Qui êtes-vous ?

Mon blog est celui d'un butineur effaré dans tous les champs du savoir. Et c'est ce même butinage qui m'a conduit à écrire des livres.

mercredi 5 août 2026

L'IA, je veux pas me la mettre à dos


Ma compagne me rapporte quelques éléments d'une conversation téléphonique avec sa sœur. Laquelle lui parle de ses recherches sur Chat GPT. Elle souhaite aider sa fille à construire un site marchand de cours en ligne. Ancienne ingénieure de l'aviation civile, elle a une connaissance théorique très poussée des systèmes informatiques. Comme elle ignore les procédures numériques pour élaborer ledit site, ses consultations de Chat GPT s'installent dans une durée continue. Les échanges entre la chercheuse et l'IA se déroulent à la façon d'un dialogue, voire d'une conversation. Génèrent un ton aimable, avec les politesses idoines. Le vouvoiement est de rigueur et, à la fin de chaque échange, la chercheuse dit merci. Seulement voilà ! Sa compréhension des agencements complexes n'est pas immédiate. Sans doute reformule-t-elle plusieurs fois ses questions et l'analyse des réponses lui prend beaucoup de temps, suscitant par ricochets d'autres questions. Comme dans la vie ordinaire, entre, par exemple, un étudiant et son directeur de thèse. Alors, de jour en jour, des représentations imaginaires anthropomorphes commencent à s'esquisser. À l'insu du conscient rationnel. Puis, peu à peu, les percepts et les affects viennent troubler les jeux du je. 

Et la chercheuse dit cette phrase à ma compagne : "L'IA, je veux pas me la mettre à dos !" Est-ce à dire que la machine serait accessible au ressentiment ? Avec les désirs ambigus qu'il pourrait secréter ?  La liaison des concepts de la biologie avec ceux de la technologie ne date pas d'aujourd'hui, ni même d'hier. Descartes, en son temps, l'aborda. Julien Offray de la Mettrie, épris de mécanisme et de matérialisme, l'explora dans son célèbre ouvrage L'Homme Machine au dix-huitième siècle. De nos jours, dans la vallée du silicium arpentée par Alain Damasio, l'humain augmenté par des circuits intégrés fait florès. Il devient une machine, toute considération métaphysique étant frappée d'obsolescence et, à rebours, la machine devient humaine, avec des émotions dûment programmées, comme dans Klara et le soleil de Kazuo Ishiguro. Klara est une Amie Artificielle dont les adolescents sont très friands car ils manquent d'interactions physiques. Cette AA est la plus performante sur le marché, appelée bien sûr à être remplacée par un modèle encore plus puissant. 

"Klara manque d'assurance sur le terrain accidenté de la grange McBain, sa vision globale fragmentée peut troubler brièvement son appréciation des situations ordinaires mais son intelligence et sa mémoire sont très développées. Elle est également dotée d'une grande faculté d'empathie qui l'incite à approfondir ses connaissances de l'âme humaine. Enfin, conformément aux lois de la robotique édictées par Isaac Asimov, elle ne peut commettre aucune action contraire aux intérêts des personnes.

Un jour, alors qu'elle s'ennuie depuis des heures à sourire à d'éventuels clients, elle est remarquée par Josie, jeune fille "pâle et frêle" à la démarche peu sûre. Ses paroles volubiles la séduisent à tel point que, outrepassant ses droits, elle dissuade une autre adolescente de l'acheter. Après plusieurs visites, la mère de Josie se laisse convaincre et Klara réussit ses débuts dans le monde malgré l'hostilité de la gouvernante Melania.  Elle entretient avec la fille une vraie complicité et la mère, lors d'une sortie en tête à tête à la cascade de Morgan Falls, lui parle de Sal, la soeur morte prématurément. Puis elle lui adresse une demande étrange. Le lecteur en comprendra mieux la portée quand il sera question du portrait de Josie que M. Capaldi est en train de réaliser. Qu'adviendra-t-il de cette adolescente souffreteuse et de son ami Rick, garçon rêveur qui a élaboré un système d'oiseaux-drones ?

On peut évidemment ranger Klara et le Soleil dans la catégorie des romans de science-fiction politique. Mais c'est bien d'ici et maintenant dont nous parle Kazuo Ishiguro. De nombreuses menaces pèsent sur l'homme et son environnement gravement compromis par la machine tentaculaire Cootings. Il est une marchandise substituable comme a été "substitué" le père de Josie malgré son statut d'ingénieur de haut niveau. Et la substitution commence dès l'enfance. Les meilleurs éléments qui ont des moyens financiers suffisants sont "relevés" et peuvent prétendre aux universités les plus prestigieuses. Les autres sont abandonnés à leur sort quelles que soient leurs qualités. Certains fondent des communautés plus ou moins clandestines et tentent de résister à l'oppression techno-génétique. L'opinion publique, savamment manipulée, traite cette dissidence de complotiste voire de fasciste.

Cela dit, la force du roman tient avant tout à la singularité de Klara. Ses perceptions tantôt morcelées tantôt floues de ce qui apparaît et les interrogations qu'elle en déduit sur la complexité du réel en font une intellectuelle perméable aux nuances infinies du sensible. Elle réussit à s'émanciper de sa condition robotique et devient une machine désirante assortie d'une volonté très ancrée, celle par exemple d'éradiquer toute pollution dans la ville. Enfin, en lui conférant une dimension onirique voire mystique dans son rapport au Soleil, Kazuo Ishiguro campe un personnage plus humain que bien des humains sans désir ni volonté. Sans tomber pour autant dans un transhumanisme suspect. Si perfectionnée soit-elle, Klara ne prendra jamais la place d'un être de chair et de sang." (Extrait de ma chronique parue ici même le 16 septembre 2023).

Alors que la neuroéconomie, via l'imagerie cérébrale et l'intelligence artificielle, est désormais apte à orienter les pulsions d'achat même irrationnelles jusque dans les magasins ; des expériences sont déjà en cours, la question de la relation à la machine ne tardera pas à s'imprégner d'un chimérisme fœtal. Elle nous engendrera autant que nous l'engendrerons. Il ne faudra pas la fâcher. Nous devrons être dociles... Moi-même, ayant demandé à Mistral ce qu'elle "savait" de mon parcours d'auteur, j'ai utilisé le vouvoiement, j'ai remercié à la fin de l'échange. Et puis, hein, de l'émotion au sentiment, il n'y a souvent qu'un pas. Tomber amoureux d'une IA, comme dans le film Her, c'est possible. Pour le moment, je résiste. J'ai encore besoin, pour aimer, des gestes d'un visage, des bas bruits de la langue, des silences qui fécondent l'insaisissable, y compris celui des dos.

 

 

mardi 4 août 2026

Vertige


Mon vertige a commencé dans un ventre qui ne tournait pas rond. Le sang y coulait mal.L'air sentait le suint. Ce que j'entendais du dehors ne tournait pas rond non plus. Des souffles courts sous des pluies battantes. Des cris et des tirs. La guerre peut-être.

 

Puis il y a eu un grand silence. Enfin je voyais. Le ventre à côté de moi baignait dans une lumière immobile. De quel corps venait-il ? De quelle histoire ? Était-il vivant ou mort ? Des ombres blanches se penchaient sur moi et parlaient bas. Elles n'auront jamais de visage.

 

Mon vertige s'est éloigné quand le ventre a été emporté. Le monde ne titubait plus. L'air portait le chant des oiseaux jusque dans la chambre. La guerre du dehors était peut-être finie. La pluie ne durait plus longtemps à la fenêtre. J'allais pouvoir vivre sans tomber.

Mais d'autres ombres sont venues. Grises. Le cou pris dans un col dur. Elles disaient que le ventre n'avait pas résisté à ses fièvres. Et m'ont conduit au pays des plaines basses. Dans une maison dressée contre le vent. Un vertige plus feutré m'a pris. Avec la neige.

 

Et pourtant j'ai grandi. Mes mains ont inventé des gestes qui conjuraient ma faiblesse. Le lit de vieux bois rassurait l'inquiétude sur ma peau, repoussait l'écho des chiens dans les guérets. Et j'ai encore grandi, debout contre les fleurs des tapisseries. Qui frissonnaient.

 

Ma bouche a dit son premier mot à trois ans. Je l'ai entendu vibrer quand il a pris la forme d'un oiseau. Puis j'ai entendu crisser le mot feuille et clapoter le mot rivière. Mon vertige n'a pas supporté le vacarme. Je l'ai muré dans le silence. Il me tiendra jusqu'à la fin.

lundi 3 août 2026

Relire Jean Giono, Angelo

 


Pauline de Théus, fille d'un médecin des pauvres et bonne tireuse au pistolet autant que bonne cavalière, est un personnage dont j'imagine facilement l'incarnation. Sans doute l'ai-je déjà croisée lors de mes vagabondages dans les rues de mon quartier ! 

Dans le roman, sa première apparition se présente à Angelo par des fragrances entêtantes. Déposées sur un mouchoir délicat dont le fringant colonel, tout à ses fièvres mélancoliques, s'empare. Là, dans ce pavillon à l'écart du château, au creux du silence bercé par les hautes ramures qui frissonnent sur la peau. 

Mais Pauline n'apparaît physiquement qu'à l'avant-dernier chapitre. J'avais oublié qu'elle tardait tant à se montrer. Jean Giono a voulu faire travailler les fantasmagories d'Angelo qui s'ennuie prou après sa fuite du royaume de Sardaigne. Le fils de la duchesse Pardi ne brille plus dans son uniforme chamarré. Son sabre qui a occis un baron espion pour le compte des Autrichiens ne sort plus que pour quelques exhibitions salonnardes chez un maître d'armes. Et la ville de Gap est une endormie sans attraits. Il s'y passe pourtant des choses étranges à l'entour. La noblesse légitimiste, on est en 1832, supporte mal la monarchie de Juillet. Le marquis de Théus, mari de Pauline, et le vicaire général de l'archevêché entretiennent bien des énigmes. Qui sont ces cavaliers allant parmi les yeuses sous la pleine lune ?  Qui a arrêté la diligence de Marseille et volé la caisse de la Trésorerie générale ? La maréchaussée est sur les dents. Quant au rôle d'Angelo, occupé à tramer des liens avec quelques exilés de sa patrie, le lecteur s'interroge. Tantôt on lui suggère de se cacher, de s'esquiver par des portes dérobées, tantôt on l'incite à se montrer dans la bonne société, avec une chanteuse d'opéra notamment. Et on ne sait jamais vraiment qui est ce "on". La sœur du marquis, vieille ardente qui n'a pas sa langue dans sa poche, est-elle dans le coup ? Et l'archevêque ? Et Pauline elle-même ? 

Voilà bien tout un théâtre en ses coulisses, servi par une écriture souvent dix-huitièmiste. On devine le plaisir de Giono en ses trompe l'œil aventureux. Et que va-t-il se passer avec Pauline, sachant la façon qu'elle a d'être sans façon ? Jusque dans sa chambre où elle demande au colonel soudain empoté de lui mesurer la taille au ruban, en appuyant bien là où il faut appuyer... Ah ! L'audacieuse aux yeux verts, qui frémit et rougit, qui refrémit... 

Extraits :

"Cette odeur était si charmante qu'il tomba en rêverie. Il resta planté devant une bibliothèque basse, où il venait d'apercevoir les elzévirs d'une petite édition de l'Arioste, de Shakespeare et de Calderon. "Quel est l'être passionné, se dit-il, qui a inventé de porter ce parfum et laisse ainsi des traces devant tous les pas que je fais depuis que j'ai poussé la porte vitrée de cette façade pâle, si harmonieuse et si noble ? Si cette marquise caustique qui n'a presque pas parlé aujourd'hui, mais n'a pas cessé de me regarder d'un air amusé avait quarante ans de moins, je dirais que c'est elle. Elle a dû être fort capable, dans sa jeunesse, d'arborer ainsi ce besoin de l'ultra. Mais il faut à peine ici vingt ans. Ceci n'est pas porté par souci d'élégance  : c'est le romarin d'Ophélie".

"Il reprenait peu à peu ses esprits en parlant, malgré les immenses yeux verts immobiles qui ne le quittaient pas du regard. "Votre femme de chambre prendra ces mesures avec beaucoup plus d'exactitude que moi."... "J'ai vécu jusqu'à présent dans des casernes, dit-il très innocemment, et vous ne pouvez vous imaginer comme il faut prendre l'habitude d'être brutal pour arriver à gouverner mille conscrits qui sont les maîtres dans leur famille ou dans leur ménage. J'ai peur de paraître sans délicatesse auprès d'une femme aussi gracieuse que vous."

nb : elzévir : livre imprimé en Hollande entre la fin du seizième siècle et le début du dix-huitième, de petit format et avec une police de caractères particulière. 

dimanche 2 août 2026

900 articles aux trois quarts du gué gai


Mon blog est une auberge espagnole ou un konbini japonais. Y'a de tout dedans. Mais surtout de la poésie, celle des autres et un peu la mienne. Je me suis amusé à remonter le temps jusqu'au 24 juin 2017 et j'ai noté les auteurs chroniqués (106) :

Antonio Machado,  Banafsheh Farisabadi, Christophe Esnault (4), Luis Ernesto Valencia, Federico García Lorca (2), Jean-Christophe Belleveaux (4), Rémi Letourneur, Teresa Cabrera, Naïs Benito Guyot, Caroline Coppé, Arno Calleja, Fabrice Farre (2), Pierre Rosin (2), James Sacré (2), Marie Piermano, Matthieu Lorin (3), Perle Vallens, Aurore Matuchet, Didier Schillinger, Teresa Soto (2), Sébastien Ménard, Olivier Souillard, Franz Griers, Jules Laforgue, Héloïse Roquencourt (2), Julie Nakache (2), Sara Bourre, Mimoza Ahmeti, Ana Milani (2), Murièle Camac, Pierre Gondran dit Remoux (4), Thibault Marthouret (3), Nadège Cheref, Lembe Lokk, Elisabeth Morcellet, Patrice Maltaverne, Christophe Sanchez (3), Emmanuel Echivard (2), Gérard Leyzieux, Lancelot Roumier, Souleymane Diamanka (2), Jean-Baptiste Pedini (2), Grégory Rateau (4), Lo Moulis, Alain-Marc Guillaume, Maud Thiria (2), Elodie Loustau, Claude Favre (2), Tom Saja, Carine Perals-Pujol, Louis-Axel Monlouis Elmin, Véronique Canor, Sacha Thomas, Pierre Bergounioux, Xavier Girot (3), Maxence Amiel, Christian Viguié, Miguel Ángel Real (2), Stéphane Bernard (2), Béatrice Mauri (2), Céline Walter, Etienne Vaunac, Didier Gambert, Mila Tisserant, Belén Zavallo, Michel Bourçon (5), Myriam Eck, Luisa Fernanda Lindo, Jean Colombe, Alain Larose, Denis Samson, Patricia Suescum, Brigitte Giraud (6), Frédérique Germanaud (4), Jean-Christophe Ribeyre, Derek Munn, Jacques Vandenschrick, Emmanuel Damon, Murièle Modely (2), Raúl Nieto de la Torre, Tristan Félix, Thomas Chapelon, Philippe Mathy, Adeline Baldacchino, Salah al Hamdani, Luis García Montero, Hélène Révay, Benoît Reiss, Vincent Motard-Avargues, Nuno Judice, Eugenio de Andrade, Laure Gauthier, Thierry Metz (2), Estelle Fenzy, Claire Musiol, Rodrigue Lavallé, Alexo Xenidis, Elaine Vilar Madruga, Isabelle Bonat-Luciani, Jean Azarel, Sandra Lillo, Yannick Torlini, André de Richaud, Edith Masson, Claire Massart, Antoine Emaz.

Les auteurs évoqués avant le 24  juin 2017 et donc non cités comprendront mon épuisement en cette liste. L'essentiel est que je me tienne gai aux trois quarts du gué.

vendredi 31 juillet 2026

L'énigme du beurnonsiot


Beurnonsiot  est une interjection ou un vocable à valeur interjective que j'ai beaucoup entendu en mes enfances charentaises chez les paysans qui me gardaient par les vaux et les veaux. Je le traduis par : beurk, dégueulasse, horrible, répugnant. Et l'IA, appelée en renfort, me dit que ça peut aussi signifier "zut" avec une autre orthographe : "beurnocion". Ma grand-mère l'employait souvent. Sa parladure charentaise était vraisemblablement un mixte de poitevin et de saintongeais. De fait, il n'était pas nécessaire qu'elle ait aperçu quelque charogne infâme macérant sous un fourré pour qu'elle l'utilise. L'expression avait probablement chez elle une fonction phatique, cette scansion-là, qui participe au bruissement de la langue. Donc, je ne pouvais pas toujours la contextualiser. Et j'étais d'autant plus intrigué. Porté par tous les imaginaires surgis des combes et des marais, des fumiers dans les cours où crissaient des courtilières, des poches ouateuses sous le ventre des araignées. 

Une autre expression m'a longtemps tracassé : "la treu est pourchaude". La treu était évidemment la truie dont on attendait qu'elle engendrât moult porcelets qui, devenus bien rondelets, se transformeraient en pécunes. Quant à "pourchaude", sans doute faut-il deviner que son comportement, peut-être trémoussant-gigotant, la faisait pour chaude, soit disponible à la plus fructueuse des fécondités.

Voilà. Je sais pas vraiment pourquoi je raconte tout ça. C'est que vieillissant au point de perdre la tête, je retombe en enfance, comme on disait aussi sous les basses solives des cuisines fermières quand un bougre marmottait avec ses draps gris dans une chambre sans feu.

Photo : érable du Japon en convalescence sous un parasol dans notre jardin qui nous cultive nonobstant les moustiques changés en tigres. 

Antonio Machado, Voilà la terre de Soria


Quand j'ai découvert la langue espagnole en classe de quatrième, il y avait des manuels avec des textes littéraires ; cela bien sûr n'existe plus... Je crois me souvenir qu'il y avait un extrait de Campos de Soria, de Machado. On ne se contentait pas, alors, d'un apprentissage strictement utilitaire. L'âme de la langue avait aussi droit de cité et c'était bon pour un rêveur de mon acabit. Qui cherchait la sienne.

 

 

 

Voilà la terre de Soria aride et froide.

Par les collines et les montagnes chauves,

des petits prés verts, des coteaux cendreux,

passe le printemps

qui dépose entre les herbes odorantes

ses minuscules marguerites blanches.

La terre ne revit pas, les champs rêvent.

Dans l'avril naissant elle est neigeuse

l'échine du Moncayo ; 

le marcheur garde en son écharpe

le cou et la bouche enveloppés, et les bergers

passent couverts de leurs capes longues. 

 

mercredi 29 juillet 2026

Antonio Machado, J'ai arpenté tant de chemins


Je retrouve, ému, Poesías completas de Machado que je m'offris le 26 décembre 1974 à Santander lors d'un séjour linguistique. Je me divertis à traduire son poème He andado muchos caminos, qui fait partie de son ensemble Soledades et a été mis en musique par Joan Manuel Serrat.

J'ai arpenté tant de chemins,

ouvert tant de sentiers ;

j'ai navigué sur cent mers

et abordé cent rivages. 

En tous lieux j'ai vu

des caravanes de tristesse,

des orgueilleux, des mélancoliques,

des ivrognes à ombre noire,  

et de gros pédants en coulisse

qui regardent, se taisent, et pensent

qu'ils savent, puisqu'ils ne boivent pas

le vin dans les tavernes. 

Mauvaises gens qui cheminent

et empestent la terre...

Et j'ai vu en tous lieux

des gens qui dansent ou jouent

quand ils peuvent, et besognent

leurs quatre lopins de terre.

Jamais, s'ils arrivent quelque part,

ils ne demandent où c'est.

Quand ils cheminent, ils chevauchent

à dos de mule vieille,

et ne connaissent pas la vitesse,

pas même les jours de fête. 

Là où il y a du vin, ils boivent du vin ;

là où il n'y a pas de vin, de l'eau fraîche.

Ce sont de bonnes gens qui vivent,

qui travaillent et passent en rêvant,

puis, un jour comme il y en a tant,

ils se reposent sous la terre. 

NB : J'ai traduit "al paño" par "en coulisse". Le dictionnaire de l'académie royale propose ceci : "En una representación, detrás de un bastidor ocultándose del público. El actor habla al paño. Les pédants, confits dans leur prétendu savoir, ne se mélangent pas au petit peuple. Ils restent en coulisse, invisibles, et croient tirer les ficelles des pantins. 

J'ai traduit ce poème en pensant à Françoise Élian  qui a traduit-interprété Le Romancero gitano de Lorca, publié aux éditions Tango girafe. Voir mon article sur son travail de patience dans la capture des langues.

 

 

J.M. Coetze, Michael K, sa vie, son temps


Michael K est né avec un bec de lièvre et un esprit simple. Trop simple ? Il a reçu dans une institution une éducation très élémentaire et pratique : "balayer, récurer, faire les lits et la vaisselle, confectionner des paniers en vannerie, travailler le bois, manier la pelle et la pioche".

À quinze ans, il devient jardinier puis gardien de nuit aux toilettes publiques. À trente ans, il reçoit un message de sa mère malade. Elle souhaite, avant de mourir, retrouver la ferme où son enfance heureuse a grandi. Mais c'est loin et le pays est plongé dans la guerre civile. Il faut un visa pour passer d'une province à une autre et Michael échoue à en obtenir un. Il bricole tant bien que mal une brouette dans laquelle sa mère peut s'allonger et les voilà partis. Un périple dangereux. Comment échapper aux miliciens de tous bords, aux détrousseurs professionnels, aux méfiants invétérés prêts à dégainer  ? Comment subsister même si la mère, femme de ménage toute sa vie, emporte quelques menues économies ?

L'aventure ne tarde pas à tourner court. Dans un hôpital débordé, Michael assiste impuissant à la mort de sa génitrice et récupère ses cendres. Il continue seul le voyage, tenant serrés contre lui l'urne funéraire. Il finit par découvrir une ferme abandonnée avec un réservoir d'eau dont la pompe fonctionne encore, il s'y cache, aménage un réduit semi-souterrain, dépèce une chèvre pour manger, plante des graines de potiron et ensevelit les cendres de sa mère. Avant d'être délogé par un prétendu petit-fils des fermiers disparus, qui ferait bien de lui son valet. Michael refuse cette domination que son instinct flaire. L'errance reprend, qui le conduit à l'incarcération dans un camp de travail très concentrationnaire...

Michael résiste à l'oppression avec son esprit simple, sans trop de mots, sans trop de gestes. Il peut faire penser au Bartelby de Melville. Sa façon à lui d'être libre au cœur des épouvantes. Qu'il exprime en parlant avec un médecin militaire fasciné par ses représentations au point de lui écrire une longue lettre.

Voilà un roman absolument poignant avec une grande portée philosophique, indispensable pour aborder ce que force et fragilité font de la condition humaine. 

Extraits :

 "Je pourrais vivre ici pour toujours... Rien n'arriverait, chaque jour serait identique au jour d'avant, il n'y aurait rien à dire... Il comprenait que des gens aient fait retraite en ce lieu, qu'ils aient enfermé entre des clôtures des centaines d'arpents de silence..."

"Il ne se voyait pas comme dans un corps pesant qui laissait des traces derrière lui ; dans la mesure où il avait une image de lui-même, c'était celle d'une poussière à la surface d'une terre trop profondément endormie pour remarquer le grattement des pattes de fourmi, le grincement des dents de papillon, l'effritement des mottes." 

"Toujours, quand il tenta de s'expliquer devant lui-même, il subsista un fossé, un trou, une obscurité devant quoi son entendement se cabrait, qu'il était inutile de chercher à combler avec des mots. Les mots étaient engloutis, le fossé restait. Son histoire fut toujours une histoire trouée ; pas la bonne histoire, jamais la bonne histoire."

 

Ce dernier extrait me ressemble beaucoup mais sans la sagesse de l'esprit simple de Michael, puisque je cherche encore à combler le trou avec des mots. 

Michael K, sa vie, son temps de J.M. Coetzee est disponible en Points Seuil. 

lundi 27 juillet 2026

Je suis boomer et je leur dis merde.

Ben oui, je suis boomer. Trop la chance d'être né au mitan des années cinquante. Un pays en paix et en croissance économique. Une école qui permettait encore aux petites gens de s'élever un peu avec seulement le bac. Des services sociaux bien dotés en pécunes et j'en ai profité à ce qu'on appelait l'Assistance publique. Et puis, hein, y'avait pas encore toutes ces angoisses qui traversent aujourd'hui le corps social, assorties de tant de replis identitaires, de tant de violences par tous les azimuts, de tant de défaites de la pensée conjonctive chère à Edgar Morin. Les années soixante-dix me furent doucement insouciantes. Mes lendemains n'étaient pas enténébrés. Je suis devenu instituteur et j'ai rencontré ma compagne également maîtresse d'école. Nous avons travaillé pendant quarante ans dans des quartiers en déshérence. Nous avons eu la volonté d'apporter aux enfants ce que la culture fait de mieux pour donner plus de sens aux savoirs élémentaires. L'évaluation ne sévissait pas encore à tous les étages de la chaîne éducative... Avec le fruit de notre labeur, nous avons pu acheter une maison à un prix raisonnable et nous avons fini de rembourser le crédit. Nous  possédons même quelques économies en prévision des coups durs, (changer la bagnole en fin de course, la chaudière exsangue, repeindre un mur ou deux, réparer un parquet...).

Les boomers sont aujourd'hui la cible des argentiers et de leurs larbins politicards. Ils ne sont plus rentables. Leurs retraites sont trop élevées, (2100 euros en ce qui me concerne), leurs bas de laine dorment sur des comptes (mal rémunérés) alors qu'ils pourraient irriguer les flux financiers mondiaux, leurs prises en charge chez le médecin et à l'hôpital coûtent une blinde et, de surcroît, ils vivent beaucoup trop longtemps.

Tous les jours, sur les circuits bouclés de l'info permanente, vous pouvez entendre Thierry Breton, Philippe Juvin, Agnès Verdier-Molinié, Franz-Olivier Giesbert, Luc Ferry, Christine Lagarde, Patrick Martin pleurer en chœur. Ces gens-là, et il y en a beaucoup d'autres à lécher le cul du sérénissime capital, gagnent en moyenne quinze mille à trente mille euros par mois, (retraites, prestations de conseils, conférences, publications à fort tirage, jetons de présence, etc). Des boomers aussi, quoi, mais du dessus du panier. Des libéraux conformes qui savent murmurer à l'oreille des milliardaires, le plus souvent de droite mais il y en a aussi à gauche, faut pas être naïf ! À force de verser dans la litanie, ils finissent par convaincre les jeunes générations que nous sommes coupables de tous les maux, au risque de créer une rupture irréversible du lien. Et si en plus le boomer incriminé n'est pas tellement français de souche, ça craint carrément... 

Voilà le constat. Les actuelles tensions géopolitiques, sociales et sociétales (masculinisme, homophobie, rejet de la culture dite des humanités, fondamentalismes religieux...) vont l'aggraver. L'infâme boomer cancéreux que je suis va devoir cracher au bassinet. Entre l'augmentation des franchises médicales et le rabotage de ma retraite, je vais perdre de 150 à 200 euros par mois. Cependant que nos altesses possédantes vont se gaver davantage. N'étant guère poussé à la consommation, je serai pas trop "impacté", comme ils disent. Mais pensons à tous ceux qui ont 1500 balles par mois et souvent moins alors qu'ils ont un loyer à payer, qui rognent chaque jour sur leurs dépenses alimentaires et de santé et partent jamais en vacances. Comment croire une nanoseconde qu'ils seront épargnés par le hachoir financier ?

Alors, à tous les individus cités plus haut, je leur crache pas à la gueule biscotte la violence est inféconde. Mais, sans tonitruer, je leur dis merde. Et re merde !

samedi 25 juillet 2026

F. Duprat, La tour de Babibel

  


Quand le soleil ouvre la bouche et montre les dents, c'est que rien ne va plus entre l'animal et l'humain. Mais les jeux du je ne sont pas faits pour autant, loin s'en faut. La tour de Babibel de Frédéric Duprat, recueil de dessins où la loufoquerie côtoie l'inquiétude ontologique de l'être (étant et n'étant pas) en témoigne.

Le regard devine sous les traits de l'artiste le corps chimérique dès la galerie des visages en préambule. Bien des nez, parfois busqués, s'y trouvent en embuscade, et subodorent les très anciens mystères de l'imago en ses métamorphoses. Dévorantes, forcément dévorantes... La couleur des poumons sur la couverture efface les striures sanguines de l'organe, dessine une peau lisse et onctueuse apprêtée à la manducation. Aussi le corps apparaît-il souvent démembré, dépecé. Des bras sectionnés, des mains suffoquées par la fibre des nuages, des doigts isolés trouant la matière comme des vers de terre, des ongles égarés en leur Coucher de lunule disent l'empêchement primordial de faire corps avec le corps. Et même les femmes enceintes ont les dents de la mort. Peut-on imaginer que cette mâchoire carnassière pétrit jusqu'aux noyaux cellulaires du fœtus ? Sait-on jamais vraiment qui mange qui dans les milliards de représentations du vivant, la plupart inconnaissables ? Les lombrics en savent peut-être un peu quelque chose. Ou la semence de l'androgyne Aladin avec son génie facétieux. Ou, encore, la longue langue du soleil immémorial en ses lècheries orgasmiques...

Alors, justement, venons-en à la langue. Celle qui parle et narre jusque dans les narines à la Estación de la Nariz (gare du nez). La lettre X, notamment, n'est pas un lieu sûr. Elle n'a "ni queue ni tête", seulement des mains à secourir et des pieds posés sur un moût vaporeux. Et même l'alphabet ne lui réussit pas. Le savoir qu'elle brandit, chromosomique ou pas, est tellement vain. Tant et si bien que le point d'interrogation, en son improbable gestation, se change en un mur difficilement franchissable. L'humain passe à côté avec sa tête sans visage et l'ignore. Cependant que l'écrivain bataille, sa flamberge fait profil bas, le duel avec l'art est perdu d'avance comme disait Baudelaire. La tour de Babibel ne nourrit pas mieux que la tour de Babel. Tout ça, mais quel ça ? finit en cacaboudha. Des suints et des étrons qui empestent l'au-delà, sur l'illusion d'un piédestal perdu dans l'immensité.

Et pourtant il faut faire, se tenir dans l'agir qui retarde la chute. Tirer des fils à funambules qui affabulent, user l'égoïne et le harpon à figure de poisson, chercher les gestes du marteau et du scotch mollusque, inventer sur les pas du chemin les conjonctions qui tiennent ensemble la chair et le penser. Narcisse, croyons-y, s'en portera moins mal dans le stade du miroir. Qu'ils se trouvent sous les eaux ou sur les ridules de la houle, les signes du visage restent dans leur énigme. À commencer par celui de l'artiste lui-même. S'en va-t-il vers l'effacement comme son prénom réduit à l'initiale sur la couverture du livre ? Apparition-disparition, cette éternité-là, qui anime tout mouvement sur la terre comme au ciel...

L'œuvre dessiné de Frédéric Duprat, directeur adjoint de l'école supérieure d'art du Pays Basque, s'accompagne de plusieurs techniques mixtes, photographies retouchées et éléments d'infographie. L'ouvrage a été publié par le Fonds Régional d'Art Contemporain Collection Aquitaine en 1998. Certains dessins ont paru dans Le Monde au courant des années 2000. 

Extraits :