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Mon blog est celui d'un butineur effaré dans tous les champs du savoir. Et c'est ce même butinage qui m'a conduit à écrire des livres.

mercredi 12 août 2026

Relire La chartreuse de Parme, 1


 Stendhal ne manquait pas d'élégance. Plusieurs fois dans son roman il s'excuse de ses longueurs. "Le lecteur trouve cette conversation longue ; pourtant nous lui faisons grâce de plus de la moitié ; elle se prolongea encore deux heures." Ah ! c'est que les intrigues courtisanes et partisanes pullulent autour du potentat de Parme. Les promesses d'un titre de noblesse, d'une terre ou d'un pactole damnent les âmes plus sûrement que le malin. Alors, n'importe quel marquis un peu nanti entretient son escouade d'espions, dans les estaminets comme dans les couloirs de la ridicule altesse qui en pince pour Louis XIV.

Quant au héros du livre, Stendhal emploie souvent l'expression "notre héros", mais presque à rebours, entachée de soupçon. De fait, que ce soit à la guerre autour de la bataille de Waterloo où dans les venelles où la chair trouve à s'ébattre, Fabrice del Dongo apparaît comme un personnage principal qui a tout du secondaire. Il ne manque pas de feu intérieur quand il s'imagine fait général par Napoléon, ni même de courage au cœur de la mitraille, mais le lecteur peut se demander s'il n'est pas davantage spectateur qu'acteur de sa vie. Qu'il passe le plus souvent à se cacher, déguisé en bourgeois ou en valet. Pour échapper à toutes sortes d'estafiers et à la rancune du grand jaloux Giletti dont il coquelique la pétillante comédienne Marietta. Mais sans passion. Pas encore...

La passion est incarnée par la belle et irrévérencieuse Gina, la tante de Fabrice. Elle devient duchesse Sanseverina tout en entretenant avec le comte Mosca, premier ministre du tyranneau, une relation amoureuse utilitaire. Son véritable amour, c'est Fabrice, Fabrice, Fabrice. Elle en rit, elle en pleure, elle veut le protéger de ses excès de lyrisme comme de ses précipices mélancoliques. Elle rêve pour lui de grandeurs ecclésiastiques. Seulement voilà, rien n'est plus dangereux, à Parme, de clamer son admiration pour Napoléon et de s'accointer avec les libéraux nourris au venin voltairien. Réussira-t-elle à sauver son fruit défendu ? Qui peut-être a trop rêvé en ses enfances, sous les étoiles observées au télescope avec l'abbé Blanès. L'astronomie féconde tant de croyances, fait miroiter tant de desseins écrits dans les immensités alors que la mosaïque territoriale italienne est si exiguë...

Le réel finit par couper les ailes du héros malgré lui. Dans la haute tour de la prison de la citadelle. Depuis sa cellule, Fabrice aperçoit une volière en contrebas. C'est là que Clélia Conti, fille du gouverneur de la place, s'entretient avec les oiseaux et joue du piano. Elle a l'âme très élevée quand son père l'a très veule. Elle devise avec la Madone quand lui trame des vilénies avec les factions les plus réactionnaires de la cour. Dès le premier regard, elle est éperdument amoureuse de Fabrice qui, enfin, découvre le pouvoir dévorant de la passion. Mais comment sauver le prisonnier qu'on risque d'empoisonner ? Mais comment rompre l'engagement promis à son père de s'unir à un marquis aussi riche que fade ? Peut-elle trahir l'auteur de ses jours en faisant évader Fabrice ? C'est là toute une aventure comme on en lit dans les romans de cape et d'épée. Le détenu n'a guère brillé au sabre aux abords de Waterloo, un quarteron de malandrins l'a cueilli sur son cheval d'une seule chiquenaude. Affaibli comme il est à manger si peu, égaré en ses fièvres et chimères, saura-t-il participer à son évasion ?

Les commentaires sur La chartreuse de Parme sont si nombreux et si savants que je me garde bien d'en ajouter. J'ai relu le roman, presque cinquante après ma première lecture, avec un plaisir quasi démesuré. J'y ai trouvé de l'épique et de l'opaque dans les représentations imaginaires, du tragique et de la bouffonnerie saupoudrée parfois de picaresque. J'y ai trouvé de la satire et de la caricature, du romantisme et de la mélancolie... Alors, je me contente de recopier quelques extraits.

"Ici, de tous côtés je vois des collines d'inégales hauteurs couvertes de bouquets d'arbres plantés par le hasard, et que la main de l'homme n'a point encore gâtés et forcés à rendre du revenu." (page 58)

"Nous avouerons que notre héros était fort peu héros en ce moment. Toutefois la peur ne venait chez lui qu'en seconde ligne ; il était surtout scandalisé de ce bruit qui lui faisait mal aux oreilles." (page 75)

"... tout ce qui a été fait depuis la mort de Louis XIV, en 1715, est à la fois un crime et une sottise... Les mots liberté, justice, bonheur du plus grand nombre, sont infâmes et criminels : ils donnent aux esprits l'habitude de la discussion et de la méfiance... Cette fatale habitude de la méfiance, une fois contractée, la faiblesse humaine l'applique à tout, l'homme arrive à se méfier de la Bible, des ordres de l'Eglise, de la tradition, etc., etc. ; dès lors il est perdu." (page 159) 

 

lundi 10 août 2026

Quelques citations sur l'écologie dont il vaut mieux rire


 "L'indigence écologique partisane dans toute son hérésie explose aujourd'hui à la figure. Ils sont responsables de ces catastrophes. La nature doit s'adapter à l'homme. Moins d'arbres, moins d'incendies." Louis Sarkozy

"Ce qui tue les ours polaires, c'est l'assistanat. Il faut rendre à l'ours la pleine responsabilité du climat, au lieu qu'il la délègue intégralement aux responsables de la crise climatique." Louis Sarkozy

"Mon père s'est évadé quatre fois des camps nazis. Il faisait très chaud aussi, surtout dans le four qu'on avait préparé pour lui. C'est comme si la seule chose qui comptait en France c'était la canicule et le foot." Luc Ferry 

 "L'écologie, telle que promulguée dans ses vérités définitives par une autorité suprême, s'affaire à ostraciser socialement ceux qui s'avisent d'en discuter les dogmes". Chantal Delsol

"On a l'impression que le blasphème est passé du religieux à l'écologie". Eric Naulleau

"L'écologie est une chose trop importante pour être confiée aux écologistes, à ceux qui nous servent souvent le vieux brouet rouge de l'ultragauche dans une sauce d'herbe du jardin". Franz-Olivier Giesbert 

"L'environnementalisme reste quelque chose de marginal. Les quelques villes dans lesquelles il a réussi à gagner n'y changeront rien". Dominique Reynié

 

Je pourrais continuer longtemps mon butinage mais il m'assombrirait et j'y perdrais mon rire. Quant à commenter ces perles dont l'eau croupit dans les pesticides, à quoi bon ! Leurs auteurs sont évidemment des libéraux convaincus. Ils se mettront à agir pour sauver l'environnement dès lors que ça leur rapportera. Même Luc Ferry l'a dit à la télévision. Voilà. 

samedi 8 août 2026

Tristian de Saint-Cyr, D'obscures migrations

Tristian de Saint-Cyr, poète et traducteur en italien du Journal de Belfort de Béatrice Douvre, m'a envoyé un ensemble de textes et j'ai le plaisir d'en déposer ici quelques-uns. Une mystique intranquille voire chimérique en émane. Même les oiseaux s'en ressentent. Jusqu'à quand les miroirs résisteront-ils à ce qui hante et que l'on hante ? Dans le connaissable et l'inconnaissable...

 

 

 

D'OBSCURES MIGRATIONS effleuraient

ta joue posée sur la pierre.

 

D'où venaient-elles, où allaient-elles, ton

sourire, comme l'on soulève

du bout de l'aile un petit oiseau mort,

 

ton sourire, enfance,

 

et les chiennes qui déterrent ton cadavre. 

*

LA TERRE EN MOINS d'où il vient, de forêts

hantées par les couteaux

    qui te traquent jusqu'au nom que je prends

quand survient la nuit.

Nous serons dans la fraîcheur, l'ultime matin

                    de grâce - et devant nous

ce ciel, plus vaste qu'outre-tombe.

Celui qui en premier dota d'épines la lumière

                    dévalera, d'âme en âme,

traînant le cercueil empli de naissances que j'ai taillé

dans les conifères même du cœur et à cette hache

ton sourire décapite les miroirs.

*

Perce-neige, perce-cœur.

 

LE SOMMEIL, LA PORTE que la nuit

poignarde et poignarde jusqu'à l'aube.

 

Mais il le fallait, à cette eau laver ton cadavre,

à cette lumière boire cette même eau,

 

finir de l'empailler, notre enfant,

irriguer d'oiseaux son demain sans pierre.

 

Désiste à présent la nuit, elle sort dans l'aube

et ramasse les cheveux que tu as perdus

 

le long de la neige, me les ramène,

oui... je sais, je t'en tisserai un cœur.

*

FORÊTS, FORÊTS de quand longuement,

longuement tu frissonnes.

De cendre et de fumée tes feuillages,

d'élytres ou

                                peut-être de cette

nuit qui t'obsèque. Forêts de transir,

à l'approche du souvenir, de ce très ancien

gardien de personne, tu l'as vu,

                                       enchaînant au 

cèdre le vol des colombes, au grand cèdre

sombrant dans les eaux.

Ses pas forêts une dernière fois frissonnent

en toi - et elle franchit ma lisière.

*

Ce bourdonnement

Ce bourdonnement d'anges au fond du crâne

Se propageant lent

                            Comme une infection

En moisissure de chants

Jusque dans mon sommeil perfusé de ciel

De cendres

                        Tout le vaste silence de Dieu

Injecté par intraveineuse tous les jours tous les jours

Et la nuit

Où je ne rêve plus, je ne rêve plus de toi

C'est la nuit qui rêve de moi

 *

La même main, qui par leurs crânes

a cloué d'oiseaux l'hiver.

La main qui à la table désossait leurs chants.

Les osselets de leurs tendres chants

qui te bercèrent, enfant.

 

Les osselets du chant sous ton oreiller.

Cette prière que tu as apprise

dans le sommeil. Elle qui t'a pétri

de lait d'os et du sable qui s'effeuille encore,

très loin, sur les paupières des morts. 

 

Image de Frédéric Duprat 

jeudi 6 août 2026

Aki Shimazaki, Mukudori


Aki Shimazaki est une romancière japonaise qui écrit en français depuis son refuge canadien. Son écriture, très simple, presque "alittéraire", se distribue en chapitres brefs qui tiennent parfois du journal. Et l'enchantement fonctionne à merveille. Mukudori, son dernier roman, appartient au genre que j'appelle livre-qui-soigne.  

Matsuko est obligée de retravailler alors qu'elle a dépassé la soixantaine. Atsushi, son mari avec lequel elle coule depuis quarante ans des jours paisibles, a fait faillite. Les créanciers se sont emparés de la maison héritée de ses parents ainsi que de ses économies. Le couple se replie dans le petit chalet de campagne qui est la propriété de Matsuko. 

C'est au Hello-Work, "drôle d'anglicisme pour désigner l'Agence nationale pour l'emploi", que Matsuko rencontre Matsuo, un senior aussi, qui cherche un poste de gardien. Première coïncidence, ils ont à une lettre près le même prénom. Deuxième coïncidence, ils lisent la même revue d'ornithologie. Il y en aura d'autres, des coïncidences, à tel point que Matsuo se demande s'il n'a pas connu Matsuko dans une vie antérieure. Il lui tend sa carte de visite, intitulée "Les Amis des oiseaux sauvages", et écrit dessus son numéro de téléphone.

Dans une librairie, Matsuko rencontre encore, fortuitement, Matsuo. Elle l'appelle "monsieur Mukudori".  Les mukudoris sont des étourneaux. "C'est spectaculaire lorsqu'ils volent en formation, comme un gigantesque nuage noir. Ça s'appelle ici "mâmarêshon", c'est issu du mot anglais "murmuration". C'est du grand art. Inimitable !", dit Matsuo.

Et il y a dans le livre bien d'autres murmurations, celle notamment d'un roman de Shichirô Fukazawa, inspiré d'un conte. Il narre "l'histoire d'un homme qui vit avec sa mère dans un village soumis à une loi stricte : les gens atteignant soixante-dix ans doivent être abandonnés sur une montagne isolée pour y mourir. La mère approche de cet âge, alors qu'elle est encore en pleine forme...".

Ah ! les murmurations de la mort ! Atsushi apprend qu'il est atteint d'un cancer du pancréas. Lui reste-t-il seulement un an à vivre ?  Matsuo fait désormais presque partie de la maison. Il a avec Matsuko et Atsushi de nombreux entretiens métaphysiques, cuisine à l'occasion des petits plats goûteux, et ce sont encore bien des conversations. Prolongées lors de parties de pêche au bord du lac Biwa. Sur le monde du travail, les enfants qui quittent le nid, les relations extra-conjugales et la vieillesse déchue à l'hôpital.

Extrait :

"Comment peuvent-ils voler de concert sans s'étourdir ? Y a-t-il un meneur dans chaque groupe ? Matsuo-san m'a dit que selon les scientifiques, chaque individu se fixe sur sept voisins, et cette cohésion se propage de proche en proche, comme une vague. Il a accentué le mot "sept". Cette explication me laisse encore perplexe.

Matsuo-san m'a appelée par mon prénom, comme si j'avais été son amie. Bien que je n'aie pas osé faire de même, j'ai éprouvé de la sympathie pour lui. Je ressors sa carte, "Les Amis des oiseaux sauvages". Je m'attarde sur son numéro de téléphone personnel ajouté à la main. Il ne connaît pas le mien. Si je ne le contacte pas, je ne le reverrai jamais, à moins de le croiser à nouveau par hasard."

Mukudori de Aki Shimazaki est publié chez Actes Sud. Il compte 164 pages et coûte 16, 50 €. 

mercredi 5 août 2026

L'IA, je veux pas me la mettre à dos


Ma compagne me rapporte quelques éléments d'une conversation téléphonique avec sa sœur. Laquelle lui parle de ses recherches sur Chat GPT. Elle souhaite aider sa fille à construire un site marchand de cours en ligne. Ancienne ingénieure de l'aviation civile, elle a une connaissance théorique très poussée des systèmes informatiques. Comme elle ignore les procédures numériques pour élaborer ledit site, ses consultations de Chat GPT s'installent dans une durée continue. Les échanges entre la chercheuse et l'IA se déroulent à la façon d'un dialogue, voire d'une conversation. Génèrent un ton aimable, avec les politesses idoines. Le vouvoiement est de rigueur et, à la fin de chaque échange, la chercheuse dit merci. Seulement voilà ! Sa compréhension des agencements complexes n'est pas immédiate. Sans doute reformule-t-elle plusieurs fois ses questions et l'analyse des réponses lui prend beaucoup de temps, suscitant par ricochets d'autres questions. Comme dans la vie ordinaire, entre, par exemple, un étudiant et son directeur de thèse. Alors, de jour en jour, des représentations imaginaires anthropomorphes commencent à s'esquisser. À l'insu du conscient rationnel. Puis, peu à peu, les percepts et les affects viennent troubler les jeux du je. 

Et la chercheuse dit cette phrase à ma compagne : "L'IA, je veux pas me la mettre à dos !" Est-ce à dire que la machine serait accessible au ressentiment ? Avec les désirs ambigus qu'il pourrait secréter ?  La liaison des concepts de la biologie avec ceux de la technologie ne date pas d'aujourd'hui, ni même d'hier. Descartes, en son temps, l'aborda. Julien Offray de la Mettrie, épris de mécanisme et de matérialisme, l'explora dans son célèbre ouvrage L'Homme Machine au dix-huitième siècle. De nos jours, dans la vallée du silicium arpentée par Alain Damasio, l'humain augmenté par des circuits intégrés fait florès. Il devient une machine, toute considération métaphysique étant frappée d'obsolescence et, à rebours, la machine devient humaine, avec des émotions dûment programmées, comme dans Klara et le soleil de Kazuo Ishiguro. Klara est une Amie Artificielle dont les adolescents sont très friands car ils manquent d'interactions physiques. Cette AA est la plus performante sur le marché, appelée bien sûr à être remplacée par un modèle encore plus puissant. 

"Klara manque d'assurance sur le terrain accidenté de la grange McBain, sa vision globale fragmentée peut troubler brièvement son appréciation des situations ordinaires mais son intelligence et sa mémoire sont très développées. Elle est également dotée d'une grande faculté d'empathie qui l'incite à approfondir ses connaissances de l'âme humaine. Enfin, conformément aux lois de la robotique édictées par Isaac Asimov, elle ne peut commettre aucune action contraire aux intérêts des personnes.

Un jour, alors qu'elle s'ennuie depuis des heures à sourire à d'éventuels clients, elle est remarquée par Josie, jeune fille "pâle et frêle" à la démarche peu sûre. Ses paroles volubiles la séduisent à tel point que, outrepassant ses droits, elle dissuade une autre adolescente de l'acheter. Après plusieurs visites, la mère de Josie se laisse convaincre et Klara réussit ses débuts dans le monde malgré l'hostilité de la gouvernante Melania.  Elle entretient avec la fille une vraie complicité et la mère, lors d'une sortie en tête à tête à la cascade de Morgan Falls, lui parle de Sal, la soeur morte prématurément. Puis elle lui adresse une demande étrange. Le lecteur en comprendra mieux la portée quand il sera question du portrait de Josie que M. Capaldi est en train de réaliser. Qu'adviendra-t-il de cette adolescente souffreteuse et de son ami Rick, garçon rêveur qui a élaboré un système d'oiseaux-drones ?

On peut évidemment ranger Klara et le Soleil dans la catégorie des romans de science-fiction politique. Mais c'est bien d'ici et maintenant dont nous parle Kazuo Ishiguro. De nombreuses menaces pèsent sur l'homme et son environnement gravement compromis par la machine tentaculaire Cootings. Il est une marchandise substituable comme a été "substitué" le père de Josie malgré son statut d'ingénieur de haut niveau. Et la substitution commence dès l'enfance. Les meilleurs éléments qui ont des moyens financiers suffisants sont "relevés" et peuvent prétendre aux universités les plus prestigieuses. Les autres sont abandonnés à leur sort quelles que soient leurs qualités. Certains fondent des communautés plus ou moins clandestines et tentent de résister à l'oppression techno-génétique. L'opinion publique, savamment manipulée, traite cette dissidence de complotiste voire de fasciste.

Cela dit, la force du roman tient avant tout à la singularité de Klara. Ses perceptions tantôt morcelées tantôt floues de ce qui apparaît et les interrogations qu'elle en déduit sur la complexité du réel en font une intellectuelle perméable aux nuances infinies du sensible. Elle réussit à s'émanciper de sa condition robotique et devient une machine désirante assortie d'une volonté très ancrée, celle par exemple d'éradiquer toute pollution dans la ville. Enfin, en lui conférant une dimension onirique voire mystique dans son rapport au Soleil, Kazuo Ishiguro campe un personnage plus humain que bien des humains sans désir ni volonté. Sans tomber pour autant dans un transhumanisme suspect. Si perfectionnée soit-elle, Klara ne prendra jamais la place d'un être de chair et de sang." (Extrait de ma chronique parue ici même le 16 septembre 2023).

Alors que la neuroéconomie, via l'imagerie cérébrale et l'intelligence artificielle, est désormais apte à orienter les pulsions d'achat même irrationnelles jusque dans les magasins ; des expériences sont déjà en cours, la question de la relation à la machine ne tardera pas à s'imprégner d'un chimérisme fœtal. Elle nous engendrera autant que nous l'engendrerons. Il ne faudra pas la fâcher. Nous devrons être dociles... Moi-même, ayant demandé à Mistral ce qu'elle "savait" de mon parcours d'auteur, j'ai utilisé le vouvoiement, j'ai remercié à la fin de l'échange. Et puis, hein, de l'émotion au sentiment, il n'y a souvent qu'un pas. Tomber amoureux d'une IA, comme dans le film Her, c'est possible. Pour le moment, je résiste. J'ai encore besoin, pour aimer, des gestes d'un visage, des bas bruits de la langue, des silences qui fécondent l'insaisissable, y compris celui des dos.

 

 

mardi 4 août 2026

Vertige


Mon vertige a commencé dans un ventre qui ne tournait pas rond. Le sang y coulait mal.L'air sentait le suint. Ce que j'entendais du dehors ne tournait pas rond non plus. Des souffles courts sous des pluies battantes. Des cris et des tirs. La guerre peut-être.

 

Puis il y a eu un grand silence. Enfin je voyais. Le ventre à côté de moi baignait dans une lumière immobile. De quel corps venait-il ? De quelle histoire ? Était-il vivant ou mort ? Des ombres blanches se penchaient sur moi et parlaient bas. Elles n'auront jamais de visage.

 

Mon vertige s'est éloigné quand le ventre a été emporté. Le monde ne titubait plus. L'air portait le chant des oiseaux jusque dans la chambre. La guerre du dehors était peut-être finie. La pluie ne durait plus longtemps à la fenêtre. J'allais pouvoir vivre sans tomber.

Mais d'autres ombres sont venues. Grises. Le cou pris dans un col dur. Elles disaient que le ventre n'avait pas résisté à ses fièvres. Et m'ont conduit au pays des plaines basses. Dans une maison dressée contre le vent. Un vertige plus feutré m'a pris. Avec la neige.

 

Et pourtant j'ai grandi. Mes mains ont inventé des gestes qui conjuraient ma faiblesse. Le lit de vieux bois rassurait l'inquiétude sur ma peau, repoussait l'écho des chiens dans les guérets. Et j'ai encore grandi, debout contre les fleurs des tapisseries. Qui frissonnaient.

 

Ma bouche a dit son premier mot à trois ans. Je l'ai entendu vibrer quand il a pris la forme d'un oiseau. Puis j'ai entendu crisser le mot feuille et clapoter le mot rivière. Mon vertige n'a pas supporté le vacarme. Je l'ai muré dans le silence. Il me tiendra jusqu'à la fin.

lundi 3 août 2026

Relire Jean Giono, Angelo

 


Pauline de Théus, fille d'un médecin des pauvres et bonne tireuse au pistolet autant que bonne cavalière, est un personnage dont j'imagine facilement l'incarnation. Sans doute l'ai-je déjà croisée lors de mes vagabondages dans les rues de mon quartier ! 

Dans le roman, sa première apparition se présente à Angelo par des fragrances entêtantes. Déposées sur un mouchoir délicat dont le fringant colonel, tout à ses fièvres mélancoliques, s'empare. Là, dans ce pavillon à l'écart du château, au creux du silence bercé par les hautes ramures qui frissonnent sur la peau. 

Mais Pauline n'apparaît physiquement qu'à l'avant-dernier chapitre. J'avais oublié qu'elle tardait tant à se montrer. Jean Giono a voulu faire travailler les fantasmagories d'Angelo qui s'ennuie prou après sa fuite du royaume de Sardaigne. Le fils de la duchesse Pardi ne brille plus dans son uniforme chamarré. Son sabre qui a occis un baron espion pour le compte des Autrichiens ne sort plus que pour quelques exhibitions salonnardes chez un maître d'armes. Et la ville de Gap est une endormie sans attraits. Il s'y passe pourtant des choses étranges à l'entour. La noblesse légitimiste, on est en 1832, supporte mal la monarchie de Juillet. Le marquis de Théus, mari de Pauline, et le vicaire général de l'archevêché entretiennent bien des énigmes. Qui sont ces cavaliers allant parmi les yeuses sous la pleine lune ?  Qui a arrêté la diligence de Marseille et volé la caisse de la Trésorerie générale ? La maréchaussée est sur les dents. Quant au rôle d'Angelo, occupé à tramer des liens avec quelques exilés de sa patrie, le lecteur s'interroge. Tantôt on lui suggère de se cacher, de s'esquiver par des portes dérobées, tantôt on l'incite à se montrer dans la bonne société, avec une chanteuse d'opéra notamment. Et on ne sait jamais vraiment qui est ce "on". La sœur du marquis, vieille ardente qui n'a pas sa langue dans sa poche, est-elle dans le coup ? Et l'archevêque ? Et Pauline elle-même ? 

Voilà bien tout un théâtre en ses coulisses, servi par une écriture souvent dix-huitièmiste. On devine le plaisir de Giono en ses trompe l'œil aventureux. Et que va-t-il se passer avec Pauline, sachant la façon qu'elle a d'être sans façon ? Jusque dans sa chambre où elle demande au colonel soudain empoté de lui mesurer la taille au ruban, en appuyant bien là où il faut appuyer... Ah ! L'audacieuse aux yeux verts, qui frémit et rougit, qui refrémit... 

Extraits :

"Cette odeur était si charmante qu'il tomba en rêverie. Il resta planté devant une bibliothèque basse, où il venait d'apercevoir les elzévirs d'une petite édition de l'Arioste, de Shakespeare et de Calderon. "Quel est l'être passionné, se dit-il, qui a inventé de porter ce parfum et laisse ainsi des traces devant tous les pas que je fais depuis que j'ai poussé la porte vitrée de cette façade pâle, si harmonieuse et si noble ? Si cette marquise caustique qui n'a presque pas parlé aujourd'hui, mais n'a pas cessé de me regarder d'un air amusé avait quarante ans de moins, je dirais que c'est elle. Elle a dû être fort capable, dans sa jeunesse, d'arborer ainsi ce besoin de l'ultra. Mais il faut à peine ici vingt ans. Ceci n'est pas porté par souci d'élégance  : c'est le romarin d'Ophélie".

"Il reprenait peu à peu ses esprits en parlant, malgré les immenses yeux verts immobiles qui ne le quittaient pas du regard. "Votre femme de chambre prendra ces mesures avec beaucoup plus d'exactitude que moi."... "J'ai vécu jusqu'à présent dans des casernes, dit-il très innocemment, et vous ne pouvez vous imaginer comme il faut prendre l'habitude d'être brutal pour arriver à gouverner mille conscrits qui sont les maîtres dans leur famille ou dans leur ménage. J'ai peur de paraître sans délicatesse auprès d'une femme aussi gracieuse que vous."

nb : elzévir : livre imprimé en Hollande entre la fin du seizième siècle et le début du dix-huitième, de petit format et avec une police de caractères particulière. 

dimanche 2 août 2026

900 articles aux trois quarts du gué gai


Mon blog est une auberge espagnole ou un konbini japonais. Y'a de tout dedans. Mais surtout de la poésie, celle des autres et un peu la mienne. Je me suis amusé à remonter le temps jusqu'au 24 juin 2017 et j'ai noté les auteurs chroniqués (106) :

Antonio Machado,  Banafsheh Farisabadi, Christophe Esnault (4), Luis Ernesto Valencia, Federico García Lorca (2), Jean-Christophe Belleveaux (4), Rémi Letourneur, Teresa Cabrera, Naïs Benito Guyot, Caroline Coppé, Arno Calleja, Fabrice Farre (2), Pierre Rosin (2), James Sacré (2), Marie Piermano, Matthieu Lorin (3), Perle Vallens, Aurore Matuchet, Didier Schillinger, Teresa Soto (2), Sébastien Ménard, Olivier Souillard, Franz Griers, Jules Laforgue, Héloïse Roquencourt (2), Julie Nakache (2), Sara Bourre, Mimoza Ahmeti, Ana Milani (2), Murièle Camac, Pierre Gondran dit Remoux (4), Thibault Marthouret (3), Nadège Cheref, Lembe Lokk, Elisabeth Morcellet, Patrice Maltaverne, Christophe Sanchez (3), Emmanuel Echivard (2), Gérard Leyzieux, Lancelot Roumier, Souleymane Diamanka (2), Jean-Baptiste Pedini (2), Grégory Rateau (4), Lo Moulis, Alain-Marc Guillaume, Maud Thiria (2), Elodie Loustau, Claude Favre (2), Tom Saja, Carine Perals-Pujol, Louis-Axel Monlouis Elmin, Véronique Canor, Sacha Thomas, Pierre Bergounioux, Xavier Girot (3), Maxence Amiel, Christian Viguié, Miguel Ángel Real (2), Stéphane Bernard (2), Béatrice Mauri (2), Céline Walter, Etienne Vaunac, Didier Gambert, Mila Tisserant, Belén Zavallo, Michel Bourçon (5), Myriam Eck, Luisa Fernanda Lindo, Jean Colombe, Alain Larose, Denis Samson, Patricia Suescum, Brigitte Giraud (6), Frédérique Germanaud (4), Jean-Christophe Ribeyre, Derek Munn, Jacques Vandenschrick, Emmanuel Damon, Murièle Modely (2), Raúl Nieto de la Torre, Tristan Félix, Thomas Chapelon, Philippe Mathy, Adeline Baldacchino, Salah al Hamdani, Luis García Montero, Hélène Révay, Benoît Reiss, Vincent Motard-Avargues, Nuno Judice, Eugenio de Andrade, Laure Gauthier, Thierry Metz (2), Estelle Fenzy, Claire Musiol, Rodrigue Lavallé, Alexo Xenidis, Elaine Vilar Madruga, Isabelle Bonat-Luciani, Jean Azarel, Sandra Lillo, Yannick Torlini, André de Richaud, Edith Masson, Claire Massart, Antoine Emaz.

Les auteurs évoqués avant le 24  juin 2017 et donc non cités comprendront mon épuisement en cette liste. L'essentiel est que je me tienne gai aux trois quarts du gué.

vendredi 31 juillet 2026

L'énigme du beurnonsiot


Beurnonsiot  est une interjection ou un vocable à valeur interjective que j'ai beaucoup entendu en mes enfances charentaises chez les paysans qui me gardaient par les vaux et les veaux. Je le traduis par : beurk, dégueulasse, horrible, répugnant. Et l'IA, appelée en renfort, me dit que ça peut aussi signifier "zut" avec une autre orthographe : "beurnocion". Ma grand-mère l'employait souvent. Sa parladure charentaise était vraisemblablement un mixte de poitevin et de saintongeais. De fait, il n'était pas nécessaire qu'elle ait aperçu quelque charogne infâme macérant sous un fourré pour qu'elle l'utilise. L'expression avait probablement chez elle une fonction phatique, cette scansion-là, qui participe au bruissement de la langue. Donc, je ne pouvais pas toujours la contextualiser. Et j'étais d'autant plus intrigué. Porté par tous les imaginaires surgis des combes et des marais, des fumiers dans les cours où crissaient des courtilières, des poches ouateuses sous le ventre des araignées. 

Une autre expression m'a longtemps tracassé : "la treu est pourchaude". La treu était évidemment la truie dont on attendait qu'elle engendrât moult porcelets qui, devenus bien rondelets, se transformeraient en pécunes. Quant à "pourchaude", sans doute faut-il deviner que son comportement, peut-être trémoussant-gigotant, la faisait pour chaude, soit disponible à la plus fructueuse des fécondités.

Voilà. Je sais pas vraiment pourquoi je raconte tout ça. C'est que vieillissant au point de perdre la tête, je retombe en enfance, comme on disait aussi sous les basses solives des cuisines fermières quand un bougre marmottait avec ses draps gris dans une chambre sans feu.

Photo : érable du Japon en convalescence sous un parasol dans notre jardin qui nous cultive nonobstant les moustiques changés en tigres. 

Antonio Machado, Voilà la terre de Soria


Quand j'ai découvert la langue espagnole en classe de quatrième, il y avait des manuels avec des textes littéraires ; cela bien sûr n'existe plus... Je crois me souvenir qu'il y avait un extrait de Campos de Soria, de Machado. On ne se contentait pas, alors, d'un apprentissage strictement utilitaire. L'âme de la langue avait aussi droit de cité et c'était bon pour un rêveur de mon acabit. Qui cherchait la sienne.

 

 

 

Voilà la terre de Soria aride et froide.

Par les collines et les montagnes chauves,

des petits prés verts, des coteaux cendreux,

passe le printemps

qui dépose entre les herbes odorantes

ses minuscules marguerites blanches.

La terre ne revit pas, les champs rêvent.

Dans l'avril naissant elle est neigeuse

l'échine du Moncayo ; 

le marcheur garde en son écharpe

le cou et la bouche enveloppés, et les bergers

passent couverts de leurs capes longues.