ce qu'il te manque à l'instant mais tu es déjà sur l'autre page et c'est parfait ainsi. Se déchirer lentement au réel.

Vivre, 1 - 40 de Christophe Esnault est accompagné d'une image de Benoît Chérel, Vieille marche autour du globe. Il est publié par les Éditions des Rues et des Bois et coûte 14 €.

 

*allusion au Manifeste électrique aux paupières de jupes avec, notamment, Matthieu Messagier et Michel Bulteau en 1971.

 

lundi 11 mai 2026

Eric Vuillard, 14 Juillet


Je n'arrive pas à imaginer toutes les archives dans lesquelles Éric Vuillard a dû s'immerger pour écrire 14 Juillet. Tous ces plans de Paris qu'il a scrutés, des années 1780, et aucun ne montrait exactement les mêmes dédales tant la ville n'en finissait pas de se répandre. Tous ces registres, tous ces procès-verbaux, toutes ces correspondances...

C'est que montrer la prise de la Bastille vue depuis le peuple, au plus près de lui, ne relève pas de l'historiographie classique. Certes, Jules Michelet n'a pas démérité. Ses pages sur le député Thuriot de La Rosière sont vibrantes. Il souhaitait que l'on retirât les canons de la forteresse, afin que d'apaiser la colère de la foule, mais refusait véhémentement qu'on lui distribuât de la poudre. "Entre le peuple et qui s'en improvise l'émissaire, il existe aussitôt un fossé", écrit Éric Vuillard. Qui ajoute : "Par un de ces grands envoûtements d'écriture, Michelet sépare le peuple, l'immense masse noire qui avance depuis le faubourg Saint-Antoine, de son représentant, qui devient le véritable protagoniste de l'Histoire". Michelet n'a jamais été de ceux que l'on chasse quand on a faim et froid. 

Lorsque le sieur Jean Rossignol, qui rêva de bourlinguer sur les océans et entra en révolution au hasard d'une ivresse solitaire, écrivit ses mémoires, sa première phrase fut : "Je suis né d'une famille pauvre". Cela s'était-il jamais dit, avant lui ?

Des noms de pauvres venus de tous les coins de France, le récit en énumère tant et tant, associés à des noms de métiers tombés dans l'oubli : Coureurs de vin, verduriers, loueuses de chaises, crieuses de vieux chapeaux, corroyeurs, passementiers, doreurs sur métaux, fabricants de chandelles, fabricants de lacets, marchandes de cierges, marchandes de crêtes de coq... Et tous, bien sûr, tirent le diable par la queue... Pensez donc, "un journalier gagne dix sous par jour, un pain de quatre livres en vaut quinze".

Et pourtant le pays n'est pas pauvre. "Le profit colonial, industriel, minier, a permis à toute une bourgeoisie de prospérer... C'est que, par un traité de commerce, la France est ouverte aux marchandises anglaises, et les riches clients s'adressent à présent à des fournisseurs étrangers qui vendent à meilleur prix. Des ateliers ferment, on réduit les effectifs". Quant aux ultra-riches, les voilà qui pleurnichent. Jean-Baptiste Réveillon par exemple. Les trois cents employés de sa manufacture royale de papiers peints lui coûtent beaucoup trop cher. "Il affirme que les ouvriers peuvent bien vivre avec quinze sols au lieu de vingt, que certains ont déjà La montre dans le gousset et seront bientôt plus riches que lui." 

Le lecteur sensible à la question sociale sera tenté d'opérer des rapprochements avec la France d'aujourd'hui. Nos grands argentiers, Thierry Breton, François Villeroy de Galhau..., comme nos responsables politiques libéraux, Gabriel Attal, Édouard Philippe..., reprennent des éléments de langage similaires. Le travail coûte trop cher aux entreprises, la sécurité sociale aussi, les retraites itou, etc. 

Comme disait le prince de Lampedusa dans Le Guépard, cité de mémoire : "Il faut que tout change pour que tout reste pareil". Nonobstant la révolution, il faudra attendre la fin du dix-neuvième siècle pour que la condition des pauvres commence à s'améliorer, au prix de hautes luttes et de massacres aveugles parmi les insurgés. Mais aujourd'hui, les Bastille sont invisibles, dématérialisées en flux numériques. Ce n'est pas la fin de l'histoire ; elle n'en finit pas de trébucher sur le trébuchet des monnayeurs.

Alors, 14 Juillet d'Éric Vuillard, emporté par la foule, emporté par le style, se lit avec une délectation sans pareille. L'ouvrage est publié dans la collection Babel des éditions Actes Sud. Il compte 200 pages et coûte 8,30 €.

vendredi 8 mai 2026

DICOLLEGIEN, Le dico des 4ème du collège Montaigne à Lormont


Aurélien Estérie, Benoît Martinaud et Patrick Modolo, professeurs de lettres au collège Montaigne à Lormont, ont fait écrire un dictionnaire à quatre classes de quatrième pendant deux années scolaires. Un travail au long cours avec ses courts-circuits dont les étincelles resteront longtemps dans l'esprit de ces ados et de leurs lecteurs.

Ce Dicollégien, avec son titre-valise ne manque pas de doubles fonds. Pour l'humour. Pour la poésie. Pour le jeu de mots qui ricoche sur le jeu de soi et ouvre mille espaces à l'appropriation de la langue. Une entreprise de salut public tant le français est aujourd'hui malmené y compris dans la sphère politico-médiatique.  

Amusons-nous à butiner dans ce dico comme une abeille ivre de son vol fou :

Raisin : fruit qu'on ne cueille pas en vain.

Équilatéral : se dit d'un triangle qui ne fait pas de préférence.

Zèbre : code-barres du règne animal.

Urine : effet secondaire du rire.

Néant : mot vide de sens.

Minerai : roche extraite conjuguée au futur.

Kayak : petite embarcation avec laquelle on rame facilement dans les deux sens.

Jeune : mot de vieux.

Hôtel : lieu où l'on chambre facilement.

Dos : partie musicale du corps.

Chauve : qualifie une personne qui ne coupe jamais les cheveux en quatre.

Boulard : bille qui a pris la grosse tête.

Souris : animal correcteur.

Faim : sensation sans fin.

Télévision : accessoire indispensable au canapé des pères.

Sauf erreur de comptage ou de manipulation de la calculatrice qui complote dans mon dos nul en musique, j'ai relevé 558 définitions. Il est doux et même doudou de voir se côtoyer des mots savants (varappe, histrion, dramaturge, subterfuge...) et des mots répertoriés  djeuns (wesh, zoner, râteau...). Ainsi se dévoile la présence multiple d'une génération capable de rire de ses inquiétude et désireuse de s'aventurer parmi les friches inconnues du vocabulaire.

L'ouvrage a été soutenu par l'Académie Alphonse Allais. Avec un avant-propos de Jacques Perry-Salkow, codétenteur avec Frédéric Schmitter "du record mondial du palindrome de langue française le plus long, avec 10 001 lettres". Le Grand Chancelier de ladite académie, Jean-Pierre Delaune, précise : "Par bonheur, tous les adolescents de notre douce France ne sont pas réduits à ce langage cromagnonesque qui fleurit dans nos délicieuses cités banlieusardes... Au pays de Montaigne, il est rafraîchissant de voir éclore des imaginations collégiennes avides de revisiter nos dictionnaires courants avec une fantaisie que nous ne saurions trop encourager".

Enfin, le bénéfice des ventes a été versé à la Croix-Rouge, "à destination de projets envers nos ainés". Les jeunes auteurs ont apprécié ce geste solidaire et intergénérationnel. Une belle aventure et c'est ainsi que l'espoir luit.

Le Dicollégien est édité par l'Académie Alphonse Allais. Il compte 80 pages et coûte 10 €. Disponible au collège Montaigne de Lormont près de Bordeaux.

mercredi 6 mai 2026

Lydie Salvayre, Autoportrait à l'encre noire, 2


Dans son Autoportrait à l'encre noire, Lydie Salvayre s'attarde sur les créatures imaginaires qui lui viennent sur la page dite blanche mais déjà noire d'une multitude d'intentions floues. Elle ne pose que des questions. Les quelques éléments de réponse proposés restent prudents. Car saura-t-on jamais ce que c'est que d'écrire ? Notre cerveau, rappelons-le, est un continent peuplé d'inexpugnables forêts vierges. Qu'y trament vraiment nos neurones-lianes avec leurs axones gris ? À quels sauts dans le vertige nous convient ses scissures profondes ?

"Les créatures imaginaires que j'avais inventées dans mes romans n'avaient-elles pas esquissé mon portrait en creux, bien plus fidèle et ressemblant que je ne saurai jamais le tracer moi-même ? Ces créatures n'étaient-elles pas mes doubles secrets derrière lesquels je me tenais précautionneusement retranchée ou me dissimulant, quel que soit le travestissement dont je les affublais et le soin avec lequel je les fardais ? N'incarnaient-elles pas cette multiplicité des possibles en moi ? Qui parlait derrière le guide parricide du musée dans La puissance des mouches si ce n'était moi, ce que je ne compris que des années après ? N'était-il pas manifeste que tous mes livres sans exception s'abreuvaient à ma vie la plus étroitement mienne bien plus qu'à ses vagues entours ? Saurais-je, me demandai-je encore en me penchant sur ces quelques événements du passé qui me semblaient disjoints, épars, disparates, affadis par le temps et dont la couleur changeait avec les saisons, saurais-je dénouer leur écheveau et leur trouver une trame lisible, une ligne de vie, un sens, une fin ? Saurais-je coudre ensemble les loques de ma mémoire pour me confectionner un bel habit ?"

Puis Lydie Salvayre soupçonne que ce bel habit serait bien mensonger, autant que son récit décousu. Alors, autant demeurer dans le disjoint et l'épars et arpenter ce qui pourrait les assembler. En ce sens, les récits étoilés, ou constellaires, ouverts à tout ce qui n'est pas dit, sont peut-être moins des arracheurs de dents que les autres. Il nous plaît d'y croire. C'est déjà ça, suffisant pour tenir jusqu'à la fin du jour. La photographie de Cédric Merland ci-dessus exprime au mieux la nécessité de composer avec nos interstices en écho avec ceux de la pierre. Puis, par ricochet avec ceux de tout ce que nous hantons dans les pages grises de nos imaginaires.

Pour mémoire, cette photographie figure dans Les arbres écrivent aussi publiés par les éditions de la 21ème saison. 

mardi 5 mai 2026

Lydie Salvayre, Autoportrait à l'encre noire, 1

 


"Ce qui me console aussi, c'est de me répéter cette sentence montaignesque : Qui se connaît, connaît aussi les autres, var chaque homme porte en lui la forme entière de l'humaine condition. Et d'en déduire que je, que moi, c'est vous. Phrases par lesquelles j'essaie, une fois encore, de justifier à mes propres yeux le projet hasardeux de me peindre."

Lydie Salvayre, malgré ses prix littéraires et sa reconnaissance internationale, n'est pas du genre à prendre le melon. Elle préfère discuter avec sa voisine de palier même si elle aime la new romance (Albane) qu'avec un intello pontifiant. Elle préfère voyager dans un troquet au bout de sa rue que dans une mégapole aux confins du monde. Elle aime la langue la plus choisie comme la plus triviale. Elle a fui les fallaces de Paris après le Goncourt et habite une maison à Nîmes, avec son compagnon Bernard  et un jardin idéal pour sa chienne Nana. Et continue d'écrire "entre deux langues, les deux étroitement, amoureusement, inséparablement liées" : le français et l'espagnol. Tout en se souvenant du "fragnol" de sa mère tant aimée.
Le père, en revanche, est tout sauf à son avantage. Son passé douloureux de déraciné pendant la guerre d'Espagne et son engagement du côté du bien n'excusent pas son autoritarisme et son machisme, son étroitesse d'esprit quant au respect de la doctrine communiste. Lydie Salvayre et ses sœurs, à force d'en baver, ont finir par le haïr.

L'auteure de Autoportrait à l'encre noire s'est construite contre lui. Avec les livres, tous les livres. Avec ses études à Toulouse (lettres et philologie espagnole) pour "fuir l'enclos familial".  Avec ses tentations anarchistes alors que le padre conchie Bakounine ce hijo de puta. Et bien sûr avec l'écriture. "J'écris parce que je ne sais pas parler. De cela, je suis sûre." Lydinette, comme dit la jeune Albane en ses chahuts bienveillants, a connu des déboires. Une rencontre avec le précieux Sollers à la Closerie des Lilas pendant laquelle elle s'est tenue coite tout du long. Une soirée chez un cinéaste en vue où quelques raffinées l'ont trouvée tellemeeent modeste...

Alors, oui, écrire.  

"Que se passe-t-il donc pour que, à quarante ans passés, je m'autorise à tenter l'impossible ? Suis-je poussée par la nécessité vitale de compenser ma difficulté à ouvrir ma gueule ? Est-ce cet échec à maîtriser une langue que je désire d'autant plus qu'elle m'échappe ? Est-ce ce point de faillite qui exige de moi le recours à l'écriture ? Pour le dire autrement : si je m'étais sentie propriétaire de la langue et dans une adhérence parfaite et confortable à un idiome et une histoire, serais-je advenue à l'écriture ?"

"J'écris un pied dans la langue parfaite des classiques sagement appris à l'école, un autre dans la langue de la rue, désentravée, malicieuse, effrontée, craintive, librement espagnolisée par ma mère, riche d'entorses au bien-dire et d'expressions dites vulgaires, en guerre avec les articles trop définis et s'insurgeant contre l'ordre obligé sujet-verbe-complément."

Et c'est ainsi que nous aimons Lydie Salvayre, une femme affranchie en art comme dans la vie. Avec ses yeux ouverts sur le peu qui agrandit le monde. Autoportrait à l'encre noire est publié chez Robert Laffont dans leur collection Pavillons. Il compte 214 pages et coûte 20 €.

Pour mémoire, L'honneur des chiens, de la même auteure aux éditions L'ire des marges, est également chroniqué sur ce blog.