Qui êtes-vous ?

Mon blog est celui d'un butineur effaré dans tous les champs du savoir. Et c'est ce même butinage qui m'a conduit à écrire des livres.

lundi 31 août 2026

Le corps dépose parfois, 2


La compagne aimée demande si la douleur n’est pas trop forte. Ses lèvres dessinent des papillons roses et butinent les calices du bouquet dans son vase. Il faudrait qu’il ait un col de cygne pour que l’image soit totalement sucrée. On sourit et la douleur reflue. On pense aux années déjà partagées, à celles qui viendront encore. Avec leurs mots pour épauler les corps. En attendant.

Le poète Joë Bousquet est resté alité de 1918 à 1950. On imagine mal l’insurrection de sa jeunesse fauchée par un fusil quelques mois avant la fin de la guerre. On ignore comment ont pu avoir lieu des accommodements raisonnables avec l’absurde. Les grandes douleurs sont-elles vraiment muettes ? Quel poète serait devenu Joë Bousquet si la tragédie avait surgi d’un autre hasard ? On passe avec cette question un moment filandreux. Qui épaissit l’esprit. Le corps aussi s’engourdit. On tirerait volontiers les rideaux dans la chambre. Que soient submergées les ombres sous le lit et la peau ! Joë Bousquet aura souhaité cela parmi des milliers d’autres souhaits. Dans la colère. Dans la malédiction de toutes les boucheries humaines. Être cloué à vingt ans comme un coléoptère sur une planche ! Puis dans quelque chose comme un apaisement nécessaire. Un apaisement qui ne s’est pas résigné. Qui a continué à faire vivre les restes du corps. Inexorablement.

On vide toutes les heures une poche remplie d’urine et de sang. On mire la couleur du liquide comme on mirait autrefois les œufs fécondés. Piètre comparaison. Où se trouve la vie dans ce caillot qui glisse si mal le long du tuyau en silicone ? Et la mort, que trame-t-elle dans les plis les plus sombres ? On s’agace. On referme le robinet de la poche. On s’en retourne à la couche. Tout est calme dans la maison. Les objets restent à leur place d’objet, ne contrarient pas les gestes rétrécis. Le bouton d’un tiroir jette un ou deux éclats de nacre. La lampe du salon n’organise aucun mystère avec des ombres fausses. On tiendra jusqu’au soir sans les tromperies des questions. On saura faire respirer l’esprit au creux du ventre.

L’enfance encore vient déranger le silence. On ne sait pas s’en prémunir. On regarde comme au théâtre le défilé des souvenirs. A-t-on vraiment joué dans cette pièce ? L’a-t-on seulement regardée depuis des coulisses ? On a eu cinq ans puis dix puis. On en a soixante-deux. Les paysages ont été retouchés mais ils mentent peu. La solitude était déjà là, dans le sang. Des brassées d’oiseaux traversaient le ciel et les brumes. Le vent dans les blés de juillet tenait d’étranges conciliabules et on avait peur. Et on prenait du plaisir à cette peur qui faisait vivre la peau. Les blés ont disparu de l’imagier. Le vent n’a que le seringat du jardin pour horizon. Les oiseaux volent par deux à ras de terre. On vieillit. Le corps ne remplit plus tout à fait le corps. La mort travaille le vide.

Il y a une semaine on traversait la ville la nuit. Les boulevards baignaient dans un jaune usé. Les abribus étaient déserts. Un long trait de jazz aurait pu suivre le trajet de la maison à l’hôpital. Tout allait bien. La mélancolie se tenait loin des regards et des chiens. Quelques trouées claires entre les nuages allégeaient le poids du ciel. L’accueil était prêt sous les lampes du bloc opératoire. Des écrans veillaient. Des lignes vertes couraient avec des lignes bleues. Des visages passaient. Des voix parlaient. Un ballet de bleu de vert de blanc. A-t-on inventé aussi un peu de rose sur le mur soudain ajouré d’un fenestron ? A-t-on rêvé la vie de l’anesthésiste qui venait de Lituanie ? A-t-on seulement pensé dans le passage au noir ?

 

Image de Frédéric Duprat 

 

 

 

 

 

 


dimanche 30 août 2026

Lucas Belvaux, Chez nous

 


C'est la première fois que je consacre un article à un film. Je n'ai pas une culture cinématographique tellement développée. Je comprends les images encore moins que les mots. Mais le film de Lucas Belvaux m'a effrayé. Parce que j'y ai vu une anticipation de ce qui risque de nous arriver après mai 2027.

La jeune Pauline, infirmière à domicile dévouée à ses patients dans une ville moyenne du Pas-de-Calais, mère de deux enfants qu'elle élève seule tout en assistant son père malade, aime les gens, tous les gens. Elle se laisse peu à peu convaincre par un médecin ancien député européen de se présenter aux élections municipales sous l'étiquette du Rassemblement National Populaire. Elle est prise en main par le staff du parti et, pour les besoins de la communication, accepte de teindre ses cheveux en blond. Elle apparaît comme tête de liste sur les affiches, participe à toutes les réunions de la campagne mais ce n'est pas elle qui rédige le programme en cas de victoire. C'est une autre femme, oratrice rompue de longue date à toutes les roueries de la politique. Parallèlement, elle retrouve le dénommé Stéphane qui fut son premier amour quand elle avait seize ans.  Elle prend enfin du temps à soi, de la tendresse. Mais se présente un gros problème. L'individu n'est pas du tout recommandable pour une formation en quête de respectabilité. Il fréquente encore des groupuscules identitaires lourdement armés qui s'adonnent à des exactions dans les quartiers pauvres essentiellement peuplés de familles issues de l'immigration. Si cela vient à se savoir, l'élection sera perdue. Pauline subit des pressions pour le quitter, est suivie dans ses déplacements par le service d'ordre...

Ce qui m'a effrayé, c'est le glissement insidieux de la jeune femme vers les représentations les plus crépusculaires du RNP. Comment elle adopte peu à peu tous ses éléments de langage, comment elle les ressort quasi mécaniquement. La violence à l'état latent est également très bien décrite par Lucas Belvaux, d'autant plus que quelques scènes glaçantes la montrent à l'œuvre. Un jeune rebeu y perd un œil.

Alors voilà, j'ai physiquement peur de l'éventuelle exacerbation des passions noires au mois de mai prochain. Et sachant qu'en Allemagne l'AFD pourrait bientôt conquérir un land, j'en oublie que l'histoire n'est pas une photocopieuse.  

samedi 29 août 2026

Le corps dépose parfois

 


(J'ai écrit ça il y aune dizaine d'années ; il y aurait à reprendre mais je reprends pas. Voilà.)

 Dormir pour apprivoiser ce qui résiste dans le corps. L’oiseau idéal drainera les sanies et le ciel sera un drap bleu au réveil. Sourire. Tenir avec les mots les plus simples. On l’a deviné il y a longtemps. Un  grain de plâtre tombé du mur nous l’aura dit mais c’est plus tard qu’on l’aura compris. En suivant le chat qui jouait à la feuille morte. Un jour de novembre. Sourire. Etait-ce vraiment l’automne dans la terre meuble du seringat ? Le vent avait-il quelque saute à murmurer dans les branches ? Et voilà retrouvé, dans le fil des questions, le souffle du sang. La nuit peut tomber.

La sensibilité à l’invisible est plus aiguë depuis qu’on a le mal au fond du corps. Dira-t-on qu’on sent parfois l’urée couler jusqu’aux orteils pour y déposer ses cristaux ? On la reconnaît au froid qui l’accompagne, dont on suit la progression au travers des fibres. On sent aussi beaucoup mieux à l’extérieur de soi. Le cerveau s’ouvre davantage à la densité de l’air. Il en suit les méandres parmi les ramures du jardin. Les déplacements au passage du chat et de l’oiseau. Il mesure l’étirement possible de la goutte d’eau sous un robinet avant la chute. Il saurait dans la fièvre deviner le nombre de gouttelettes éparpillées autour de la bonde. On imagine les visages penchés en aparté, qui ne veulent pas croire. On devine sous les fronts butés quelque sarcasme. Un peu de tristesse enroule un peu le corps. On s’y blottit avec la compagne aimée. Loin.

C’est un dimanche de lumière sale. On se réfugie sous une couverture de laine rouge. Tout sera plus long. Laver le corps. Désinfecter le corps. Habiller le corps. Détendre l’esprit dans sa grande solitude. On guette un mouvement par la fenêtre trop immobile. Rien ne bouge et rien ne bruit. La vie aura quitté le monde. L’oiseau las, le chat taciturne se seront dégoûtés du silence. On s’amuse un moment de cette image d’animaux qui renoncent. On se souvient de la dissipation de la vie dans un roman italien. Un seul témoin pour dire l’effroi du vide mais à qui ? Le silence n’est d’aucun secours s’il est trop silencieux. Le corps se remet à geindre. Il faudrait se lever. Dresser la liste des gestes qui ouvriraient le chemin jusqu’au fruit sur la table du salon, jusqu’à la bouteille d’eau à remplir encore. Il faudrait cela dans la lumière sale. Et la paix viendrait dans le sang. Mais un volet qui grince recompose l’espace dans la chambre. Tout sera plus long. Plus loin.

On pense peu aux grands souffrants qui résistent toute une vie. Leurs actes sont des leçons. Leurs paroles sont des leçons. Construisez votre joie comme nous construisons la nôtre, disent-elles. Oui. Bien sûr. Il faudrait penser davantage à ces grands souffrants qui résistent. On donnerait de la force à l’oiseau contre le vent. La lumière blesserait moins les yeux tristes. La douleur aurait l’aiguillon plus doux. Bien sûr. Et pourtant. Cette réticence qu’on a. Le dépassement de soi tresse des lauriers à la chaîne. Frappe des médailles sur la poitrine des valeureux. On n’est pas valeureux. On craint le sang qui s’épanche. On redoute les urines retenues dans la vessie. Et l’oiseau ne tient pas debout sur le muret du jardin. Il a peur. La pluie pourrait tomber. Une branche casser. Et ce serait l’aubaine du chat tendu vers sa proie. L’autre leçon du pire.

 

 

 

 

jeudi 27 août 2026

Cette grande maladie-là, civilisationnelle

 Les plus anciens se souviennent de la chanson de Gaston Ouvrard en 1932, Je ne suis pas bien portant. En juillet de la même année, Hitler obtient 230 sièges sur 608 aux législatives. Cependant que des combats de rue embrasent la Prusse (99 morts entre le 14 juin et le 20 juillet). À Hambourg, les violences nationales-socialistes tuent 17 personnes et en blessent 100 autres (source Wikipédia). On connaît la suite, avec en arrière-plan la crise de 1929...

Alors, bien sûr, l'histoire n'est pas une photocopieuse. Bardella n'est pas hitlérien, Mélenchon n'est pas stalinien. Mais le corpus politique de notre époque, au plan européen, est aussi malade que le corps du militaire passé en revue par le chansonnier. Que la crise économique, financière, sociale et sociétale s'aggrave encore, que les tensions internationales multiplient les risques sur notre sol, que la sphère médiatique brouille davantage les repères de l'électorat et attise jusqu'à l'incendie les agrégats purulents de la haine et Bardella et Mélenchon pourraient céder aux sirènes autoritaristes. Ce sont là des invariants depuis les commencements de l'homme. 

Aussi, tel un dévot se mettant à douter de ses croyances, je me répète : L'HISTOIRE N'EST PAS UNE PHOTOCOPIEUSE. L'HISTOIRE N'EST PAS UNE PHOTOCOPIEUSE...

Mais. Mais. Maiaiaiais !!!

Notre civilisation dite occidentale est malade. Ses hôpitaux, ses écoles, ses tribunaux, ses commissariats chancellent. Ses commerces et ses entreprises vacillent. Même l'industrie automobile en Allemagne titube, c'est dire !  

Et le lien entre les hommes, dans tout ça, tellement dévasté ? Comment soigner le cœur quand il vient à manquer ? Comment rasséréner l'esprit gangréné par les chimères ? 

Je ne crois pas mon cœur défaillant. Il lui reste un peu de politesse et un peu de générosité. Mais mon esprit bat la campagne qui n'est pas électorale. Pour le ressaisir, je pasticherais volontiers la chanson de l'espiègle Gaston. Afin que mes zygomatiques se détendent un tantinet, poil au nez. Afin que mon sang ne fasse point des grumeaux, poil au dos. Afin que mes poumons filtrent un air plus sain, poil au menton. Etc. Etc. 

Et j'attends, figé, que les loups entrent dans Paris avant de submerger la campagne. Il se pourrait que l'histoire, assistée par l'intelligence artificielle, devienne une gigantesque photocopieuse.

Seuls les cimetières se porteront bien.
 

mercredi 26 août 2026

Miguel Angel Real, Géographique Mental, 2


Dans sa préface à Geográfica Mente de Miguel-Ángel Real, Jesús Cárdenas écrit : " Pour ceux qui ont l'âme pérégrine et la curiosité innée, la géographie est une odyssée à travers le temps et l'espace, une nouvelle rencontre avec l'enfant que nous avons été, portée par l'étonnement inaugural devant l'immensité de notre planète... Le vers confère à la topographie une portée morale : demeurer au bord, accepter l'incertitude comme une façon de connaître... Chaque cicatrice sur la terre, chaque rivière qui serpente, chaque montagne qui s'élève reflètent nos propres tumultes."

Ces deux nouvelles traductions-interprétations essaient d'en témoigner, fragilement. 

 

 MEANDROS

Cómo aunar el vaivén

del agua y de la mente,

la mirada que pesa y no consigue

dominar el paisaje ?

Cómo no ser capaz

de fundirse entre las curvas del río

que se acerca y se aleja y se deshace

y se acoge a un ritmo sin preguntas

y abre recovecos con su paciencia ?

Cada vez estoy más

y soy menos, y no quiero meandros

ni aprender a revocar trayectoras. 

 

MÉANDRES

Comment assembler le va-et-vient

de l'eau et de l'esprit,

le regard qui pèse et échoue

à dominer le paysage ?

Comment n'être pas capable

de se fondre parmi les courbes du fleuve

qui s'approche et s'éloigne et se défait

et se donne à un rythme allant de soi

et s'ouvre à des replis en sa patience ? 

Chaque fois dans l'instant je suis davantage

et si peu tout au fond, je ne veux ni les méandres

ni apprendre à nier les chemins 

 

SENDERO

El barro aspira, desde su humedad,

a confinar al paseante incauto.

Pero su obstinación

es demasiado blanda.

Porque el sol permanece

y el barro se apresura a regresar

a la fragilidad que le da nombre,

se pulveriza y así, casi inerte,

espera que otras lluvias

le devuelvan entera su materia.

Con el tiempo, el barro

sabrá sobrevivir

en el recuerdo de todas las huellas

que volverán a abrir

el ciclo de los elementos puros

en este período

de inestabilidades atmosféricas.

Nosotros deberíamos tal vez

crecer de ese consuelo. 

 

SENTIER

L'argile aspire, depuis son humidité,

à contraindre le promeneur imprudent. 

Mais son obstination

est trop molle.

C'est que le soleil perdure 

et l'argile retourne vite

à la fragilité qui la nomme,

 elle s'égruge et la voilà presque inerte,

elle attend que d'autres pluies

lui rendent sa matière entière.

Avec le temps, l'argile

saura survivre

dans le souvenir de toutes les traces

qui ouvriront de nouveau

le cycle des éléments purs  

en ces durées

d'instabilités atmosphériques.

Peut-être devrions-nous

grandir en cette consolation.

 

Note sur la traduction : Pas facile du tout de traduire " Cada vez estoy más y soy menos". Il y a l'instant de l'être dans le regard porté sur les méandres, qui ancre une émotion, un sentiment, une pensée, peut-être une volonté d'essayer de maîtriser le visible lié à l'invisible. Mais cet instant passe comme passent les eaux entre apaisement et tumulte. L'être en ses tréfonds est repris par le taraud des questions. "Comment assembler le va-et-vient de l'eau et de l'esprit, le regard qui pèse et échoue à dominer le paysage ?" Alors il devient moins, durablement, et s'empêtre dans des refus contradictoires. Finira-t-il égrugé comme l'argile dans le deuxième poème ?

 

 

 

lundi 24 août 2026

Brigitte Giraud, de l'image à la glaise


Brigitte Giraud a plusieurs cordes à son arc-en-ciel poétique. Il y a ses livres bien sûr ; La nuit se sauve par la fenêtre en 2006 et Aime-moi en 2018 se sont vendus à plus de six cents exemplaires chacun, et c'est quasiment une prouesse. Il y a longtemps que les recueils de poésie peinent à trouver un lectorat significatif y compris chez les éditeurs qu'on dit grands, y compris quand un prix les met un peu en valeur. 

De toute façon, Brigitte Giraud n'est pas une nature à s'affliger pour des méventes. Elle ne joue pas à la desdichada sur un promontoire enténébré, elle dédaigne les mots qui ont trop d'ampoules sous les pieds, elle suit son chemin. Elle fait. Au sens plein de l'agir toujours tourné vers l'humain à qui elle tend la main s'il est à la peine.

Elle fait, depuis une quinzaine d'années, des images qui bougent. "Aux heures pâles de la nuit". Ses vidéos sont le plus souvent des moments poétiques saisis à l'instinct dans la ville avec quelques vers en défilé. Elle a aussi réalisé de longs entretiens avec le psychanalyste Gérard Ostermann et le philosophe Robert Misrahi. Ses images ont également accompagné quelques-uns de mes livres, dans le tram, à la terrasse d'un café près de la librairie Mollat, à l'entour arboré de la Base sous-marine à Bordeaux. Enfin, voilà trois saisons qu'elle filme les événements du collectif de poésie Pour Le Moment. Elle le fait avec ardeur et obstination quand les images, aussi indociles que les mots, lui résistent.


Brigitte Giraud fait aussi des bois. C'est ainsi qu'elle appelle ses sculptures réalisées à partir de tronçons récupérés çà et là. Auxquels elle ajoute parfois une tête traversée d'énigmes, ou un oiseau. Deux de ses bois ont été achetés par la mairie de Bordeaux. Ils veillent sur les pas perdus des promeneurs dans des lieux municipaux.

 

 

 

Pendant la pandémie et ses confinements, elle a fait des collages dont la version numérique est répertoriée aux Archives départementales de la Gironde. Pour la mémoire. Une mémoire au-delà du seul témoignage, qui apprivoise les hantises des représentations imaginaires. Et narre à bas bruit les hautes solitudes.



Enfin, désormais, Brigitte Giraud pétrit la pâte à papier obtenue après cuisson. Elle y ajoute de la farine, de la colle, de la peinture, de la glaise. Et montent lentement de ses mains ouvrières toutes sortes d'objets. Certains sont émaillés d'images et de mots. D'autres restent à l'état presque brut comme ceux de la photo qui inaugure cet article. La faiseuse envisage de participer à quelques marchés, pour vendre. Mais sa volonté, occupée partout ailleurs et surtout à aider autrui, tarde à passer à l'acte. Brigitte Giraud, comme Chateaubriand, considère que "le vrai bonheur coûte peu ; s'il est cher, il n'est pas d'une bonne espèce".

De l'image à la glaise, et puis après ? Nul ne le sait. Les arcs-en-ciel n'ont pas encore révélé toutes leurs nuances, tous leurs mouvements. Il y a des cordes cachées derrière les cordes. Brigitte Giraud saura en trouver. Comme elle sut en trouver une quand, adolescente et éperdument  amoureuse, elle gravit une pente du cirque Gavarnie dans les Pyrénées. Le désir, la volonté ; leurs chevilles qui façonnent l'agir. Éperdument. Amoureusement. Brigitte Giraud n'en a pas fini d'être là. Grâces lui soient rendues !

dimanche 23 août 2026

Miguel Angel Real, Géographique Mental


Le dernier recueil de Miguel Ángel Real s'intitule Geográfica Mente. Nous choisissons de le traduire par Géographique Mental afin d'en conserver le jeu de mots. Le lexique de la géographie s'affranchit ici des dictionnaires et abonde les mystères de l'humain et de la langue. "Miguel Ángel Real transforme les fleuves, les ports, les falaises ou les sentiers en symboles de la mémoire, le temps et l'existence en dépliant le sens des mots avec un regard philosophiquement contemplatif ". Comment, dès lors, ne pas penser à la merveilleuse Histoire d'un ruisseau d'Élisée Reclus, lequel écrivit : " L'histoire d'un ruisseau, même de celui qui naît et se perd dans la mousse, est l'histoire de l'infini". Épris des horizons qui ondulent, Miguel Ángel Real est un promeneur infiniment patient et nous aimons cette lenteur portée au cœur du poème, jusqu'à l'effacement de soi.

 

ALDEA

Cuentan que un año algunos descubrieron

que el silencio era cierto en la ciudades :

un vacío sereno, que no tenía peso

reinaba en la amplitud recobrada de las plazas

que a la vez eran un antro de ecos al acecho

Sin mapas ni espejos, asistíamos

a un nuevo génesis a cada instante

y en los tenaces restos de la prisa

el encanto del viento, sin esfuerzo,

sin ansias de ser viento, por ser sólo,

acompañaba sin pretensiones las mañanas.

Todo regresaba a su origen de aldea. 

 

LIEU-DIT

Ils racontent qu'une année certains ont découvert

que le silence était sûr dans les villes :

un vide serein, qui ne pesait rien 

il régnait sur l'étendue retrouvée des places

lesquelles étaient aussi un antre d'échos à l'affût. 

Sans cartes ni miroirs, nous assistions

à une nouvelle genèse de chaque instant

et dans les restes persistants de l'urgence

l'enchantement du vent, sans labeur

ni tracas d'être vent, du seul fait d'exister,

accompagnait sans prétentions les matinées.

Tout s'en revenait à son origine de lieu-dit. 

 

COLINA

No veo fronteras en las colinas,

sino un vaivén claro y abierto,

una invitación casi a descubrir

sin estandartes ni ejércitos

el valle que se esconde al otro lado :

pensar colina es concebir

que el horizonte puede ser

ondulación. Algo en ellas respira

y su ritmo es armonía en esencia :

presencia generosa que invita a la desidia,

que se deja recorrer como una espalda dulce,

en la pacienca llena del paseo.

No hay desafío que ponga a prueba nuestras fuerzas

y ya en lo alto, sin querer ser,

hallamos un relato sin hazañas ni gestas

en el que las palabras solo intentan aunarse

a un tiempo exento de alteraciones y cesuras. 

 

COLLINE 

Je ne vois pas de frontières parmi les collines,

seulement un va-et-vient transparent et ouvert,

presque une invitation à découvrir 

sans armées ni bannières

la vallée qui se cache de l'autre côté :

penser en colline c'est concevoir

que l'horizon peut être

une ondulation. Quelque chose en elles respire

au rythme harmonieux des quintessences :

présence généreuse qui invite au nonchaloir,

qui se laisse arpenter comme la douceur d'un dos,

dans la pleine patience de la promenade. 

Il n'y a aucun défi qui mette nos forces à l'épreuve

et déjà dans les altitudes, ne voulant pas être,

nous découvrons un récit sans gestes ni prouesses 

où les mots essaient seulement de se lier 

à un temps exempt de troubles et de coupures 

 

Geográfica Mente de Miguel Ángel Real est précédé d'une note de l'auteur et d'une préface de Jesús Cárdenas. L'ouvrage est publié par les éditions Lastura à Madrid. Il compte 78 pages et coûte 14 €.

 

Note sur la traduction : Traduire de la poésie est une mission quasi impossible. Tout en essayant de rester au plus près des mots de l'auteur, le traducteur s'en écarte parfois en misant sur des synonymies qui signent ses propres représentations imaginaires et son rapport intime à la poésie. Les lecteurs bilingues sauront me pardonner les petits glissements auxquels j'ai cédé. 

samedi 22 août 2026

Et les extraterrestres, dans tout ça ?


Je me souviens des mots d'un enfant de huit ans. Il me dit : "Les extraterrestres, c'est presque impossible qu'ils n'existent pas." Je lui ai répondu que j'étais d'accord avec lui.

Je me souviens des mots de la sœur de ma compagne, un soir, en dégustant un bon vin : "Je crois que nous sommes seuls dans l'univers." Je lui ai répondu qu'en fait on ne peut pas savoir. 

Il serait évidemment absurde d'opposer la vision extra-planétaire d'un enfant à la vision intra-planétaire d'une personne adulte. Il est en revanche intéressant de se pencher sur la conjonction des phénomènes qui constituent une croyance. Dans le mouvement repris comme un ressac du Je-sais-que-je-ne sais-pas et du Je-ne-sais-pas-que-je-ne-sais-pas

Le Je-sais-que-je-ne-sais-pas est un puissant générateur de questions. Je sais que je ne sais pas si les extraterrestres existent mais je m'interroge. Je sais que je ne sais pas si les agencements chimiques qui permettent l'apparition du vivant sont une règle universelle mais je spécule sur des conjectures. Dans un autre domaine, qu'on peut relier au précédent, je sais que je ne sais pas comment fonctionne ce qu'on ignore encore du cerveau humain mais je me livre à toutes sortes d'hypothèses imaginaires.

Le Je-ne-sais-pas-que-je-ne-sais-pas relève, lui, de l'inconnaissable. La rationalité n'y exerce aucune prise, aucune perspective dite logique. La croyance même n'y exerce aucun repère. Est-ce à dire qu'il ne saurait sécréter aucun questionnement ? Bien sûr que non ! Tout simplement parce que tout connaissable porte en lui une part d'inconnaissable. La prescience de l'atome, par exemple, et donc de l'infiniment petit, remonte à l'Antiquité, (Parménide, Aristote...). Aujourd'hui, il n'a pas livré tous ses secrets malgré deux siècles de recherches. Les liens entre matière et énergie de la mécanique quantique détiennent encore beaucoup d'inconnaissable. La croyance a de beaux jours devant elle, qui nous constitue depuis les commencements. Michel Serres disait que nous n'en sommes encore qu'à l'aube de l'humanité. Reste à savoir si la civilisation humaine résistera à son autodestruction. Cela nous amène, au sujet des extraterrestres, à visiter le célèbre paradoxe d'Enrico Fermi, prix Nobel de physique en 1938. Il disait, notamment, que les extraterrestres ne peuvent venir jusqu'à nous parce que leur civilisation s'autodétruit avant de maîtriser les technologies nécessaires au grand voyage. 

Cette considération nous amène à penser l'autodestruction de l'humanité. L'hubris technologique des Musk and co pourra-t-elle   s'affranchir des conjonctions mystérieuses du temps et de l'espace ? La seule exploration des confins de notre système solaire prendra des siècles et des siècles. Alors, se rendre sur une exoplanète située à vingt années lumière, presque la porte d'à côté à l'échelle de l'infini, s'apparente à l'impensable. Ce n'est pas demain la veille que nous irons gratter les doigts de pied des extraterrestres, ou leurs palmes, ou leurs tentacules. Nous serons tous morts bien avant. La fin n'est pas si loin de l'aube.  

 

jeudi 20 août 2026

Relire Bernard Delvaille, Faits divers


Je me souviens de mon saisissement quand j'ai découvert Faits divers de Bernard Delvaille en 1976. Il y a dans cet ensemble tant de suspens, de ricochets pour dire le beau et le laid, avec des clins d'œil en anglais qui évoquent le rock et la pop music d'outre-Manche et d'outre-Atlantique. Le relisant, je retrouve intacte ma fascination pour le bref. Cette poésie est volatile, dit la quatrième de couverture, qui ajoute : "La poésie, le bruit en court, peut être mortelle. Ainsi de l'expérience vécue, faits divers ou cartes postales, hideux feuillets d'un carnet de damné. Il est un point où, de désir, elle devient audace. Riche et forte de sa nuit, elle prend des risques et se fait connaissance. Elle révèle le poète, comme le sel d'argent l'image. Elle est "la langue naturelle de ce que nous sommes sans le savoir", écrit Joë Bousquet."

 

Les roses

sont brûlées de nuit

Nous avons acheté

dans un fish'n chips

encore ouvert

du poisson pané chaud

à la sortie de Theatre of the Blood

à l'Odeon Palace

que nous sommes allés manger

saupoudré de gros sel

dans une petite rue

une maison de poupée

dont

la salle à manger est

une carte postale japonaise 

*

Un verre

de jus de pamplemousse

non sucré

et le brouillard

sur les toits

Le journal déposé

à cinq heures

devant la porte

dans le couloir qui sent

les odeurs ménagères brûlées

- Le thé 

comment l'aimes-tu

Tout est gris

feutré comme cendre

Le bacon est danois

*

S'attendre

à l'aube

à l'amour

à midi

à l'amour

à toute heure

à la muscade

à la mort

- et les bateaux

projettent

leur lumière

Nous sommes seuls

- crois-tu ? -

Un aigle vole

et nous emportera

Respirer

est interdit

dès le seuil

*

Cancrelat

tu n'es qu'un

- l'eau noire

oranges

clapote

le mur suinte

d'urine

La police

en grand deuil

passe

éclaire

les ordures ménagères

Tu es repu

*

C'est le temps

où le temps

s'allonge

et ta tempe

bat

La fenêtre

s'ouvre

sur la blancheur

des murs

du parking

et dans

Sheridan 

Sq.

un homme seul

regarde passer

un garçon qui chancelle 

mardi 18 août 2026

Roberto Sosa, Un monde divisé pour tous


Je poursuis mes exhumations poétiques avec ce titre paru en 1977 dans la collection Autour du monde chez Seghers. Je l'avais oublié, comme tant d'autres. Voilà une poésie toute simple, qualifiée de "chant lucide et élégant qui se situe à la frontière du désespoir", selon les mots de Joaquin Medina Oviedo qui a traduit et préfacé le recueil. Il souligne "l'intégration de la personne à la réalité sociale qui est à la fois sauvage dure et injuste". 

 

 

PROXIMITE

J'arrive.

Mes clés tombent.

Je reviens.

Je suis loin maintenant, si loin.

Je prononce

à voix basse le nom d'un être cher

plein de la faiblesse d'une colombe au repos,

et je tremble.

Je souffre de ne pouvoir pas

multiplier les pains ;

pour le vécu et pour ce que je n'écris pas,

profondément je souffre.

Ma hauteur

se divise.

Je mesure

la taille des poussées,

le temps de l'eau avilie et ma propre retombée.

J'arrive. Et je reviens toujours coupé en deux. 

 

LA MORT DIFFERENTE

Eux, nos ennemis de chaque jour,

viendront à l'improviste.

Trois fois ils appelleront à coups de poings. j'ai

le pressentiment de l'écho répercuté

de leurs pas

calmes.

(Dans l'air pèsent les malheurs, flairés

 par les chiens du quartier, précipités au fond,

les yeux pleins d'eau).

Ce sont eux, les envoyés qui s'ouvrent brutalement,

les inégaux

distributeurs 

de la mort inventée qui passent en silence,

et qui viendront un jour.

Ma femme s'étonnera des arcs de mes nerfs

et mes enfants s'inquièteront, rendus muets,

à l'idée de l'humidité, et du sort 

des oiseaux solitaires debout sur les sommets.