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Mon blog est celui d'un butineur effaré dans tous les champs du savoir. Et c'est ce même butinage qui m'a conduit à écrire des livres.

vendredi 3 avril 2026

Rémi Letourneur, L'odeur du graillon


« Les enfants commencent par aimer leurs parents ; devenus grands, ils les jugent ; quelquefois, ils leur pardonnent. », écrit Oscar Wilde. Le narrateur de L’odeur du graillon de Rémi Letourneur, à peine extrait du ventre de sa mère, est d’emblée plus radical. Il s’empresse de couper tout cordon avec ses parents.     « Vous ne laisserez jamais rien dans ma bouche qui mérite qu’on en boive. » La sentence est sans appel. L’amour n’aura pas lieu. Rien ne sera pardonné. L’enfant quitte la maternité cependant que [l’infirmière met les parents dans la couveuse].

Le lecteur se demande dès la première page s’il n’assiste pas à l’accouchement d’une mythologie dont la psychanalyse éprise de couvaisons ferait son miel. Que s’est-il passé ante partum pour que ce nourrisson qui ne se laisse pas nourrir soit déjà un être parlant et désirant ? Comment interpréter la détention de ses parents dans la couveuse ? Sans doute à leur naissance étaient-ils des déchets ayant trop longtemps macéré dans un graillon délétère ! Le bébé ne veut pas être contaminé.

Alors « disparaître à travers les rideaux de la maternité », comme si le corps n’avait pas de substance, et marcher [en mangeant du vertige], errer. L’errance, avec ou sans objet, a aussi ses mythologies vagabondes, jusqu’au cul-de-basse fosse où la mémoire placentaire continue d’empester. Le nourrisson du refus rejoint ses semblables qui ne sont plus [des enfants depuis qu’ils ont laissé leurs parents en couveuse]. Il marche sous l’horizon des crêtes et des toits, grimpe sur les échafaudages des chantiers qui ne construisent rien. Pas même son propre corps. Il veut aller au bout des choses, ces représentations indéfinies sans au-delà, incapables de « parler la langue des prochains ciels ». Mais d’où vient cet empêchement ? Ah ! C’est que la couveuse où suintent les humeurs parentales n’est pas plus étanche qu’un ventre. Leurs larmes pèsent lourd sur la nuque et le cou de l’errant. Leurs paroles tombent comme des tranchoirs : « sans nous / tu n’as nulle part où aller ». L’ombilic a été mal sectionné. Se détacher de la chair d’où l’on vient ne signifie pas se déprendre de ses figurations intérieures et extérieures. « Ce qui se passe dehors / on a construit dedans pour l’oublier ». Voilà bien encore une énigme ! L’oubli est un leurre quand les « odeurs de graillon dans la rue » fouaillent les tripes et attisent la faim. Une faim sans fin de tout, « de la bouffe, du shit, des filles ».  Là, « derrière la porte, derrière les toits, derrière la rue ». Un dédale pour assouvir la dalle. Avec « l’équipe en débris »  de ceux qui ont dit non dès leur naissance et s’en sont allés sur les trottoirs. Piètres « magicarpes » incapables d’accéder à la puissance, ils tournent en rond comme des imageries asiatiques. Les chimères du graillon assassinent les rêves dans les [yeux tirés en laisse]. Alors partir vers la mer [qui ouvre ses jambes], cette soupe primordiale du tréfonds des eaux, cet inconscient de la mère nourricière… Dans la nudité retrouvée sous les mains de Laëtitia. Et c’est un graillou jusqu’au petit matin blême, de clopes et de lune,  de bandaisons « à la framboise ».  Dont l’ivresse tourne mal. [Tout le sucre s’est barré… la mer est remballée.]Le ventre de la faim est trop lourd à porter. Où aller  maintenant quand on reconnaît qu’en effet on n’a « nulle part où aller »  et que le ciel comme la montagne se murent dans le silence ? L’errance devient plus  amère ; le vide la menace de ses relents. « j’attends que quelqu’un passe / m’emmène vers quelque chose de sûr », dit le narrateur fiévreux. Mais comment savoir ce qui pourrait être sûr ? Et où ? Le labyrinthe de la ville et celui du corps n’ont ni plans ni repères. Aucun organe interstitiel ne relie les neurones du haut à ceux du bas. Et c’est ainsi que la fatigue se change en haine. Une haine dont le feu couve dans la bouche et les mains. Pour tomber le masque sur la scène bancale des apparences. « le théâtre prend même plus la peine / de se planquer derrière un rideau ». Il s’agit de reconfigurer les contours du monde. Les pulsions de la haine d’avoir vu le jour dans l’obscurité originaire se changent-elles en pulsions de l’amour d’être vivant ? Sont-elles agissantes au point de désirer devenir soi-même parent pour [foutre des rebords au monde et des bouées dans l’eau] ?   Des noms-du-père à l’effet-mère, les questions vont cul par-dessus tête. Rien ne sera jamais élucidé. Autant rester un enfant irresponsable, « sans piste ni boussole » ! Et continuer l’errance, dans l’odeur de la graille ! Avec la solitude « pour se retrouver sans suite ».

L’odeur du graillon exprime l’embarras voire l’inconvénient d’être né à la fin du siècle dernier. L’ironie y voisine avec le sarcasme, dans la langue des banlieues (meuf, kiffer, scoot, taffer…) où même les bancs sont des lieux mis au ban. La génération des milléniaux  ne génère ici aucune illusion sous perfusion, refuse [les heures alignées bien droites comme des dominos].  Le futur, aussi  inaudible que le sacré, réduit le présent à une planque sur le trottoir, avec « un paquet de tagada ». Que peut-on espérer d’autre « dans les marais d’aluminium » de la zone ? Se raconter des histoires [de  voyages qui n’arriveront pas] ouvre une issue aux labyrinthes physiques et métaphysiques. La poésie de Rémi Letourneur s’affranchit des artifices de l’univers en 2D des écrans. Elle saigne là où ça saigne, bouillonne là où ça bouillonne. Elle dit toutes les fièvres et tous les suints. Elle s’apaise aussi parfois, [allongée sur des silences], et [tend ses pieds vers l’horizon] piqueté d’éclats de lune. L’astre minuscule « a froid sous sa nuisette ». Ses lueurs blanches se sentent aussi seules que le boulevard qui soliloque. Alors elles suivent les errants dans les rétroviseurs de travers, cependant que les parents derrière leurs vitres n’en finissent pas de renaître. Comme renaît toujours la langue en ses humeurs caverneuses, à repriser sans cesse avec du fil coupé. Suffocante, forcément suffocante.

L’odeur du graillon de Rémi Letourneur, préfacé par Bruno Berchoud, est publié aux éditions Cheyne dans la Collection grise. Il coûte 18 €.

 

Cet article a été publié l'an dernier dans la revue Europe. 

mercredi 1 avril 2026

Teresa Cabrera, Les âges / Las edades

 


"Quelqu'un a coupé les câbles dans ton langage il n'y a pas de détonateur". Ces mots de  Teresa Cabrera dans Les âges / Las edades ont été publiés au Pérou en 2021. L'Intelligence Artificielle, cette universelle aragne, ne dépliait pas encore partout sa toile. Le "quelqu'un" dont il est question coupe les câbles mais ne les remplace pas. Si l'humain ne se rebelle pas pour protéger son langage et sa langue, rien, plus jamais, ne saura détoner. Le corps aussi sera débranché.

"Tout se convertit", écrit l'auteure dès le premier mouvement de son ensemble dystopique. Les masses humaines sont "des choses détachées au moyen de mots d'une totalité abstraite dans laquelle cuivre argent or et silicium se déplacent". L'homme dit augmenté est en fait un homme diminué par ce quelqu'un sans visage qui convertit la planète et ses habitants en déchets. Pour son profit rationalisé, optimisé. (Allusion au pape François qui vécut parmi les desdichados des cloaques de Buenos Aires). Le lecteur pensera à l'essai ténébreux d'Alain Damasio, La vallée du silicium*, où se reconfigure la psyché du vivant. Toute cette organisation-là, ultra capitaliste et libertarienne. Dont les extractions minières de métaux rares dépècent les paysages et les âmes dans toute l'Amérique du Sud. Pour mieux assouvir le désir de possession et la volonté de puissance des Musk and co.

Cette colonisation de l'imaginaire global terrifie l'individu qui lui résiste encore mais jusqu'à quand ? Tant et tant de victimes demeurent éblouies, envoûtées par ses mirages artificiels propagés par tant et tant de pouvoirs dictatoriaux. Des agents de surveillance, des "taupes" tapies dans les profondeurs des circuits "alignent les substances maîtrisent la chimie et les principes de l'impulsion électrique". L'universelle aragne neuronale submerge le cerveau biologique et assujettit le corps tout entier à une marchandise. "Sur le formulaire j'ai dû indiquer quelles parties de mon corps n'appartiennent pas à l'État". Est-ce à dire qu'une portion congrue de l'être, en ses aperceptions et perceptions, en ses émotions et sentiments, restera un peu libre ? Comment y croire dès lors que toute identité sera réduite à un prélèvement sanguin dans les laboratoires de la sérénité fabriquée ? "Le médecin me dit à partir de maintenant toute question doit être adressée au résultat de l'analyse / telle sera la réponse de l'État / un certificat coché de croix / sans voix sans chair". Rien que des courbes statistiques remixées par les algorithmes au service des cotations boursières et la production d'images en séries. Miguel Benasayag écrit dans La fabrique de l'information* : "Décrochées de la réalité qui les a fondées, les images diffusées par les médias sont devenues la référence. Les acteur du réel vont à leur tour essayer de se conformer à ces figures, devenues plus vraies que leur vie". Les rêves eux-mêmes sont saignés à blanc sous l'opacité des écrans. "De ce rêve je n'ai pas pu obtenir le moindre brin d'idiome juste un désordre des organes de la parole", note Teresa Cabrera qui est aussi sociologue à Lima.

Peut-on imaginer qu'un jour le fanal fragile de l'espoir luira au bout d'une issue de secours ? Dans l'antépénultième mouvement, La machine éjecte le mécanicien / La máquina arroja al maquinista, l'appareillage des codes et mesures s'emballe, ne sait plus ni coder ni mesurer. "La transfusion de données la transfusion interbancaire" s'effondrent. La machine s'empare du pouvoir, "réglemente l'État réglemente le Marché réglemente le Parti", jusqu'au "rugissement d'un feu final". La mégastructure numérique, comme l'empire de Rome qui mourut de s'être trop étendu par-delà ses murs, mourra aussi, victime de sa puissance démoniaque. Déjà, venue de dextre ou de senestre, "une volée de cormorans a [obscurci le ciel et obscurci le sens]. Une aube apparaît, "ouverte à toutes les possibilités". Et c'est enfin le réel, celui qu'on voit de ses yeux, qu'on touche de ses mains, qui se détraque. En se cognant. [Contre le mur de soutènement] des flux psychiques au silicium. Les rêves de nouveau s'offrent au partage. Leurs hypnagogies, entre chiens et loups dans les interstices au bord de l'éveil ne doivent rien au "chaudron d'or" enflé comme la grenouille de la fable... L'avenir leur durera longtemps, dans la chair retrouvée.

 

Extrait : 

l'eau stagnante est facile à interpréter 

mais si soudain une tête illuminée tombe dans l'abreuvoir

quelqu'un essaie de l'éteindre de la désactiver de détisser le câble en fer

qui la relie à ton nerf optique

crissements qui voyagent sur une autre fréquence

ajustez vos récepteurs réinitialisez vos téléphones 

réécrire quoi traduire quoi

cela n'a pas de sens se plaint-on en pleurant dans l'assemblée

pendant qu'on distribue des instructions

cela n'a pas de sens confirme la bulle

c'est de cela qu'il est question rugit la tête du fond de l'abreuvoir

l'étoile a placé des messages dans mon esprit

pour que mon esprit explose

et que ses particules incarnent des machines du dernier modèle 

 

Les âges / Las edades de Teresa Cabrera est un ensemble aussi politique que poétique. De fréquents recours à l'anaphore (ce qui... mesure de... j'ai remué... le chaudron d'or...) et à l'épiphore (l'image... le banc de poissons...)le procédé de l'énumération en témoignent pour déclarer l'état d'urgence humaine. Avec, entre-maillés, des élans oniriques teintés de surréalisme. Et c'est ainsi que l'écriture est puissante.

L'ouvrage est traduit par Patricia Houéfa Grange et publié par les éditions KLAC, (Kaléidoscope Laboratoire Culturel) dans la collection Les rives embrassées. Il compte 115 pages et coûte 15 €.

 


*La vallée du silicium d'Alain Damasio est publié au Seuil en 2024.

*La fabrique de l'information est un ouvrage à quatre mains (Miguel Benasayag et Florence Aubenas) publié à La découverte en 1999. Du même auteur, La tyrannie des algorithmes, publié chez Textuel en 2019.

*Sur l'extraction minière en Amérique du Sud (Chili), photographie de Paul Lemaire

 

 

 

samedi 28 mars 2026

Naïs Benito Guyot, Soleils manqués


"Nous cherchons la forêt aux troncs de diamant", écrit d'emblée Naïs Benito Guyot dans son récit Soleils manqués. Et le lecteur imagine une quête. Il ne s'agit pas d'une forêt mais de La forêt. Où se trouve-t-elle ? Comment la chercher si on ne le sait pas ? Des contes et légendes à la littérature de science-fiction, cette quête de l'introuvé questionne l'imaginaire humain dans toutes ses représentations, des plus concrètes aux plus spirituelles. Les menaces qui pèsent sur la biodiversité planétaire, dans la canopée comme au fond des abysses, ravivent les angoisses millénaristes de la disparition.

Le chemin est jonché d'embûches visibles et invisibles. "On" l'emprunte "par petit nombre", ce serait folie que d'y aller seul ; la "paume" du ciel pèse lourd sur les pas aspirés. "Les herbes molles épaisses" sont hostiles avec leurs rumeurs de "succion". Il y aura des absents au bout du chemin où "rien ne ressemble à ce que l'on cherche". Il faut aller "d'un autre côté", vers l'inconnu qui est peut-être un inconnaissable. Mais les pas toujours s'enfoncent dans le marais. Les traces sont perdues. Le corps de la forêt aussi, englouti sous des remugles spongieux. "Nous appartenons / aux lieux qui nous perdent / je dis", observe Naïs Benito Guyot. Et c'est encore une énigme impénétrable. Le soi manque de substance quand [les cerveaux sont tout noirs] avec [leurs souvenirs fantasmés]. Et la lumière aussi fait défaut. Sauf, peut-être, "dans le fond du seau jaune [où] la détresse de l'étoile de mer rappelle tous les couchers de soleil qu'on a manqués par solitude".  Détresse. Solitude. Le naufrage de l'astérie laisse entrevoir le désemparement de la narratrice qui est aussi générationnel. "Les doyens", "les vieux", qui prennent toujours les mauvaises décisions au nom d'un savoir improbable, ne sont pas épargnés. "L'écocide aggravé" par l'insatiable désir de possession, ils y ont pris part. "Ces putains de troncs ne seront jamais retrouvés".

Soleils manqués se présente en cinq actes, comme dans une pièce du théâtre classique, et le phrasé très varié de l'auteure se prête au mieux à la voix haute. Le premier acte, le plus long de l'ensemble, expose les enjeux de la quête et suggère quelques éléments de l'anthropologie contemporaine : la fatigue d'être soi dans les espaces routiniers du travail et de la famille, l'abrutissement de la jeunesse dans des concerts "poisseux" et sans ciel.

Le deuxième acte aborde plus précisément avec un humour grinçant les pratiques vacancières au bord de la mer et dans les parcs à thème. Même si [on flotte sur du polystyrène], l'important est de se détendre... pour reconstituer la force du travail, cependant qu'au loin défilent les yachts des ultra-riches...

Le troisième acte expose le désarroi d'un conducteur de travaux sur un chantier de forage. Il s'agit de creuser un puits déjà là, encore et encore. Il y a forcément de l'eau plus au fond, disent les décideurs. Ils en ont besoin. "La marche du progrès en a besoin". Le lecteur pensera aux grandes bassines qui défigurent l'environnement au profit de l'industrie agro-alimentaire.

Le quatrième acte, d'une longueur égale aux deux précédents, dénonce la brutalité des soins psychiatriques réduits à l'absorption de médicaments conformément aux préconisations du DSM*. Le patient, estampillé "Cause perdue pour le monde", pourra-t-il se sauver de cet enfermement à double-tour ? Le libéralisme débridé qui emprisonne les voix dissidentes sous les camisoles chimiques n'est pas différent du communisme débridé du siècle dernier. Camus l'a démontré dans L'homme révolté

Le cinquième acte est le plus bref de ce théâtre tragique. Le patient libéré n'est pas libre pour autant. Son savoir scientifique et lui-même sont "bannis sans procès". Y compris par la famille. Et le lecteur sera saisi par la dernière image, un peu cerclée de jaune... Patience, patience, rien n'est définitivement perdu, l'espoir est une couvaison.

 

Extraits :

Les boutiques 

aspirent recrachent

sans heures pour le réconfort

Une mouette hurle quitte la salle

Le soleil se noie

Le casino s'allume

entasse les costumes vole

les ombres à la lune

les échos aux pas

*

Dehors seul soudain

le fracas de l'écume

me rappelle que j'entends

*

Je me remémore le son du coulis de l'eau

la texture de la vase la densité des coassements

les parcelles

au pas près

la végétation la forme des feuilles

l'épaisseur des mousses et

le motif des écorces

Je sais

la direction du vol de chaque libellule

le poids des pierres leur couleur

 

J'ai étudié la science et je raisonne

bien

*

Naïs Benito Guyot est également l'auteure des nombreuses et belles images qui accompagnent son ouvrage. Soleils manqués est publié aux éditions Exopotamie. Il compte 118 pages et coûte 17 €. 

 

* DSM : Manuel diagnostique et statistique des troubles psychiatriques de l'association américaine de psychiatrie. Schématiquement, une pathologie égale un médicament... 

 

 

jeudi 26 mars 2026

Littérature japonaise, 1


La littérature japonaise ne ressemble à aucune autre mais n'en dit pas moins l'universelle étrangeté de l'humain. Cela tient peut-être au fait que, selon Nicolas Bouvier, les Japonais se lèvent tous les matins avec l'étonnement d'être encore là, au monde. Le lecteur pensera bien sûr au drame nucléaire d'Hiroshima mais cette perception de la fragilité était déjà là. Le Japon est exposé aux séismes y compris sous-marins depuis la nuit des temps. L'île pourrait sombrer. 

En 1973, Sakyo Komatsu publie son roman La submersion du Japon. Un vulcanologue explore les abysses au large d'une île qui vient de disparaître. "Il était incroyable que cette mer tranquille et sombre cache en son sein une force monstrueuse, capable d'avaler en une nuit une île longue de mille cinq cents mètres. Mais dans la sombre profondeur de cette mer, un arc de feu de trois mille kilomètres du sud au nord, allongé comme un boa, se dissimulait, continuant de ronger furieusement la roche dure". 

En écho à cette angoisse, le roman d'Hiroko Oyamada, Le trou, publié en 2014. Asa trompe son ennui en marchant dans la campagne. Un jour elle aperçoit un animal : "peut-être une hallucination due à la chaleur... Il semble assez large d'épaules, pourtant ses pattes, quoique minuscules au niveau des cuisses, s'affinent au point de n'être pas plus épaisses que de maigres branches..." Puis elle tombe dans un trou assez profond. Un trou bien troublant, qui ne semble pas très naturel...

La réalité est-elle aussi ineffable que les cerisiers en fleur ou le tintement grêlé des cloches à l'entrée des temples shinto ? On la retrouve ainsi dans bien des romans japonais. Les personnes sont des personnages qui sont des personnes jusqu'au délitement. Cette matérialité fragile se trouve, par exemple, dans La papèterie Tsubaki d'Ito Ogawa, en 2018. Une calligraphe devient écrivain public. Elle reçoit ses clients autour d'un café d'orge frais et s'imprègne au mieux de leur sensibilité, de leurs états d'âme de l'instant. Lesquels se retrouvent dans le tracé des caractères. Qui pourraient s'effacer ; il faut parfois si peu, pour s'effacer.

À propos du tintement des cloches, évoquons le dernier roman, inachevé, de Yasunari Kawabata en 1972, Les Pissenlits. Inéko est internée en hôpital psychiatrique. Elle ne distingue plus l'entièreté du réel, qu'il soit paysage ou corps humain. Sa mère et son compagnon entretiennent une longue conversation qui traverse la nuit. La cloche du temple voisin s'y invite. Qu'est-elle ? Qui est-elle ? "On aurait dit que les échos de la cloche venaient du ciel et y demeuraient... La sonorité n'était pas dure et à la suite d'une note fanée et sèche s'attardait un timbre rouillé. Même après que ses résonances eurent peu à peu disparu... l'émotion que provoquaient ces échos continua d'occuper leurs cœurs. Il semblait qu'il n'y avait nul autre bruit dans la ville. Ni dans la rivière ni dans la mer."

Les cerisiers et les pissenlits fanent. Le son des cloches fane. Les corps aussi, qui ont des suints qu'aucune pureté ne saurait abstraire. Comme dans un roman de Mishima. Mais c'est une autre histoire, en présumant que l'histoire existe...