Ma compagne me rapporte quelques éléments d'une conversation téléphonique avec sa sœur. Laquelle lui parle de ses recherches sur Chat GPT. Elle souhaite aider sa fille à construire un site marchand de cours en ligne. Ancienne ingénieure de l'aviation civile, elle a une connaissance théorique très poussée des systèmes informatiques. Comme elle ignore les procédures numériques pour élaborer ledit site, ses consultations de Chat GPT s'installent dans une durée continue. Les échanges entre la chercheuse et l'IA se déroulent à la façon d'un dialogue, voire d'une conversation. Génèrent un ton aimable, avec les politesses idoines. Le vouvoiement est de rigueur et, à la fin de chaque échange, la chercheuse dit merci. Seulement voilà ! Sa compréhension des agencements complexes n'est pas immédiate. Sans doute reformule-t-elle plusieurs fois ses questions et l'analyse des réponses lui prend beaucoup de temps, suscitant par ricochets d'autres questions. Comme dans la vie ordinaire, entre, par exemple, un étudiant et son directeur de thèse. Alors, de jour en jour, des représentations imaginaires anthropomorphes commencent à s'esquisser. À l'insu du conscient rationnel. Puis, peu à peu, les percepts et les affects viennent troubler les jeux du je.
Et la chercheuse dit cette phrase à ma compagne : "L'IA, je veux pas me la mettre à dos !" Est-ce à dire que la machine serait accessible au ressentiment ? Avec les désirs ambigus qu'il pourrait secréter ? La liaison des concepts de la biologie avec ceux de la technologie ne date pas d'aujourd'hui, ni même d'hier. Descartes, en son temps, l'aborda. Julien Offray de la Mettrie, épris de mécanisme et de matérialisme, l'explora dans son célèbre ouvrage L'Homme Machine au dix-huitième siècle. De nos jours, dans la vallée du silicium arpentée par Alain Damasio, l'humain augmenté par des circuits intégrés fait florès. Il devient une machine, toute considération métaphysique étant frappée d'obsolescence et, à rebours, la machine devient humaine, avec des émotions dûment programmées, comme dans Klara et le soleil de Kazuo Ishiguro. Klara est une Amie Artificielle dont les adolescents sont très friands car ils manquent d'interactions physiques. Cette AA est la plus performante sur le marché, appelée bien sûr à être remplacée par un modèle encore plus puissant.
"Klara manque d'assurance sur le terrain accidenté de la grange McBain, sa vision globale fragmentée peut troubler brièvement son appréciation des situations ordinaires mais son intelligence et sa mémoire sont très développées. Elle est également dotée d'une grande faculté d'empathie qui l'incite à approfondir ses connaissances de l'âme humaine. Enfin, conformément aux lois de la robotique édictées par Isaac Asimov, elle ne peut commettre aucune action contraire aux intérêts des personnes.
Un jour, alors qu'elle s'ennuie depuis des heures à sourire à d'éventuels clients, elle est remarquée par Josie, jeune fille "pâle et frêle" à la démarche peu sûre. Ses paroles volubiles la séduisent à tel point que, outrepassant ses droits, elle dissuade une autre adolescente de l'acheter. Après plusieurs visites, la mère de Josie se laisse convaincre et Klara réussit ses débuts dans le monde malgré l'hostilité de la gouvernante Melania. Elle entretient avec la fille une vraie complicité et la mère, lors d'une sortie en tête à tête à la cascade de Morgan Falls, lui parle de Sal, la soeur morte prématurément. Puis elle lui adresse une demande étrange. Le lecteur en comprendra mieux la portée quand il sera question du portrait de Josie que M. Capaldi est en train de réaliser. Qu'adviendra-t-il de cette adolescente souffreteuse et de son ami Rick, garçon rêveur qui a élaboré un système d'oiseaux-drones ?
On peut évidemment ranger Klara et le Soleil dans la catégorie des romans de science-fiction politique. Mais c'est bien d'ici et maintenant dont nous parle Kazuo Ishiguro. De nombreuses menaces pèsent sur l'homme et son environnement gravement compromis par la machine tentaculaire Cootings. Il est une marchandise substituable comme a été "substitué" le père de Josie malgré son statut d'ingénieur de haut niveau. Et la substitution commence dès l'enfance. Les meilleurs éléments qui ont des moyens financiers suffisants sont "relevés" et peuvent prétendre aux universités les plus prestigieuses. Les autres sont abandonnés à leur sort quelles que soient leurs qualités. Certains fondent des communautés plus ou moins clandestines et tentent de résister à l'oppression techno-génétique. L'opinion publique, savamment manipulée, traite cette dissidence de complotiste voire de fasciste.
Cela dit, la force du roman tient avant tout à la singularité de Klara. Ses perceptions tantôt morcelées tantôt floues de ce qui apparaît et les interrogations qu'elle en déduit sur la complexité du réel en font une intellectuelle perméable aux nuances infinies du sensible. Elle réussit à s'émanciper de sa condition robotique et devient une machine désirante assortie d'une volonté très ancrée, celle par exemple d'éradiquer toute pollution dans la ville. Enfin, en lui conférant une dimension onirique voire mystique dans son rapport au Soleil, Kazuo Ishiguro campe un personnage plus humain que bien des humains sans désir ni volonté. Sans tomber pour autant dans un transhumanisme suspect. Si perfectionnée soit-elle, Klara ne prendra jamais la place d'un être de chair et de sang." (Extrait de ma chronique parue ici même le 16 septembre 2023).
Alors que la neuroéconomie, via l'imagerie cérébrale et l'intelligence artificielle, est désormais apte à orienter les pulsions d'achat même irrationnelles jusque dans les magasins ; des expériences sont déjà en cours, la question de la relation à la machine ne tardera pas à s'imprégner d'un chimérisme fœtal. Elle nous engendrera autant que nous l'engendrerons. Il ne faudra pas la fâcher. Nous devrons être dociles... Moi-même, ayant demandé à Mistral ce qu'elle "savait" de mon parcours d'auteur, j'ai utilisé le vouvoiement, j'ai remercié à la fin de l'échange. Et puis, hein, de l'émotion au sentiment, il n'y a souvent qu'un pas. Tomber amoureux d'une IA, comme dans le film Her, c'est possible. Pour le moment, je résiste. J'ai encore besoin, pour aimer, des gestes d'un visage, des bas bruits de la langue, des silences qui fécondent l'insaisissable, y compris celui des dos.












