Jacques Louvain

par Dominique Boudou, carnets, extraits, en-cours etc.

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Dominique Boudou
Mon blog est celui d'un butineur effaré dans tous les champs du savoir. Et c'est ce même butinage qui m'a conduit à écrire des livres.
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vendredi 1 mai 2026

Luis Ernesto Valencia, Le gigolo des Dieux


Luis Ernesto Valencia est né en 1958 et mort en 1968, fauché par une voiture. L'enfant avait fui  quatre ans plus tôt la ferme de ses parents en Colombie. Il voulait découvrir la ville. C'était, lui disait-on, la "terre promise" des paysans. Tant de lumières y brillaient, la nuit. Mais la réalité se montra chiche en merveilles. Luis Ernesto, qui n'est jamais allé à l'école, vécut avec les troupes d'enfants abandonnés aux dangers de la rue, fit la manche pour ne pas mourir de faim, vola quelquefois. Un jour, vaincu par la fatigue, il s'endormit dans un escalier et rencontra celui qui allait devenir son père adoptif. Le poète nadaïste Elmo Valencia.

Le nadaïsme, (de l'espagnol "la nada", le néant), est un mouvement contre-culturel qui peut s'apparenter à la Beat Generation aux États-Unis. Le premier manifeste nadaïste en 1958, philosophique autant que poétique, commence ainsi : "Le nadaïsme est un état d'esprit révolutionnaire et il dépasse toutes les sortes d'attentes et de possibilités".

Et c'est toute une bande de joyeux drilles qui accueille le Gigolo des Dieux, baptisé aussi "le Colibri". On y chante, on y danse dans les discothèques de Bogotá. On s'y affuble des oripeaux les plus cocasses, on s'étourdit jusqu'au vertige de longs riffs électriques. Luis Ernesto, porté par les chimères de ses errances, peut s'adonner là à toutes les coquecigrues, devant un micro et cigarette au bec. Il déclame les poèmes qu'il écrit au fusain sur les murs. Il les chante. Il est un oiseau dont les trilles envoûtent le public. Et même le rire y a ses gravités.

Extraits :

Viaje espacial / Voyage spatial

Voy a subir / en un cohete / al cielo / para decirle a dios / que le borre / con un estropajo / de nailon / la mugre filosófica / a mi padre

Je vais monter / dans une fusée / vers le ciel / pour dire à dieu / de nettoyer / avec une serpillière / en nylon / la crasse philosophique / de mon papa 

Tumba / Tombeau

Cuando muera / no me compren ataúd / Búsquenme / pero volando / una cajita vacía / de cartón / y guarden allí mis restos / hasta que resuscite

Quand je mourrai / ne m'achetez pas un cercueil / allez chercher / et plus vite que ça / une petite boîte vide / en carton / et mettez-y mes os / en attendant que je ressuscite

Razones / Raisons

Pienso ser nadaísta / por tres razones / Para poder ir a la luna / Para poder ser bueno en la vida / y no malo como los gamines / Para cuando esté grande / ser alguien como el Principito / y volar tirado por palomas

Je veux être nadaïste / pour trois raisons / Pour pouvoir aller sur la lune / Pour pouvoir être quelqu'un de bien dans la vie / et pas méchant comme les enfants de la rue / Pour être quand je serai grand / quelqu'un comme le Petit Prince / et voler accroché aux colombes 

 

Le Gigolo des Dieux, (El Gigoló de los Dioses), est présenté par Jotamario Arbeláez. Les poèmes du colibri-météore sont suivis d'un bref ensemble intitulé "C'est le souvenir d'un colibri". Avec, notamment, ces mots d'Armando Romero écrits après la mort du poète : "Luis Ernesto / excuse-moi / je sais bien que tu n'as pas d'âge / que comme Rimbaud / comme ton ami le Petit Prince / comme le Che dont tu disais qu'il était balèze / tu n'as plus d'âge / que comme eux tu es à présent un souffle touchant et / poussant tous les dos / Vers où ?"

Cette question relève évidemment de l'inconnaissable. C'est peut-être pour la conjurer que des centaines d'enfants accompagnèrent le jeune poète en sa dernière demeure. Ironie du sort, huit ans plus tard,  le fondateur du mouvement nadaïste, Gonzalo Arango, mourut lui aussi écrasé par une voiture...

Traduit de l'espagnol par Boris Monneau, Le Gigolo des Dieux est co-publié  en bilingue par les éditions Librairie La Brèche et les éditions Pierre Mainard dans leur collection Xénophilie. L'ouvrage compte 77 pages et coûte 14 €.

 

Le 13 mai à 19 heures, Le collectif de poésie Pour Le Moment recevra les éditions Pierre Mainard lors de son événement mensuel au Wash Bar de Bordeaux. (Entretien et lecture de recueils publiés par la maison, Christine Delcourt parmi d'autres.) Le Colibri fera bien sûr entendre sa voix.

Publié par Dominique Boudou à 10:48 Aucun commentaire:
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jeudi 30 avril 2026

Butiner Wittgenstein, 2


Et maintenant je ressors Remarques mêlées, lui aussi publié à titre posthume. Une telle humilité devant la complexité du réel, non dépourvue d'humour, séduit le lecteur qui s'attarde sur les biais de la langue, à l'intérieur des mots et dans leur grammaire. Et puis Wittgenstein fut un homme engagé pour de vrai dans les deux guerres mondiales, au risque de sa vie. Un exemple à suivre, comme ceux de Char ou d'Apollinaire. Loin des postures bouffies et ressentimistes. Voilà.

 

 "La langue a préparé les mêmes pièges à tous ; un immense réseau de faux chemins, où il est aisé de s'engager. Ainsi voyons-nous les hommes s'engager l'un après l'autre sur les mêmes chemins, et nous savons déjà où ils vont dévier, continuant à marcher droit devant eux sans avoir remarqué la bifurcation, etc, etc. À tous les endroits d'où partent de faux chemins je devrais donc placer des pancartes, qui les aideraient à franchir les points dangereux.

Il est difficile en art de dire quelque chose d'aussi bon que... ne rien dire.

Il est important pour moi de changer toujours de posture dans l'acte de philosopher : ne pas rester trop longtemps sur une seule jambe, afin d'éviter de m'ankyloser. Comme quelqu'un qui gravit longuement une montagne parfois redescend un bout de chemin, afin de se reposer et de faire jouer d'autres muscles.

Russel, au cours de nos entretiens, s'exclamait souvent : "Damnée logique !" - et cela exprime parfaitement ce que nous ressentions en réfléchissant sur les problèmes logiques ; je veux dire, leur énorme difficulté, ce qu'ils ont de dur et de glissant. La raison principale d'un tel sentiment était, je crois, dans le fait que chaque nouveau phénomène de langue auquel il nous arrivait de penser après coup pouvait faire apparaître l'explication antérieure comme inutilisable. (Notre impression était que la langue pouvait faire surgir des exigences toujours nouvelles et impossibles, et qu'ainsi toute explication était rendue vaine.) Mais c'est là la difficulté dans laquelle Socrate s'embarrasse quand il tente de donner la définition d'un concept. Un nouvel emploi du mot émerge sans cesse, qui semble ne pouvoir être unifié avec le concept auquel les autres emplois nous ont conduits. On dit alors : Il n'en est pourtant pas ainsi ! - mais il en est pourtant bien ainsi ! - et l'on ne peut rien faire d'autre que de se répéter constamment ces oppositions."

Remarques mêlées de Ludwig Wittgenstein est disponible en poche GF Flammarion. L'ouvrage est présenté et annoté par Jean-Pierre Cometti. 

 

Publié par Dominique Boudou à 11:44 Aucun commentaire:
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Butiner Wittgenstein


Je ressors De la certitude de Ludwig Wittgenstein et je m'étonne encore. Que sont vraiment les représentations que nous avons ou nous faisons du monde ? Un agencement logique qui ne soit pas biaisé par son énoncé même est-il vraiment possible ? 

"Cette image du monde, je ne l'ai pas parce que je me suis convaincu de sa rectitude ; ni non plus parce que je suis convaincu de sa rectitude. Non, elle est l'arrière-plan dont j'ai hérité sur le fond duquel je distingue entre vrai et faux.

Les propositions qui décrivent cette image du monde pourraient appartenir à une sorte de mythologie. Et leur rôle est semblable à celui des règles d'un jeu ; et ce jeu, on peut aussi l'apprendre de façon purement pratique, sans règles explicites.

On pourrait se représenter certaines propositions, empiriques de formes, comme solidifiées et fonctionnant tels des conduits pour les propositions empiriques fluides, non solidifiées ; et que cette relation se modifierait avec le temps ; des propositions fluides se solidifiant et des propositions durcies se liquéfiant.

La mythologie peut se trouver à nouveau prise dans le courant, le lit où coulent les pensées peut se déplacer. Mais je distingue entre le flux de l'eau dans le lit de la rivière et le déplacement de ce dernier ; bien qu'il n'y ait pas entre les deux une division tranchée.

Mais si on venait nous dire : "La logique est donc elle aussi une science empirique", on aurait tort. Ce qui est juste, c'est ceci : la même proposition peut être traitée à un moment comme ce qui est à vérifier par l'expérience, à un autre moment comme une règle de la vérification." 

 

Publié par Dominique Boudou à 08:05 Aucun commentaire:
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mardi 28 avril 2026

Machination

 


Évidemment, on dira que j'exagère. Quelques raisonneurs me traiteront de fou. Et pourtant je ne raconte pas d'histoires. J'ai passé l'âge maintenant que je suis mort. Je reste lucide. Déjà, dans le ventre de ma mère, je devinais que les ombres étaient moins trompeuses que la lumière. Elle le disait d'ailleurs la pauvre femme, pleurant tout son corps quand ses amoureux la berluraient : la lumière c'est fallace et compagnie faut pas s'y fier. Le liquide amniotique où j'étais censé baigner dans la béatitude me ballottait tant et tant que je devais me blottir au creux de son bassin pour échapper à la noyade prénatale.

Quand je suis né, le surgissement de la lumière électrique a confirmé mes soupçons. Pourquoi braquait-on sur moi un projecteur aussi puissant ? Pourquoi les médecins portaient-ils des lampes frontales ? Ma mère se débattait en criant: arrêtez ! Vous allez nous tuer. De fait, ils ont failli réussir. Il a fallu nous garder dans une chambre noire pendant un mois. C'est là que se sont construites mes premières représentations du monde. Lentes et floues. D'où je suis désormais, je revois la main grise de ma mère à tâtons sur ma peau, j'entends son souffle si ténu que j'en redoute encore la disparition quand la solitude égare mes souvenirs. Celui de la dame en blanc continue de me hanter. Elle nous faisait une piqûre tous les matins. La lumière du couloir écrasait les ombres sous les lits avant d'épingler nos corps comme des papillons. Enfin, tout entière dans la seringue dont l'aiguille n'en finissait pas de s'allonger, elle nous terrassait jusqu'au soir. Évidemment on dira encore que j'exagère et je serai traité de fou. Mais je ne raconte pas d'histoires. La lumière était malveillante. Elle voulait punir la pauvresse dont le fruit corrompu ne méritait pas de vivre.
Et cependant j'ai survécu. Mes enfances ont grandi loin de ma mère dans un pays à lumière basse où les ombres m'offraient leurs déplis. Mon corps s'asseyait sous un noisetier au fond du jardin et je parlais avec elles qui me répondaient sans jamais élever la voix. Les ombres aiment le silence entre les mots. Quand parfois je souffrais de langueurs, elles me proposaient d'inventer des mondes. N'importe lesquels, précisaient-elles, pourvu que tu t'y sentes bien. Alors j'ai inventé une mère qui ne pleurait pas. Puis je lui ai donné une maison que j'ai peuplée de chats et d'oiseaux. Les ombres perchées sur mon épaule m'encourageaient à compléter mon invention. Il manque deux ou trois choses, disaient-elles, n'aie pas peur. J'ai longtemps réfléchi avant de créer un père. Je ne voulais pas qu'il prenne trop de place. J'ai donc ajouté un garçon et une fille qui savaient parler aux ombres et repousser les lumières qui tuent.

Ma vie d'adulte n'a pas tourné le dos à mes mondes inventés. Toujours lucide et à l'affût, j'ai su grâce à eux éviter les pièges des réalités qui éblouissent. A vingt ans, je suis devenu gardien de nuit et le suis resté jusqu'à ma retraite. J'ai veillé sur le sommeil des hôtels pour voyageurs de commerce, protégé toutes sortes d'entrepôts loin des fureurs citadines et même un musée d'art contemporain où j'ai rencontré l'amour de Svetlana. Ses installations de cages avec mannequins m'ont bouleversé. L'une d'elles, entièrement tapissée de noir, aurait pu se trouver dans l'hôpital où je suis né. La femme en celluloïd allongée sur un bas-flanc avait perdu ses cheveux. Je ne me souviens pas que ma mère ait été chauve mais j'ai pourtant pensé à elle. J'ai eu l'occasion d'en parler avec Svetlana quand elle a démonté son exposition et nous ne nous sommes plus quittés.

Maintenant que la mort nous a libérés de toutes les sanies du vivant, notre amour est encore plus fort. Nous reprenons parfois forme humaine, la chair avait aussi ses joies, mais nous ne craignons plus les clartés terrestres. La lumière va du même pas que les ombres. Dans la lenteur et le flou qui trouble les lignes, escamote les paysages. Parfois, lors de nos promenades, nous apercevons des machines qui déplacent des blocs de pierre. Elles ne construisent rien, dit Svetlana. A quel espace appartiennent-elles vraiment ? S'agit-il d'un espace défendable ? Nous restons un long moment avec le silence de cette question. Je pense au ventre de ma mère. Le feu y avait pris. La lumière m'y brûlait déjà. J'aurais pu mourir avant que d'être né et je serais comme ces machines de nulle part.

Svetlana me sourit. La mort n'a pas altéré son visage qui réapparaît. Ses yeux papillonnent avec ses lèvres. Moi aussi je suis née dans un ventre insécure, dit-elle. J'ai cru que la lumière me voulait du mal. Elle s'attaquait à mon ombre sur les trottoirs et les murs, brisait mon reflet dans les vitrines. Alors j'ai longtemps porté des lunettes de soleil même en hiver. Et je me suis mise à construire des cages. J'ai dormi dans quelques-unes, les laissant tantôt ouvertes et tantôt fermées. Puis je les ai rapetissées. A un moment, même roulée en boule comme un escargot, je n'y logeais plus. De rétrécissement en rétrécissement, mes dernières cages devenaient si petites qu'elles n'étaient plus qu'une idée.

Revenue à son corps sous l'effet de l'émotion, Svetlana ressuscite le mien. C'est une réapparition lente avec ça et là des espaces vides. Nous nous amusons beaucoup de ce phénomène qui ne va pas jusqu'à son terme. Nous nous disons que ces espaces ne sont pas des zones d'ombre mais de lumière. Comme des trous qu'elle aurait faits en nous tirant dessus quand nous étions vivants. Nous nous serrons l'un contre l'autre et nous regardons le ciel. Il n'y a pas de machines qui déplaceraient les nuages. Seulement des mouchetis de lueurs pales dont nous imaginons les ajours. Nous irons voir ce qu'il y a derrière. Le ciel est un théâtre comme un autre. Où tout n'est que représentation. Nous ne racontons pas d'histoires. Nous ne sommes pas fous.

(Je ne sais plus dans quelle revue j'ai publié ce texte, peut-être FPM des éditions Tarmac mais je ne m'y retrouve plus dans les fourbis de la bibliothèque.)
Publié par Dominique Boudou à 16:06 Aucun commentaire:
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dimanche 26 avril 2026

Lorca traduit par Françoise Elian


Traducteur occasionnel de poètes espagnols et sud-américains, j'ai été amené à reconsidérer le français comme une langue étrangère. Du simple fait que j'en ignore beaucoup et en sais trop peu. La langue du poème, qui se laisse moins apprivoiser que les autres, oblige le traducteur à se confronter à cette ignorance au cœur de son savoir. Il compulse des listes de synonymes dans plusieurs dictionnaires et les met en miroir. Il écoute dans les deux langues le chevauchement des sons et des sens, la grammaire qui les lie. Un choix s'impose, mais lequel ? S'il n'obéissait qu'à des procédés techniques, l'affaire serait vite pliée. Seulement voilà, des représentations imaginaires viennent brouiller les pistes. Augmentées ou diminuées par l'émotion du moment où le traducteur s'attelle à la tâche. Selon que la joie ou la tristesse prédominent, les mots ne rendent pas exactement la même vibration. Un poème traduit le lundi dans un environnement un peu allègre et le vendredi suivant dans un contexte davantage poreux à la mélancolie confrontera le lecteur à des variations subtiles de souffle, de musique et de sens.

Françoise Élian a une conscience aiguë de ce qui est en jeu dans la patience de traduire, avec ses coulisses et ses impasses. Aussi déclare-t-elle faire de la traduction-interprétation. Sa version du Romancero gitano de Federico García Lorca, intitulée Viviane vient et publiée par les éditions Tango Girafe est hébergée dans la collection Trans ᛁ Le voyage en langue natale. Il s'agit de " Passer d'une contrée à l'autre, faire le mouvement inverse, et repartir de plus belle, en récoltant ce que l'on trouve en chemin". "Il s'agit de célébrer ce qui surgit entre deux langues, le passage par l'étranger, ce qui s'accueille, transite et se transmet". "Transes, traces, enquêtes et chemins : l'expérience de la traduction se révèle entre les lignes. Une épopée ?"

Amusons-nous, pour en mesurer les glissements conscients et inconscients, à confronter les douze premiers vers du premier poème Romance de la luna, luna à l'interprétation d'Alina Reyes puis de Françoise Élian : 

La luna vino a la fragua            La lune vint à la forge 

con su polisón de nardos           avec son cerceau de nards

El niño la mira mira.                 L'enfant la mire, la mire.

El niño la está mirando.            L'enfant l'a dans le regard.

En el aire conmovido                Dans l'air remué la lune

mueve la luna sus brazos          bouge l'un et l'autre bras

y enseña, lúbrica y pura,           et montre, lugubre et pure 

sus senos de duro estaño.          l'étain dont ses seins se parent. 

Huye luna, luna, luna.               Fuis donc lune, lune, lune.

Si vinieran los gitanos,              Car si les gitans te voient,

harían con tu corazón                ils transformeront ton cœur

collares y anillos blancos.          en anneaux de cou, de doigts. 

 

La lune vint à la forge

avec sa crinoline de nards.

L'enfant la regarde, garde.

L'enfant la regarde vraiment.

Dans l'air attendri

la lune élance ses bras

et montre, lubrique et pure,

ses seins d'un dur étain.

Va-t'en, lune, lune, lune.

Si les gitans venaient,

ils feraient avec ton cœur

des bagues et des colliers blancs. 

 

Ah ! que cette confrontation est passionnante ! Le "polisón" de Lorca se change en cerceau avec Alina Reyes et en crinoline avec Françoise Élian. L'imaginaire qui se révèle n'est pas le même. Le cerceau peut évoquer la rondeur et le jeu. La crinoline peut évoquer le balancement des frous-frous et le jeu est tout différent.  En espagnol, "polisón" signifie "bustier" et, de "bustier" à "corset", il n'y a pas si loin... Un autre jeu pourrait se délier... D'autant que la lune est lubrique en sa pureté même. À ce propos, le lecteur s'interrogera sur la traduction d'Alina Reyes. Par quels truchements intérieurs a-t-elle transposé "lubrique" en "lugubre" ? Pour signifier la part sombre de l'érotisme ?

Il y aurait évidemment d'autres remarques à suggérer sur ces deux versions. Quant au titre donné à l'ensemble, Viviane vient, Françoise Élian lève un coin du voile qui trouble en nous les faces cachées : "Au pli de cette édition bilingue se loge l'ineffable duende, introduisant ainsi la force du désir dans l'acte de traduction : un élan vital." Celui des lutins qui chantent et dansent dans les transes de notre psyché et peut-être que des fées s'y invitent, les nuits de pleine lune.

Spécialistes ou non de la langue espagnole, lisez la très attachante proposition/transposition/semaison de Françoise Élian aux éditions Tango Girafe. L'ouvrage compte 121 pages et coûte 16 €. 

Publié par Dominique Boudou à 09:51 Aucun commentaire:
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samedi 25 avril 2026

Claire Griois, Le coeur quand il explose


Skopelos est une île grecque. Il y a du soleil et des oliviers, des "maisons roses qui s'amoncellent sur rien", des chiens perdus et des oiseaux à foison, des chats errants parmi les chapelles et des motos "qui passent à toute berzingue, pleins fers jusqu'à la mer".

Des motos, il y en a aussi à Paris. Ce ne sont pas du tout les mêmes. Des camions les accompagnent, toutes sirènes hurlantes, pour mater "les cortèges [qui] débordent des quadrillages du ciel". Et voilà tout au long du roman de poignantes superpositions d'images. La narratrice de Le cœur quand il explose a "pris un avion au hasard" puis a "déboulé à Thessalonique comme au bord d'une falaise". Ensuite, un voyage dans un car au toit vitré. Un visage apparaît et persiste. Il dure depuis longtemps. Il durera encore longtemps. Dans la vie et dans la mort.

Alors écrire à l'aimé qui n'a pas survécu aux violences policières pendant une manifestation. Une écriture en apnée, suffoquée par l'urgence à dire et redire l'amour dans toutes ses étendues, l'absurdité du monde dans tous ses effrois. L'humour y grince et "fait pleurer les yeux" avec ses "mots en vrac". Les doigts de l'aimé "gueule d'ange" sont virtuoses sur les claviers des synthétiseurs mais si maladroits pour monter une commode Ikea. Le mode d'emploi est illisible. "Les sens du monde" vont de guingois. Les émotions aussi. L'aimé se met en pétard et sa peau empeste. "T'as remarqué ça, toi ? les gens, quand ils s'énervent, ils sentent la sueur, un peu, toujours, ça pue, la colère, et tu sais quoi, en vrai, je les aimais bien, moi, ta sueur et ta colère". Et la narratrice rit à en mourir. La détresse humaine gît dans les détails et les images disloquées se raccommodent de travers. La présence et l'absence entrent en collision parmi les arbres et les collines, "contre la nuit qui s'écrase sur les toits, sur les fenêtres éclairées dans le brouillard de Paris et sur les maisons roses, ici, à Skopelos".

Alors la mémoire tangue et chavire. Invente un carnaval conjuratoire comme sont tous les carnavals. Les matraques sont en plastique. La foule fraternise en musique "dans un orchestre immense". Celui de "tous les éborgnés", de "tous les mutilés". Et c'est ainsi que le jaune n'est pas que parure de citronnier. Il traîne dans les couloirs pisseux de l'hôpital où agonise l'aimé. Il rappelle aussi les combats des Gilets jaunes. Claire Griois annonce d'emblée la couleur en ses exergues. Elle cite Laurent Mauvignier dans Ce qu'on appelle oubli. Pour mémoire, ce texte également tout d'un bloc narre l'assassinat d'un homme par des vigiles dans un supermarché de Lyon en 2009. Pour mémoire encore, la répression du  mouvement des Gilets jaunes (2018-2019) a tué 11 personnes et en a blessé 25 800, à coups souvent à bout portant de Lanceurs de balles de Défense (LBD). Ce premier roman de l'auteure  est donc éminemment politique. Ce sont toujours les mêmes que le pouvoir tabasse et occit. Ceux qui ne pensent pas droit, ceux qui ne respectent pas l'ordre aux définitions prémâchées, qui rêvent et qui chantent et qui dansent. Pour qu'enfin l'espoir luise ailleurs que dans les beaux quartiers.

Extrait :

"moi, j'ai envie de te dire qu'on va faire bloc, maintenant, et qu'on taguera leurs murs de tous les mots du monde, de tous ceux que je vais te rendre, nos bombes de mots, à nous, dans la gueule de leur mort, et leur mort, tu vas voir, avec ses orbites vides, elle aussi, elle pleurera, elle chialera comme un môme, elle ne verra plus rien, et elle deviendra dingue, elle se cognera aux murs, elle se prendra les pieds dans ses tapis de rapiat et puis elle trébuchera, elle se tamponnera le nez contre sa forteresse, elle s'explosera la gueule dans leurs kilos de blindés, et elle sera difforme, elle s'étalera sur elle comme un mollusque ignoble, qui coule de graisse et de morve, leur truc sale, dégueulasse, leur putain de mort immonde, elle se viandera lâchement, et elle se chiera dessus, assise sur son tas de matraques qui font la loi". 

Claire Griois étant scénariste et réalisatrice de cinéma, nous pourrions lui suggérer de tourner le film qu'elle a déjà dans la tête. Avec sa révolte imprécatoire comme dans l'extrait ci-dessus. Avec ses tendresses aussi, le roman n'en manque pas, et elles sont foudroyantes.

Le cœur quand il explose compte 90 pages et coûte 12, 90 €. Il est publié par la jeune maison d'éditions Quartier libre, qui souhaite allier "l'intime et l'universel". 

Publié par Dominique Boudou à 11:45 Aucun commentaire:
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vendredi 24 avril 2026

Trois questions bêtes mais pas tant que ça


Première question
:

- Pensez-vous  qu'un ouvrier est moins intelligent qu'un cadre supérieur ?

- Quelle idée ! Vous cherchez à me piéger. Mais la ficelle est trop grosse.

- Oh ! Je vous demande seulement une réponse un peu sincère.

- J'adore votre "un peu". J'avoue qu'il m'est arrivé d'avoir une pensée aussi coupable. Je ne suis pas différent des autres. Les clichés ont la peau dure. L'ouvrier buveur de bière devant un match de foot. L'ouvrier qui vocifère dans les manifs. L'ouvrier inculte, etc.

- Merci pour votre franchise. Passons à la question suivante, si vous le voulez bien.

 

Deuxième question :

- La nuit, dans la rue, vous méfiez-vous davantage d'un homme de couleur que d'un homme blanc ?

- Diable ! Vous passez de la ficelle à la corde à nœuds. 

- Oh ! Même remarque que pour la première question. En votre âme et conscience.

- Eh bien... comment dire ? ça dépend des situations. Dans une rue très sombre et s'il est vraiment tard, peut-être que oui, j'aurais plus peur de l'homme de couleur, surtout s'il est pris de boisson ou d'autre chose. Avec tous ces faits divers dont on nous rassasie... Vous comprenez. 

- Oui. Je comprends. Merci pour votre honnêteté. Passons à la question suivante.

 

Troisième question :

- Considérez-vous que les pauvres sont un peu responsables de leur situation ?

- Ah ! Là, c'est carrément un bâton pour me faire battre.

- Non, non. Continuez seulement à interroger votre for intérieur.

-  J'ai souvent entendu dire que certains pauvres sont méritants mais que beaucoup ne le sont pas. Des paroles de riches. Cependant, il faut reconnaître que parfois... Le ravage des addictions, l'éducation des enfants qui laisse à désirer. C'est aussi une réalité. Je ne la décrypte pas toujours bien. 

- Ah ! Le décryptage ! Merci encore. C'est tout pour aujourd'hui. 

 

Amusons-nous donc à décrypter ces trois échanges. Les représentations imaginaires de l'ouvrier, de l'homme de couleur, du pauvre constituent un héritage dont on ne se défait pas si facilement. Il est véhiculé par de nombreux récits dominants. Y compris quand ces récits leur  témoignent de la bienveillance. Prenons par exemple la création des jardins ouvriers à la fin du dix-neuvième siècle. Il s'agissait, dans bien des esprits, qu'ils ne soient pas désoccupés pendant leurs espaces interstitiels de liberté, qu'ils aillent cultiver leurs légumes plutôt que de s'enivrer au bistrot après le travail. Et ce fut encore plus vrai quand le dimanche, en 1906, a été rétabli comme jour férié. Enfin, il faut aborder la sidération des groupes d'appartenance supérieure quand ils virent, à l'été 1936, débarquer les premiers bénéficiaires des congés payés sur les côtes normandes. Gilles Deleuze l'évoque très bien dans son abécédaire. Ce n'est pas que les nouveaux arrivants se mélangeaient à ceux déjà là mais on pouvait les apercevoir, un peu de loin, un peu comme des ombres affublées d'oripeaux. La Commune de Paris agitait encore bien des chimères. Souvenons-nous que même Zola tonna contre. Et l'actualité des Gilets jaunes en 2018 démontre que le trinôme aperception/perception/représentation agit toujours dans la psyché des possédants comme dans celle des possédés. Ainsi, ces mots, implacables de Franz-Olivier Giesbert : " Les Gilets jaunes sont des pillards rongés par le ressentiment comme par les puces."

En 2026, dans le contexte que nous subissons, entre incertitudes géopolitiques et menaces de banqueroute de l'État brandies par nos grands argentiers, Thierry Breton notamment, les mêmes antiennes reviennent sur le devant de la scène : la politique sociale de la France coûte trop cher, nous n'avons plus les moyens de payer, il faut privatiser en partie le financement des retraites et de la sécurité sociale. Avec en ligne de mire toujours les mêmes catégories d'individus : les petits salariés trop souvent en arrêt de travail, les personnes issues de l'immigration, bref, les pauvres en général. De même, des voix de plus en plus nombreuses, inspirées par Javier Milei, plaident pour une réévaluation du coût des études universitaires. Un étudiant en philosophie, en littérature, en langues orientales, en sociologie n'est pas immédiatement rentable sur le marché du travail. C'est de plus, un dangereux contestataire. Qu'il se débrouille par ses propres moyens pour approfondir ses connaissances. 

Alors, sur les réseaux sociaux, les passions tristes se déchaînent d'autant plus qu'elles sont souvent anonymes : "Je veux pas que mes impôts servent à entretenir des SDF... Dans certaines rues de Paris on voit plus que des noirs... Les étrangers n'ont qu'à se faire soigner chez eux... Le RSA coûte les yeux de la tête... L'AME coûte la peau du cul...

Et ces passions tristes passent parfois à l'acte. En Haute-Loire, un homme a menacé des enfants qui jouaient dans un parc avec une carabine à plomb et a crié : "Dehors les Noirs et les Arabes !" Il s'agit certes d'un cas isolé mais qui laisse augurer le pire si la situation politique, économique et sociale s'aggrave encore.

Aussi, qui que nous soyons, de gauche comme de droite, nous devons apprendre à penser contre ces représentations délétères qui infusent dans l'inconscient collectif. Le cadre supérieur, qui est un sachant et non un savant, n'est pas forcément plus cultivé qu'un ouvrier. L'homme de couleur n'est pas assigné d'office à des postes de vigile ou d'agent d'entretien. Le pauvre n'est pas un fainéant qui profite de la société et a des puces. 

Publié par Dominique Boudou à 08:55 3 commentaires:
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jeudi 23 avril 2026

Françoise Elian, Sans titre pour l'instant


Sans titre pour l'instant
de Françoise Élian est un Objet Littéraire Non Identifié (OLNI). L'auteure retrouve un carnet dans un sac qui vient de tomber d'une patère et en assemble les notes pour "mêler l'écriture narrative à la poésie, à la manière d'un film musical ou, peut-être même, d'un dessin animé".

Tout un chantier apparaît dont les éléments sonnent et dissonent dans le maillage des flous à élucider. Inachevé. Forcément inachevé. Comme le métier de vivre. Au passé et au présent troublés par les faux-semblants de la mémoire. Françoise Élian a une conscience aiguë de ces empêchements fondamentaux et s'en amuse. Elle ne sait pas ce qu'elle a "réussi à faire exactement" ni quelle volonté l'a conduite à ne rien retoucher. Si des vérités peuvent exister et générer quelque sens, c'est dans le chantier resté en son état improbable que le lecteur les découvrira.

Le livre a cependant une ossature, composée de soixante chapitres. Le plus court compte sept mots et le plus long seize pages. On y trouve, en vrac, tous les outils de l'écriture : poèmes souvent rimés, récits brefs, scènes de théâtre avec et sans didascalies, listes numérotées, considérations statistiques et même, textes bilingues. N'en doutons pas, Georges Perec aurait apprécié ce bric-à-brac où le lecteur peut butiner selon ses émotions de l'instant titré ou non. Dans la variété des langues. Passent quelques lignes en portugais, en anglais, mais c'est surtout l'espagnol qui retient l'attention, courant sur plusieurs pages éparses. Françoise Élian est hispanophone et a revisité les traductions de Lorca ; nous en reparlerons.

Abordons maintenant la complexité du chantier élianesque. Dès le premier chapitre, la narratrice évoque ses problèmes d'oreille. Ils remontent à la prime enfance. Une rétention de cérumen imputable à l'exiguïté des orifices interdit la saisie d'une "certaine fréquence". L'appropriation du réel s'en trouve compromise et engendre le désir d'écrire de la poésie. "Et maintenant, je sais pourquoi mes oreilles se rebellent depuis tant d'années, elles veulent comprendre ce que j'écris, ce qui passe par le champ de mes propres yeux". "À travers ma voix". Le corps est lui-même un chantier. Les cheveux s'ajustent mal aux épaules qui "s'élèvent malgré elles, bien à la verticale, dès que j'ai le dos tourné". Y aurait-il à l'intérieur du corps une sourde conspiration des organes ?

Des embarras aussi prégnants biaisent les représentations des perceptions. Alors Françoise Élian s'essaie à apprivoiser l'infra-ordinaire (autre querencia perequienne). Dans la multiplicité des inaperçus quotidiens, qu'ils soient gestes de la main ou de la pensée. Que fait-on par exemple pour patienter sur une musique d'attente ? À quoi pense-t-on au cours de cette attente qui peut durer longtemps ? Une divagation se déplie, marquée par des "gribouillis sur papier volant". Des fleurs, des visages, "des petites concavités inattendues" d'où surgit "un robot organique" réduit par la lassitude à la "mécanique". Qui en dit long sur l'absurdité des jours. À conjurer  en regardant fondre du beurre sur une "mie de pain chaude", et le cactus qui n'en finit pas de mourir, "privé peu à peu de son vide intérieur".

Le dedans et le dehors sans cesse ligotés par "les mots, la chair même du texte". Quand les insomnies fomentent des embouteillages. Est-ce ainsi que l'on ne s'appartient que par éclaircies* ? "Ce que je vivais était l'expérience de la vacuité sale et collante, avec laquelle les mots poursuivre, devant, revenir et en arrière ne pouvaient pas faire plus que me blesser, à chaque fois que je les touchais avec ma voix ou mes pensées". 

Alors se laisser emporter par la poésie de Rimbaud. "la mer allée. Avec le soleil". Vers les confins de l'Argentine en Patagonie, ce "miroir éternel de la maternité". En jonglant, en dansant avec les couleurs des voyelles. Et les consonnes s'en ressentent dans le dérèglement des sens. Loin des exégèses des vieilles barbes universitaires, ces marchands de commentaires... Mais il faut d'abord [traverser l'Atlantique à la hache]. Pour briser en nous la mer gelée, murmure Kafka à l'oreille assourdie du chroniqueur. Tout au bout, peut-être, l'Antarctique. Sur le bateau ivre d'une expédition scientifique constituée de "personnages tous en fuite de quelque chose". Mais quoi, hein ? "Chépa. Chépa. Chépa.", suffoque Françoise Élian. Le voyage n'en est encore qu'à ses débuts. Il sera constellaire comme l'écriture du livre est constellaire. Le lecteur imagine qu'un autre sac tombera d'une autre patère (au féminin et sans familias), près d'un autre cactus ni vivant ni mort. Déjà des joies malicieuses dansent au fond de ses yeux. Bientôt, il jouera avec elles entre les lignes, leur inventera quelque titre.

 

Extrait :

 Viaje al país de mi madre

Un día de gran tristeza / Me extrañó entender / Que nunca visitaste / La Patagonia  //  Y con tus ojos de piedra / El espejo de mis deseos / Estaba enmarcado / Por la calle Peña  //  Una vida tintada / Por el blanco de mi libro / De mis obras / Y el negro de tu casa  //  Tu casa de madera oscura / Y su piel que no soporta / Las variaciones / de temperatura  //  Un día de gran tristeza / Me extrañó viajar / Por las pendientes / De la Patagonia  //  Como una yegua solitaria / Yo percibí / Con mi melena / El viento soplar

Un jour de grande tristesse, je compris avec curiosité que tu n'as jamais visité la Patagonie. Et avec tes yeux de pierre, le miroir de mes désirs était encadré par la rue Peña. Une vie teintée par le blanc de mon livre, de mes œuvres et le noir de ta maison. Ta maison en bois sombre, et sa peau qui ne supporte pas les variations de température.

Un jour de grande tristesse, je voyageais avec curiosité sur les pentes de Patagonie. Comme une jument solitaire, je percevais avec ma crinière, le vent souffler.

 

Sans titre pour l'instant de Françoise Élian s'ouvre avec une photographie de Catherine Peillon, à retrouver à l'intérieur du livre. Lequel compte 240 pages et coûte 18 €. Aux éditions Tango Girafe. 

* Allusion à Antonin Artaud 

Publié par Dominique Boudou à 10:17 Aucun commentaire:
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mercredi 15 avril 2026

Jean-Christophe Belleveaux, Dernier domicile connu


"J'ai des hoquets de sens dans le cerveau", écrit Jean-Christophe Belleveaux dans son recueil Dernier domicile connu. Ce titre peut évoquer une enquête de police : un quidam a disparu, mort peut-être, introuvable sûrement. On cherche les traces de son existence, on se renseigne sur son dernier domicile connu. 

Mais la nouvelle livraison de l'auteur demeure dans les champs du poétique. Y hoquettent au fil des mots heurtés, souvent fleuris d'argot, les mouvements mêlés du désespoir, de l'humour plus grinçant que porte rouillée, du quotidien qui résiste aux gestes, de l'autodérision souvent, de la philosophie parfois.

"J'habite mon cadavre", note d'emblée Jean-Christophe Belleveaux dans le petit matin au café trop réchauffé. La solitude s'accommode mal des fesses nues sur le skaï du canapé. À qui appartient vraiment ce cadavre ?

Puis le poète joue à rimailler les "petites pensées sauvages éparpillées dans [sa] caboche. "la vie me tue / avec son sourire lippu // jonques et jonquilles / et je qui navigue / en guenilles". Et le voilà qui fait un pied de nez à Hugo, à Camus, à Duras. Le chagrin est un [vilain serpent]. Et peut-être aussi un Drôle d'oiseau. Un "canard boiteux" dans une tête alouette" (le lecteur comprendra à l'ouest) par exemple, ou un "cormoran corps mourant". Tant de coquecigrues, là ! Il faut en rire n'est-ce pas ! C'est tellement urgent de rire, pour sauver ce qui reste, en végétant.

Jean-Christophe Belleveaux est également un grand voyageur. Dans L'année du singe, il tient comme un journal de bord de Hong-Kong à Macao. Le "je" disparaît. Un "on" et un "il" prennent sa place. Imaginons un film noir. Le "on" reste invisible. Le "il" est filmé de loin en loin avec quelques zooms sur les embarras de sa solitude. Ce personnage n'est pas vraiment un voyageur. Il est peut-être en mission. Mais pour qui ? Ses échanges de regards avec une prostituée à la terrasse d'un bar de l'avenue Sun Yat Sen laissent à penser tout un roman, obscur.

De pensée, il en est question dans l'ensemble Bref... l'un des plus longs du texte. Le poème, en ses intentions et procédés, est sur la sellette. L'auteur se moque de lui-même. À quoi bon la polysémie maillée d'inquiétude si c'est pour finir "KO" "sur le chemin du chaos" ! Quant à l'humour, n'est-il pas suspect alors que le corps défait dont la chair est "leurre et douleur" laisse entrevoir "la circonstance ultime" ? On le retrouve pourtant, dans Mon poème prend l'eau, faisant rimer l'esquif avec le kif, nonobstant les récifs en  embuscade. Le dénommé Blaise Pascal, si fragile de santé comme de courage, s'empresse de quitter le navire. Dommage ! Il n'entendra pas Coltrane au gré des vagues. Il n'ira pas "par toutes les mers", il ne saluera pas les "marins pleine lune". 

Est-ce à dire que "Le front des hommes est fait pour se cogner à des murs derrière lesquels il ne se passe rien*" ? Comment faire pour qu'il se passe quelque chose ? Se lancer dans un Tango surréalisant ouvre peut-être une issue. Les images y tourbillonnent. Passe à contre-jour une silhouette sur un cheval et c'est tout un tumulte. Du "sable des origines" à la "poussière de chaos". Dans l'épouvante augmentée par le "fracas de la mer". En surimpression ou/et en sous-impression, dans l'intranquillité de Dieu, l'érotisme onirique de la femme presque nue au cœur d'une église froide. Et voilà encore des hoquets qui échappent à l'entendement du narrateur. En rouge et blanc. Le rouge du sang jaillissant. le blanc suintant de la fille accroupie. Et c'est l'éternelle conjonction de l'amour et de la mort, de l'animal et de l'humain, qui aveugle. "Dire alors / que je sors désormais / avec une canne blanche métaphorique / tendue devant moi". Et partir encore. El barrio chino en Barcelona. Una copa de Rioja con un pedazo de morcilla*. Le dérèglement des sens n'a rien d'une métaphore. La "danse de la séduction et de la mort" finit toujours par tuer. mais qui ?

De toute façon, Tout bruit finira. Le réel dégouline comme un dripping de Jackson Pollock. Toute matière se défait dans tous les corps. Toute. Tous. Jusqu'à en tousser. Aussi, "Tais-toi ! Mais tais-toi !" Une joie brille faiblement sur le rivage. Il y a des oiseaux. 

 

Extraits :

 

dans le permafrost de l'inconscient

combien de chardons fossilisés !

la très fameuse enfance

n'en finit plus de saigner

joli coquelicot, mesdames

la très sinistre enfance

on ne se débarrasse pas de son odeur

pourriture sans noblesse

si j'avais le droit de parler :

papa, s'il te plaît,

pas la fessée, pas le martinet

or tout se décompose en silence

avec la peur qui ajoute son engrais

* 

je visite le placard

je ne le comprends pas

il contient une part de moi

que je n'arrive pas à reconnaître

la minuterie de la gazinière

à l'autre bout de la cuisine

s'obstine à cliqueter trop fort

la lumière du midi d'automne

entre par la fenêtre

éclaire la table encombrée et moi assis

du coup je me sens être là

je suis là

 

Lisez et relisez Dernier domicile connu de Jean-Christophe Belleveaux pour y trouver le vôtre entre les mots qui rafistolent l'hologramme brisé du fait de vivre. Dans la chair et dans l'esprit. Une longue route assurément, comme celle de l'image de Cédric Merland en première de couverture. L'ouvrage est publié aux éditions Tarmac et compte 79 pages. Il coûte 15 €.

 

*Citation de Jean Rostand

* un pedazo de morcilla, un morceau de boudin

Publié par Dominique Boudou à 09:20 Aucun commentaire:
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lundi 13 avril 2026

De la fragilité du flou et de la solitude


Gageons que le flou, hors considération péjorative, puisse se définir comme une ligne brouillée entre, par exemple, plusieurs espaces, plusieurs durées, plusieurs matières ou encore plusieurs idées... Et qu'il s'installe aussi à l'intérieur de ces espaces, de ces durées, de ces matières et de ces idées, à la façon d'un coloriage dont les traits peu à peu s'effaceraient. La raison comme les sens peuvent y perdre une partie de leur faculté d'entendement. Les émotions et les sentiments ne sont plus vraiment des lieux sûrs de rencontre. Le principe d'incertitude règne alors en maître sur toute chose, et cela se vérifie depuis les débuts de l'aventure humaine, toute tentative d'explication rationnelle ou non du monde ayant échoué.

Notre époque, bousculée par la modernité dans tous les domaines technologiques échappe moins que jamais à ce principe. La gadgétisation du quotidien via les trottinettes électriques et les gyropodes, les drones, les caméras connectées ou, dans un autre registre, les pokemons virtuels cachés dans l'espace public renforce cette incertitude. Le quidam ne sait plus comment s'étonner. Sa langue manque de mots idoines pour dire ce qui embarrasse le banal et produit un bégaiement qui paralyse parfois l'être sans ressource critique.
Dans ce cas, le flou est un empêchement. Il mène au désarroi qui mène à la solitude. Comment faire pour se réapproprier le visible et le tangible si le sentiment que les choses ne sont plus exactement les choses dans leurs fonctions habituelles persiste ? Quel appui possible à la barre instable du réel ? Dans Le procès de Kafka, le bureau où le juge d'instruction reçoit K est un théâtre avec son parterre, sa galerie, son estrade et... ses spectateurs. Un vestibule attenant sert aussi bien de buanderie que de salle de séjour. K ne sait plus la place qu'occupe le réel devenu hybride même si on lui fournit des explications qui ont l'apparence de la logique fonctionnelle. Perdu dans les espaces, il se perd aussi dans les jours et ses pensées impuissantes à former un tout cohérent se disséminent dans un flou fragile.
Les centres commerciaux en mal d'innovations pour doper leurs ventes ont compris l'hybridation du réel comme source de profit. Les espaces de circulation parmi les boutiques ne sont plus des endroits consacrés au seul déplacement. Ce n'est certes pas nouveau mais le phénomène s'accroît. Le consommateur finirait par oublier où il va si les roulettes grinçantes de son caddy ne le ramenaient pas à la réalité de ses courses alimentaires. Il peut rencontrer dans ce décor surexposé à toutes sortes de lumières une cabine de simulation de vol spatial, des fauteuils pour se reposer dans un coin jardin avec fleurs artificielles mêlées à des fleurs naturelles, une boîte à livres gratuits, puis encore, un petit manège de voiturettes à pédales sans circuit dédié avant de buter contre une espèce de cube qui abrite un escape game. Bientôt, peut-être, des micro drones publicitaires viendront agacer ses oreilles si son sens auditif n'est pas trop entamé par la surcharge sonore. Ou, comme cela existe déjà au Royaume-Uni, il pourra consulter un médecin généraliste, un dentiste ou un pharmacien. Une telle mise en vrac du foutoir, qui multiplie les zones de flou, procède ici du neuromarketing : anesthésier le moi rationnel pour mieux stimuler le moi instinctif orienté vers la pulsion d'achat. Le plaisir réduit à une injection chimique à répétition touche notre consommateur dans les seules zones déterminées par l'imagerie cérébrale. Il en fait une grenouille de laboratoire puis un déchet dès lors qu'il cesse d'être lui-même consommable.
Mais la grenouille, de plus en plus souvent, se rebiffe contre cette instrumentalisation. Elle veut retrouver la maîtrise de son espace et de sa durée, de ses affects. Elle veut choisir sa solitude. Et son flou.
Car le flou peut être une force plutôt qu'un empêchement. Quand il pousse à la curiosité. Une curiosité craintive à ses débuts, presque réticente et qui s'affirme au fur et à mesure que grandit la volonté de la pensée qui reprend possession d'elle-même. Les dualités du monde, physiques et morales, sont de nouveau soumises à l'examen. Non pas pour les isoler chacune dans un caisson étanche mais pour en analyser la porosité a priori invisible. Et cette porosité permet de les identifier plus sûrement, dissout ici une partie du flou qui indistingue toute chose et en garde une autre là car le mystère, ce n'est pas souhaitable, ne livre jamais tous ses secrets. Prenons l'exemple du vrai et du faux, dans un espace de réalité concrète puis dans un espace de réalité virtuelle, puis dans un espace de réalité mixte. Amusons-nous à y placer une chaise sans rien autour. Une chaise immatérielle dans un espace virtuel n'est pas moins vraie qu'une chaise matérielle dans un espace concret. Il s'agit d'un simple changement de nature et de fonction puisque personne n'aurait l'idée de s'asseoir sur une chaise virtuelle. Le raisonnement est beaucoup moins évident dans le cas de la réalité mixte. Imaginons qu'un artiste superpose l'image virtuelle de notre chaise à sa réalité concrète. Un visiteur pourra tout à fait s'y asseoir. Il sera même invité à le faire comme co-auteur de l'œuvre. Mais la chaise telle qu'il se la représente ne sera pas exactement pareille. Et l'action de s'asseoir ne sera plus si ordinaire car son postérieur reposera également sur la partie virtuelle de la chaise. Nous nous trouvons là dans un cas où le flou est très fécond car sa finalité, artistique, diffère de celle des centres commerciaux. Le visiteur ne s'y perd pas, il s'y retrouve. Et sa pensée avance. Non pour se barder de certitudes mais pour composer avec l'incertain. L'incertain qui confond les lignes de l'universel et du singulier. Qui n'isole pas de part et d'autre d'une barrière illusoire le bien et le mal, le vrai et le faux. Ce visiteur ouvre les yeux en même temps qu'il se remet à penser. Ici, pourquoi pas, à la notion précaire d'antinomie. Sa conscience de la marche est plus présente quand il traverse un grand magasin. Il s'appartient donc davantage et apprivoise sa solitude. Dans toute la fragilité de vivre. Sa langue convalescente hésite encore à dire et à partager l'éprouvé. Les malades du mauvais flou sont si nombreux à convaincre que le "bourreau sans merci"* du plaisir mercantile les tue en ses abattoirs.
Mais, aussi sinistre soit-elle, voilà bien une autre histoire qui vous sera dite et que vous entendrez.

*Baudelaire
*Installation de Trevor Yeung au CAPC à Bordeaux


Publié par Dominique Boudou à 10:39 Aucun commentaire:
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