Autant le dire tout de suite : il y a longtemps que je n'ai pas lu un roman contemporain aussi bouleversant dans toutes mes fibres. Le lecteur entrevoit dès les premières pages de Une toute petite fissure qu'elle va s'agrandir et s'agrandir encore, cette fissure. Puis le malaise s'installe sournoisement. Les questions font la culbute. Une aversion prend corps... contre le personnage de Malo. Comment un amour fou peut-il conduire la dépossession aux portes de la mort ?
Malo et Lola sont jeunes et ardents. Ils s'étreignent, ils s'étreignent, galopent comme des chevaux ivres dans Paris et ailleurs, à toutes les heures du jour ou de la nuit. Malo est grand. Il a des "lèvres en formes de moustaches de chat" et ses jambes donnent dans la gambille à la moindre émotion. Plusieurs fois dans le roman, Lola, la narratrice, le qualifie de lionceau. Peut-être n'est-il pas encore sorti des représentations magiques du désir... Il faut tellement de patience pour grandir, avec l'autre...
Un jour, Lola tombe malade, gravement. Elle consulte toutes sortes de médecins qui proposent toutes sortes de diagnostics, impérieusement, sans la moindre empathie. En fait, ils ne comprennent pas ce qui s'est passé. Lola non plus. La vérité de son mal lui apparaîtra plus tard, presque trop tard. En attendant, entre les examens médicaux, son travail de réalisatrice pour France Télévisions et le quotidien de ses souffrances dans son petit appartement, elle s'arrange. Se déplacer de quelques mètres sur son fauteuil roulant entre les meubles lui arrache des cris. Les plus petits soins du corps relèvent de la prouesse. Il lui arrive même de se pisser dessus. La fissure est déjà bien plus qu'une brèche, annonce déjà le précipice qui indigne le lecteur.
Au début du calvaire de Lola, Malo assume au mieux son rôle d'accompagnant. Mais, chat ou lionceau, il a besoin de vivre à cent à l'heure vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Même quand il dort et rêve, ses jambes font du tricot, sa respiration a des soubresauts. De plus, il est très sollicité par les excès de son milieu professionnel : la musique et la quincaillerie des joies automatiques (concerts à ne manquer sous aucun prétexte, excitations électroniques sous les sunlights des boîtes les plus tendance, etc). Et il a deux potes, survoltés tout pareil, qui pendent leur crémaillère à Lille.
Au diable la lenteur et les gestes qui soignent ! Les mots eux-mêmes, jusque-là enflammés par le vertige, pataugent dans un silence poisseux. Malo se fait la malle. Lola reste avec ses embarras de sang et d'âme, la ritournelle de la tourterelle qui "s'ébroue, trempée", les consultations de sites sur internet pour défricher les énigmes des comptes-rendus après des investigations magnétiques où l'humain est traité comme une marchandise. Aussi se résigne-t-elle au plan b que sa mère lui a proposé, à Vannes. Une chambrette avec seulement un Velux. Sur le toit d'en face, il y a une girouette qui représente un cycliste "rouillé, figé". Comme la maison d'arrêt à quelques encâblures. Des mouettes ont remplacé la tourterelle, tourneboulées par la présence absente de la mer aux marées improbables.
Lola sait désormais d'où lui vient son délabrement. Elle passe en revue tous les outrages qui ont élargi la faille du précipice. Aura-t-elle la force de ne pas tomber ? Restera-t-elle jusqu'à la fin de ses jours une femme abandonnée ?
Le lecteur masculin tremble jusqu'au dernier mot. Avec cette question subsidiaire : " Et moi, pourrais-je me comporter comme Malo si ma compagne tombait gravement malade ? ".
Une toute petite fissure de Claire Griois, porté par une écriture incandescente à couper le souffle, est publié aux éditions Quartier libre. Il compte 233 pages et coûte 20 €. Lisez-le et faites-le lire autour de vous. C'est urgent.
Le premier roman de Claire, Le cœur quand il explose, est publié aux mêmes éditions et a été chroniqué aussi sur ce blog.


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