Qui êtes-vous ?

Mon blog est celui d'un butineur effaré dans tous les champs du savoir. Et c'est ce même butinage qui m'a conduit à écrire des livres.

mercredi 11 mars 2026

Le syndrome Lacombe Lucien en poésie


Lacombe Lucien
est, rappelons-le, un film de Louis Malle. Un adolescent veut s'engager dans le maquis mais, estimé vraiment trop jeune, il n'est pas admis. Rongé par le dépit, il devient milicien.

J'observe dans le milieu de la poésie une porosité grandissante aux sirènes de l'extrême-droite. En réaction à l'imperium de la gauche sur le monde de la culture. Des auteurs (et autrices) ne s'estiment pas assez reconnus, voire carrément rejetés par les radaristes de l'édition. Leur ressentiment est tout à fait entendable et souvent légitime. Mais ils endossent le costume du desdichado. Pourquoi pas ! Ça a pu m'arriver aussi. Sauf que, ayant chez moi quelque perroquet à l'angle d'un couloir, je le déboutonne, ce fichu costard. Il est vraiment trop serré et mes entournures sont à la peine. C'est ainsi que je me sauve du mal. 

Car nos desdichados (et desdichadas), à force de s'en prendre aux hiérarques parfois un peu stals, se tournent vers les maudits que l'atrabile a fait basculer du côté de la droite la plus rance. Très grand danger qui me soucie prou. Le parallélisme fallacieux qui conduit le discours commun à vouer aux gémonies LFI tout en passant le RN à la savonnette à vilains ouvre grand les portes aux spectres pétainistes pour la présidentielle de 2027. 

Alors mon message est simple : "Chers desdichados (et desdichadas), la gauche bien-pensante a évidemment ses discours prêts à porter, ses histrions tonitruants sur des tréteaux sans planches mais ses extrémistes tuent beaucoup moins que les fanatiques catho-identitaires. Les derniers chiffres du ministère de l'Intérieur sont éloquents. L'ultra-droite dézingue 4 fois plus que l'ultra-gauche. Ce qui, bien sûr, ne signifie pas que l'ultra-gauche est 4 fois moins coupable. Toutes les violences, physiques, symboliques et imaginaires, doivent être bannies des représentations politiques. Il y a, in fine, toujours le même gagnant misant sur les peurs : le libéralisme et son bras armé, le capitalisme débridé. Alors, opposer par exemple Annie Ernaux à Richard Millet dans l'actuel charabia dominant presque tous les écrans, revient, que vous le vouliez ou non, à relégitimer le deuxième quand vous condamnez moralement la première au bûcher. D'aucuns diront, en un jugement hâtif, que vous-mêmes penchez du côté obscur de l'échiquier. Des portes risquent de vous être fermées et votre isolement souffrira davantage."

Rédigé sous les coup de l'émotion, j'ai conscience que cet article n'est pas assez rigoureux. Aussi, je retourne au petit livre que je lis, Dialogue sur notre nature humaine de Boris Cyrulnik et Edgar Morin. Il nous rappelle l'absolue nécessité de la pensée conjonctive et la prise en compte du double mouvement entre les parties et le tout pour forger une compréhension non invalidable des sciences humaines. C'est avec ces grandes figures de notre patrimoine intellectuel que l'espoir se ressaisit, pas avec les mantras des réseaux de l'illusion identitaire.

À tout bout de champ j'entends parler de résistance. Résister au syndrome Lacombe Lucien est aujourd'hui une priorité. En pensant à nos parents et grands-parents qui se sont battus pour la liberté pendant la deuxième guerre. 

Image : collage de Brigitte Giraud 

dimanche 8 mars 2026

Poème philosophiquement inversé


Pourquoi n'y a-t-il rien sur cette table plutôt qu'un verre de vin ?

Pourquoi n'y a-t-il rien sur ce mur plutôt qu'une estampe japonaise ?

Pourquoi n'y a-t-il rien dans l'étang plutôt que des canards ébouriffés  ?

Pourquoi n'y a-t-il rien le long du trottoir plutôt que des herbes rebelles ?

Pourquoi n'y a-t-il rien au fond du ciel plutôt qu'un nuage ressemblant à la Mongolie ?

Pourquoi n'y a-t-il rien dans ce silence plutôt qu'une ombre murmurante ?

Pourquoi n'y a-t-il rien au bord de la Garonne plutôt que des pêcheurs de pibales ? 

Pourquoi le vide plutôt que le plein ?

Pourquoi le trop vide et pourquoi le trop plein ?

Pourquoi les questions plutôt que les réponses ?

Quelque chose manque sur la table et sur le mur.

Quelque chose manque dans l'étang et le long du trottoir.

Et le ciel est bien trop grand le silence bien trop profond. 

Mais ta présence est là depuis tant et tant de temps suspendu à nos souffles communs. Elle est tout. Alors le reste, même s'il est un peu quelque chose avec ses tarauds en coulisse, ses ombres remontées des mauvais puits, on lui dit d'aller se faire voir ailleurs. Ce n'est pas rien.

 

image : chantier enchanté de la bibliothèque René-Maran à Bordeaux-Bacalan. C'est certain, elle sera quelque chose. 

 

samedi 28 février 2026

Jardin Public à Bordeaux, matin clair


(En allant trop tôt  au CAPC Musée d'art contemporain pour acheter une balle anti-stress à tête de chat destinée à un adolescent effaré, j'ai attendu l'ouverture au Jardin Public, lequel affiche sur ses grilles une exposition photographique de Paul Lemaire. Les images ont été prise au Chili, où l'extraction minière des métaux rares défigure les terres et les hommes. Voici la liste péréquienne de ce que j'ai vu pendant trente minutes de 10h25 à 10h55.)

 

- Une femme, la cinquantaine encore jeune, lisant un livre sur le banc d'en face, une allée de sable à peu près blond nous séparant d'environ cinq mètres. (Rassurant)

- Deux cents mètres plus loin, sous les ramures d'un arbre empli de murmures, un couple de trentenaires s'embrassant. (Rassurant)

- Devant moi, un homme à vélo consultant son téléphone et pédalant assez vite. (Inquiétant)

- Autour de mes pieds, deux pigeons comme des jouets mécaniques avec leur encolure hochant du bec pour picorer les particules invisibles de l'air assoupi. (Amusant)

- Toujours devant moi, quelques trottinettes bien trop rapides avec des conducteurs souvent sous écouteurs. (Agaçant)

- À quelques encablures, des jardiniers survêtus de chasubles orange s'affairant à émotter des sillons rebelles. (Rassurant)

- Venus de droite comme de gauche, des collégiens s'adonnant joyeusement à un jeu de pistes dans le cadre présumé d'un cours  d'EPS. (Amusant et rassurant)

-  Des coureurs du dimanche, disons des runners pour faire moderne, ballotant comme des grains perdus en leurs pensées ou sur leur téléphone. (Tantôt attendrissant et tantôt agaçant)

- Un petit homme et une grande femme, probablement des commerciaux, parlant probablement de chiffres d'affaires. (Inquiétant)

- La femme levant les yeux de son livre pour sourire aux adolescents occupés à leur jeu de pistes ; il y a un indice caché sous son banc et ils prennent des notes sur un carnet. (Rassurant)

- Quelques solitaires, plutôt âgés, allant lentement sans que rien ne bouge sur leur visage. (Attristant)

- Et moi, malgré mon regard attentif aux êtres comme aux choses, lorgnant mon téléphone pour finir un sudoku expert. (Agaçant)

(Et quand je suis allé à la boutique du CAPC enfin ouverte, ils n'avaient plus de balles anti-stress à tête de chat. Ils en recevront bientôt. Notre adolescent effaré sera content. Et nous aussi.)  

Photos de Paul Lemaire : 


 

 

 


vendredi 27 février 2026

Boris Cyrulnik, Théorie et doctrine


Boris Cyrulnik augmente le propos d'Edgar Morin, qui lui-même sera augmenté et ainsi de suite jusqu'à la fin du livre. Le lecteur assiste donc à une pensée en train de se donner, avec ce qu'elle a déjà défriché et qui continue à chercher. Humblement. Visitant le global comme le particulier, dans le mouvement qui les lie. 

"En effet, on dit souvent que les théories sont trop cohérentes pour être honnêtes, que les scientifiques lissent souvent les courbes. Quand on fait une théorie trop lisse, elle est désadaptée du réel et elle ne peut plus évoluer. C'est dans les aspérités d'une théorie que se trouve l'étrangeté qui va permettre d'en inventer une nouvelle... Reprenant ce que vous avez dit sur le monde de la certitude et de l'incertitude, il me semble que lorsqu'une théorie devient trop cohérente, elle perd sa fonction de pensée ; elle sert à unir certes, mais non à penser. Dès l'instant où des scientifiques, des politiciens, des philosophes, etc., répètent et habitent la même théorie, ils s'adorent entre eux, mais haïssent ceux qui en récitent une autre. La théorie prend une fonction de clan et non plus de pensée. Cet usage de la théorie me paraît tout à fait dangereux car il brise la rencontre. Cette attitude trop cohérente va réagir par l'excommunication, la déportation, la rééducation : on va briser l'intrus, l'empêcher d'avoir une chaire, couler sa revue, comme cela se passe dans le monde scientifique, philosophique, politique. S'agissant de la nouvelle humanité, il est vrai que nous avions l'impression que la condition humaine était une aventure, convaincus de notre mort immanente, de notre passage furtif sur terre. Or cela n'est qu'une représentation du monde. Les sociétés et les cultures qui ont par exemple pensé la métempsychose ont fourni très peu de racismes, puisque les hommes s'entraînaient à se mettre à la place d'un autre être vivant. Ce décentrement de soi-même donnait une petite incohérence à la théorie... Cet entraînement à se mettre à la place d'un autre - ce que les philosophes nomment l'empathie - est un concept que je crois très utile, que l'on devrait en tout cas dépoussiérer, surtout avec les circonstances politiques qui sont en train de se dessiner. Car se mettre à la place d'un autre, c'est s'enrichir, mais c'est un effort, c'est aller à la découverte d'un nouveau continent mental, d'une nouvelle manière de penser, d'une nouvelle manière d'être homme. L'enjeu est capital, il s'agit d'un véritable quitte ou double : on s'enrichit en ouvrant son monde ou l'on fait une théorie cohérente et on le disqualifie, on l'excommunie, on l'exclut."

jeudi 26 février 2026

Edgar Morin, Théorie et doctrine


Par les temps que nous vivons, la parole d'Edgar Morin est plus que jamais à répandre partout, en espérant qu'elle éclairera un tant soit peu les esprits crépusculaires. Extrait de Dialogue sur notre nature humaine avec Boris Cyrulnik. Et précisons que cet échange sans dogmatisme est accessible à tous les publics.

"J'ai essayé d'établir une conception des idées en faisant la différence entre théorie et doctrine. J'appelais théorie un système d'idées qui se nourrit dans l'ouverture avec le monde extérieur, en réfutant les arguments adverses ou en les intégrant s'ils sont convaincants, et en acceptant le principe de sa propre mort, de sa propre biodégradabilité si par exemple des événements infirment la théorie. C'est du reste ce qui arrive dans les sciences, quand arrive une nouvelle théorie, l'ancienne accepte sa mort.

Une doctrine est une théorie, mais elle est fermée. Elle se réalimente sans arrêt par la référence à la pensée de ses fondateurs, dits infaillibles, du type "Marx a dit", "Freud a dit", références à un texte canonique, biblique, etc. Ces dernières veulent être une confirmation permanente de l'idée, quand quelque chose semble la contredire, quand la réalité présente un obstacle. Bien sûr, les doctrines peuvent vivre plus longtemps, car elles se blindent. Le plus souvent, elles peuvent tenir des siècles parce que l'on ne peut finalement les vérifier qu'après la mort : le paradis, l'enfer, la promesse de Dieu, etc.

Mais même sur le plan des idées sociales et politiques, combien de temps des théories perdurent, alors que l'on a montré leur fausseté de multiples façons ? Et pourquoi ? Mais parce que les doctrines satisfont des désirs, des aspirations, des besoins. Regardez le marxisme - sous ses formes vulgaires : il a été très rapidement démontré que ses prédictions en matière des classes moyennes et du prolétariat étaient fausses. Pourtant il renaissait, car il correspondait à une promesse, il cachait une religion. Et il a fallu attendre l'effondrement de l'Union soviétique pour que ce marxisme s'effondre. Vous avez également en sociologie des théories ineptes qui peuvent durer quarante ans... 

Je suis persuadé que l'on peut et doit vivre avec de l'incertitude. La vie est une navigation sur un océan d'incertitude, à travers des archipels de certitude.  Nous sommes dans une aventure collective inconnue, mais chacun vit son aventure. Chacun est certain de sa mort, mais nul n'en connaît la date ou les circonstances. Bien entendu, on risque alors d'être submergé par l'angoisse. À mon sens, la riposte à l'angoisse est la communion, la communauté, l'amour, la participation, la poésie, le jeu... toutes ces valeurs qui font le tissu même de la vie. La question est celle-ci : pensez-vous que nous sommes à une époque historique où l'humanité peut enfin assumer son destin - c'est-à-dire son destin de vivre une aventure inconnue -, ou bien avons-nous toujours besoin de mythes consolateurs et d'illusions formidables pour tenir ?" 

mercredi 25 février 2026

Poème contemporain avec un peu de vieux

 


Ô la douceur d'un impromptu à kiffer

Au passage des pimprenelles sur leur trottinette

Je les vois qui scrollent avec le vent

Les stories des copines et je rigole

Où donc allez-vous ainsi donzelles échevelées

En ce siècle déjà poussif

Vos lifes ne sont-elles pas rabougries

Sur vos écrans sans paysage 

Et passent aussi des skins au crâne tatoué

Sur des motos noires

Hérissées de flamberges

Et je flippe à donf qu'ils me matent

Et je m'invente un trou de souris

Ou de cancrelat

Pour enterrer ma tête à hue et à dia

Trop pleine de vieilles philosophies 

Qui bousculent mes mots en débandade

Alors je reste avec l'image des pimprenelles

Elles vont en cohortes s'empiffrer de kebabs

Chez Burger King où tout dégouline

Mais elles sont bien mignonnettes  

Et ça suffit à ma comprenette

Même si Burger King ça pue d'la graisse 

NB : Gabrielle d'Estrées, née en 1573, avait à peu près vingt ans quand le tableau a été peint. C'était donc bien une pimprenelle.

mardi 24 février 2026

Denis Tellier, Aux chiens de me revenir


D'emblée le lecteur est interpellé par le narrateur qui [erre non loin de cet étrange lieu]. Il imagine son attelage improbable, "une vieille dame empaillée" en tenant les rênes. Puis la réalité se dissout dans la somnolence des cerveaux. Le narrateur s'efface peu à peu.   Seul demeure le chemin qui mène au hameau ; (et le mot hameau est presque démesuré), avec son église sans clocher. Toute la place est désormais occupée par Émilien. Mais sait-il vraiment où elle est ? Peut-on le savoir quand on se déclare "heureux propriétaire d'une centaine d'hectares de brouillard" ?

Émilien vit seul dans la ferme de sa mère morte ; il a deux chevaux et quelques poules, deux canards. Aucune porte ne sépare l'écurie de la cuisine. Aucune porte non plus entre ses travaux de journalier chez les paysans à l'entour et ses souvenirs de la guerre en 1915, dans les Ardennes et le long de la Meuse. Alors il retrouve ses cahiers d'écolier, ses longues lignes de voyelles laborieusement déposées. Un jour, il écrit "un mot attaché : pirouette" et tout un récit s'enroule, se déroule. Des poésies à fredonner l'émaillent çà et là et parfois s'y invite un comique troupier, rehaussé par les dictons de Mme Eugénie qui ont bercé son enfance si proche, si lointaine...

Le lecteur découvre la rudesse de cette vie campagnarde encore assourdie par le fracas des armes. "L'homme fourbu pissait en marchant dans les sillons ourlés du labour, il trébuchait sur le sol en remous, séparant pour l'étouffer à jamais la nichée du mulot des champs." L'homme si exténué qu'on ne sait plus si c'est lui ou son cheval qui hennit.

Et la condition des femmes est pire. "Les grosses lessives à taper dans le lavoir... Nourrir la volaille tapageuse... Compter les patates dans la cave... Arracher les petits poireaux pour les repiquer, biner les haricots, aérer la literie des commis, traire les vaches, recoudre les chaussettes à l'œuf de bois". Tant et si bien qu'elles mangent debout, comme des bêtes, et c'est aussi comme des bêtes qu'elles se font trousser, le dimanche après-midi. L'homme n'a pas que l'estomac plein, il a besoin de se vider en [gueulant comme un charretier, transpirant dans ses bottes]. 

Cependant que les maîtres en bedaine se prélassent après la messe, avec le soutien ardent de l'archevêché. "Ils sentaient à la fois la naphtaline, la sacristie humide, et le vieil évangile délabré. Ils puaient l'immobilité."

Ces mêmes maîtres, les petits surtout, qu'on retrouve sur le front mais pas exactement en première ligne. Émilien raconte "le regard d'aigle d'un adjudant de compagnie chargé de la répartition du tissu militaire". Il faut économiser la bande molletière. Le caporal fourrier est tenu à l'œil. Puis il évoque l'armurier qui lui remet son Lebel avec un trait d'humour saillant : "Il m'a dit aussi qu'un fusil, c'est comme une femme, qu'il faut le tenir à deux mains, et que je le graisse bien." S'en suit une conversation avec un sous-officier de l'École des poudres, "un peigne-cul... bien propre sur lui, pas du tout poilu". Quant à l'adjudant Briquette, il motive ainsi ses troupes qui lambinent : "L'armée vous habille gratuitement comme il faut et sans différence, alors vous pouvez essayer d'y penser, s'il vous reste un bout de fil de laine qui traîne dans votre tête !"

Et il y a des maîtresses aussi, la Grande Yvonne en est une, austère jusque dans les plis de ses rondeurs. Elle connaît la vie et les hommes. Elle sait les remettre à leur place et quand elle les commande, il ferait beau voir que l'un d'eux s'avisât de minauder. Elle a les mots qu'il faut pour ça et pour la littérature aussi. Il lui arrive de s'attendrir en déclamant des vers de Victor Hugo, en récitant des phrases apprises dans Les Confessions de Rousseau, mais la tendresse passe vite. Il y a de l'ouvrage à diriger et, comble de malheur, son vieux père a disparu dans une tempête de neige, "en savates, avec seulement son petit tricot sur le dos". La maréchaussée enquête, de ferme en ferme, parmi les fondrières et les brumes. Émilien en a "des idées noires". A-t-il vraiment vu "des ombres humaines disparaître derrière la grange...? Et il se remémore les histoires que lui racontait le vieil édenté. Celle, par exemple, du "corbeau qui sculptait à coups de bec des natures mortes dans des betteraves fourragères". De quoi abreuver, encore et encore, ses poèmes, ses récits traversés de rimes intérieures comme si quelques endophasies montées des foins ou des tranchées tenaient la plume. Pour tenir le coup jusqu'au bout, avec un peu de joie au passage de l'oie. À moins que...

Aux chiens de me revenir est un roman qui témoigne magistralement d'un monde rural progressivement disparu dans les années soixante-dix et quatre-vingt. Restent quelques survivants pour porter encore ses mythes et légendes, ses récits et proverbes d'avant les remembrements et les intrusions techno-médiatiques. Le lecteur imprégné des contes villageois par pacages et coteaux, berges et combes, avec leurs clochers encore debout mais sans messe tous les dimanches, comprendra vite que le livre de Denis Tellier a été écrit du dedans. Les expressions bruissantes qu'il met à la bouche d'Émilien, dans la pauvreté qui grandit la langue en ses désemparements comme en ses humours, ne trompent pas. L'auteur a peut-être lu La vie d'un simple d'Émile Guillemin qui narre l'existence d'un métayer au milieu du dix-neuvième siècle, et, probablement, ces romans de Giono qu'on dit champêtres. Sans doute a-t-il puisé dans quelques archives les étapes réglementaires de l'équipement du soldat de la guerre de quatorze, mémoire familiale à l'appui. Dans le village ardennais de Grandpré, une plaque rend hommage aux 4 Frères Tellier, Émile-Eugène-Léon, Morts au champ d'honneur, et à Auguste, Mort pour la France le 11 novembre 1943. Enfin, est évoqué le sort de Georges. Rescapé de la deuxième guerre après 4 évasions d'un camp de STO, ce dernier meurt en 1957, "écrasé entre le timon d'une charrette de fumier et un tracteur".

Penchons-nous maintenant sur la teneur poétique de l'écriture de Denis Tellier. On y trouve parfois des accents proches de celle d'Emmanuel Échivard évoquant lui aussi la monstrueuse boucherie du Chemin des Dames dans À quel moment du village (éditions Cheyne). Les paysages y vont comme des personnages avec des plaintes en écho à celle des paysans et le lecteur devine un souffle d'élégie : "Dans la plaine, le vent redoublait horizontalement. Il burinait les laboureurs courbés, loin des terres, causant ces rides profondes où tout dégoulinait, les chiques de tabac, la morve claire de l'hiver, les eaux de pluie par ruissellement. Car, tôt ou tard, une averse redoublait, elle affouillait leurs mains lacérées de gerçures, déformées et dures ; terre à terre, elles se cicatrisaient dans l'argile boueuse, mains usées, elles retenaient encore dans le vide des emmanchures imaginaires de pioche, de fourche, des queues de brabant."

Pour terminer, ces quelques mots d'Émilien, lucide en ses effrois :

 

Je ne veux pas être enterré avec les hommes

Je ne veux pas être enterré avec les hommes

Pas enterré avec les hommes

Je veux être enterré avec les chevaux

Enterré avec les chevaux

Au milieu de leurs boyaux

Au milieu de leurs boyaux

De leurs boyaux

Avec leurs grands os

Leurs grands os

Leurs os

Comme ça

Comme ça

ça

Les hommes sont trop bêtes

 

Aux chiens de me revenir de Denis Tellier est publié aux éditions Fables fertiles. Il compte 171 pages et coûte 17, 50 €

 

 

vendredi 20 février 2026

Arno Calleja, Le blanc de l'oeil


Parfois, dans les groupes de parole, il y a des invités-surprise et ils sont d'autant plus surprenants que personne ne songerait à les inviter, même si, in fine, on ne parle que d'eux. Ici, en l'occurrence, c'est d'elle que l'on parle. Le lecteur comprendra vite de qui et de quoi il s'agit.

Dans le premier ensemble de Le blanc de l'œil, Arno Calleja nous fait entendre la voix de Blandine. Elle a des problèmes avec la boîte (la boîte, pas l'urne) qui contient les cendres de sa mère. À moins qu'elles n'en débordent... Et, bien sûr, la parole des autres membres du groupe se libère. Le dénommé Dave, lui, a opté pour une solution radicale : les manger, ces foutues cendres. Une cuillerée tous les matins dans un yaourt. Cependant que Delphine en dépose une pincée dans les pots des plantes exotiques de Jardiland, tous les matins aussi. Ce choix a son importance. Les plantes exotiques ne sont pas comme les autres tout en l'étant. Est-ce à dire que la disparition du père de l'endeuillée était exotique, ou exogène ? Et puis, quels chemins à traverser entre l'exogène et l'endogène ?

D'autant qu'il n'y a pas que les cendres qui sont problématiques. Les traces qui demeurent des défunts sur les téléphones et les réseaux sociaux, tout le monde y est confronté un jour ou l'autre. Effacer ou ne pas effacer ? Attendre ou ne pas attendre ? Qu'est-ce qui peut bien vivre encore autour d'un numéro fantôme si l'on tarde à passer à l'acte ? Qu'est-ce qui meurt une deuxième fois si au contraire on se dépêche ? Bref ! Comment s'arranger de tout ce Ça qui nous hante ?

C'est que, parfois, la hantise va loin, très loin. Le lecteur découvrira, sidéré, les témoignages de Renée, Joy, Guillaume... Puis Blandine de nouveau, avec une histoire d'œil [noirci mais en gardant un petit éclat blanc]. Il doit faire un drôle d'effet "sur la table de la cuisine".

Dans le troisième ensemble du livre, Olivier prend la parole. C'est un libre penseur, un militant de longue date de la pensée rationnelle. Seulement voilà ! D'étranges phénomènes ont lieu dans sa maison, dans son four électrique et même dans sa poche  en allant acheter son pain. Vraiment, il y a de quoi s'interroger "sur la synesthésie spatiale" et "la non-dégénérescence de l'énergie de l'atome". Olivier reste sceptique. Malgré les témoignages troublants de Philippe, Samuel et Daniel. Peut-être faut-il ouvrir l'œil sur les énigmes sidérales, inconnaissables, forcément inconnaissables. Mais où se trouve-t-il, cet œil ? Hum ! Essayons de ne pas être trop dérangés dans nos arrangements...

Car l'invitée-surprise du deuxième ensemble est très bavarde. De toute façon, il est impossible de la faire taire. Elle a tant à raconter depuis les commencements de l'humain. Ah ! Si on pouvait lui couper la tête comme autrefois on coupait celle des rois ! Si on pouvait démasquer enfin son vrai visage alors qu'elle ne montre que son dos, et de loin le plus souvent. Mais c'est un lointain bien proche, le moment venu. De nombreux artistes ont cherché à le saisir. El Greco, Goya y Lucientes en sa quinta del Sordo, Cézanne aussi, jusque dans ses fruits gisant au creux des porcelaines. Seuls les enfants et c'est [comment dire, gracieux], sont indifférents à toutes ces grimaces mal grimées. Évidemment, ça ne dure pas. Au début, "une petite fixette" y va de ses tarauds. Qui filent, qui filent au plus profond des chairs, et l'obsession dure longtemps. Surtout quand on devient parent... Donner la vie, on sait les conséquences, et personne n'y échappe.

Cela dit, le blanc de l'œil selon Blandine aurait pu venir sous la plume d'Edgar Poe et Baudelaire en ses fièvres, le traduisant, y aurait perdu la vue. L'écriture douce-amère d'Arno Calleja, entre ironie et sarcasme, nous ramène implacablement à notre condition fragile de roseau égaré et les yeux de votre serviteur s'emplissent de globules impénétrables.

Extrait :  

Dans la solitude

Aussi

Il paraît.

On pense à moi. 

 

En avion.

En traversant

Une épaisse masse de nuages

En avion.

Et que toute la carlingue

Vibre.

Éclate.

Dans les rêves aussi.

Les rêves où l'on perd

Ses dents : c'est moi.

Dans le travail

La besogne pénible

Dans la pauvreté

On pense à moi.

Beaucoup dans la pauvreté. 

 

Le blanc de l'œil d'Arno Calleja est publié aux éditions Vanloo, avec en couverture un graphisme signé Maxime Sudol. L'ouvrage compte 73 pages et coûte 14 €.

mercredi 18 février 2026

Les professions de foi en matière de poésie


Les professions de foi en matière de poésie me navrent autant que les professions de foi en matière de politique. C'est peut-être que, justement, elles en manquent prou, de matière. Elles sont un rien pisseuses, un zeste glaireuses, et ça dégouline entre les vers de terre livrés à l'atrabile.

Tenez ! cette profession-ci, lue naguère sur le réseau : "CONTREVENIR AUX STANDARDS EST UN DEVOIR EN POÉSIE." Et le commentateur, par ailleurs bon poète, en rajoute : "ET SE PRÉMUNIR CONTRE LA COMMUNAUTÉ ENCORE PLUS."

Le mot "devoir" immédiatement me hérisse. Les poils qui me sortent du nez sont tout de go des épées. Je me méfie. Qu'un poète s'affuble d'oripeaux staliniens, ça craint. Quant à la communauté, et c'est vrai qu'elle pue des fesses, notre auteur ne rêve que d'une chose : être adoubé par elle. Comme tout le monde, moi le premier, quoique modérément.

Et j'en vois défiler partout des professions en matière de poésie qui disent la prétendue grandeur des âmes. Sur la poésie et la liberté. Sur la poésie et la résistance. Sur la poésie et la cause des femmes. Etc.

Je me souviens que Carlos Fuentes a écrit : "La liberté, c'est du travail". Sur soi et contre soi. Sur la langue et contre la langue. "Un duel perdu d'avance", me rappelle Baudelaire à l'oreillette. Et c'est la condition même de l'existence de l'art. De l'élan qui nous pousse vers lui, pour apprivoiser un peu les énigmes fondamentales. Là est la liberté, dans la nécessaire déprise de soi qui accompagne l'aventure artistique. Inutile, donc, de se goberger de mots qui se la pètent !

Quant à la résistance, j'en ai déjà parlé ici. La poésie n'est pas plus ontologiquement résistante que d'autres formes d'expression. Je ne vais pas encore brocarder les intellocrates qui ne sortent jamais de leur pré carré tout en déclamant l'humanité souffrante. Mais je pense de nouveau à René Char, les armes à la main au plus près du feu. Et je pense aussi à ce propos de Romain Rolland : 'Un héros, c'est quelqu'un qui fait ce qu'il peut". 

J'aime l'idée du pouvoir-vouloir, plus subtile que son inverse. J'aime son agir dans l'ordinaire des jours. Je peux vouloir demander à mon voisin s'il a besoin d'aide alors que je ressens sa fatigue. Je peux vouloir transmettre un peu de culture à un adolescent perdu dans ses études. Je peux vouloir arrêter de me croire supérieur à autrui au prétexte que j'écris de la poésie que quasiment personne ne lit. Je peux, enfin, me souvenir du message de Camus selon lequel il y a plus à admirer qu'à mépriser chez l'humain. Voilà la résistance, humble, avec les mains dans le cambouis.

Venons-en maintenant à la poésie qui brandit comme un étendard la cause des femmes. Elle est évidemment légitime et nécessaire. Mais ses tics de langage titillent amplement mes commissures.  Puis-je dire sans me faire agonir que l'écriture inclusive c'est de la daube ?! Alors que les inégalités salariales persistent. Alors que les féminicides ne désarment pas et que le masculinisme le plus rétrograde retrouve droit de cité. 

Il m'arrive de croiser, lors de scènes ouvertes, quelques-unes de ces porte-drapeaux, ou porte-drapelles si elles préfèrent. Je constate parfois du talent et un engagement authentique. Quand il sait se détacher des rodomontades posturales. Quand il devine qu'un simple murmure peut durer plus longtemps qu'un cri de surcroit mal poussé. 

Voilà. C'est tout pour aujourd'hui. Je retourne à mes chats et à mes oiseaux, loin des assombries et des imprécations sur les tréteaux sans planches de la poésie qui lyrise et ésotérise. Peut-être écrirai-je deux ou trois vers, petits, petits, en espérant seulement qu'il ne seront pas des asticots bons à vermifuger. 

lundi 16 février 2026

Ecrire en espagnol, 3


Ben voilà ! Troisième livraison et tant pis si ça casse pas trois pattes à un canard. De toute façon, pour les avoir observés prou dans les étangs, patauds comme ils sont ces gredins, incapables d'articuler deux mots qui se tiennent, je me dis que moi non plus je casse pas trois pattes. Mais je m'amuse. Et ça me suffit pour traverser les assombries.

 

Los árboles de mi jardín escriben

Historias de hiedras temblorosas

De dónde vienen a dónde van

Con cuáles metáforas mentirosas

El misterio de la hiedra y de la piel

Estos nudos de raíces invisibles

Debajo de la tierra

O por encima de las nubes

El misterio del idioma sofocado

Desde los primeros cansancios

*

Y de repente se apagarán todas las luces

En la ciudad

Las pantallas también se apagarán

En la ciudad

Un grito de espanto acribillará las estrellas

Los mozos llenarán las cunetas

Con los sollozos más amargos

Desde las primeras memorias

Y yo me esconderé

En el parque de las ardillas

Hasta que me coja el sueño

Oscuridad por fuera

Oscuridad por dentro

Redonda como un anillo de hierro

O turbia como loda

Qué pasará si no vuelven las luces

En la ciudad

Cómo se arreglarán los ojos perdidos

Con la soledad

Sabrán ver las ardillas

Bailando con los cisnes

Y yo volviendo a mi cuerpo indolente

Cuántas miradas podrán conmigo

*

Cómo saber si estoy andando

Pensando

O si estoy pensando

Andando

Mis pasos son mis versos

Y mis versos son mis pasos

Y así es como desaparece mi cuerpo

En las sombras de la ciudad

No tiene más que su memoria borrada

Para ir sin caer en el olvido

Pasan algunas orillas muertas

De ríos secos

Con saltamontes rojos

Y hormigas lucientes

Pasan también los recuerdos

De un niño flaco

Buscando un camino

Entre las hierbas pisadas

Por su soledad

*

Recuerdo los rebaños de mis infancias

Manchas amarillas de corderos

Sobre los prados rizados de viento

Una abuela y un perro corrían detrás

Y siguen corriendo en mis sueños

Los corderos son como una ola

Entre las torres altas

La abuela tiene el pelo alado de las sirenas

Y el perro me mira

Con sus ojos de mármol blanco

Y yo no tengo ni piel ni cara

Así van por la ciudad

Mis infancias quebradas

Hasta la nada amarilla 

 

Imagen : una obra de mi amada, Brigitte Giraud