Qui êtes-vous ?

Mon blog est celui d'un butineur effaré dans tous les champs du savoir. Et c'est ce même butinage qui m'a conduit à écrire des livres.

lundi 2 novembre 2026

Vous avez le code ?


Aujourd'hui plus que jamais, il faut avoir plein de codes. Ils foisonnent sur Internet à tel point que le quidam s'y perd. Alors il les note sur un carnet ou sur son téléphone et ça le fait même s'il peste et se dit que bientôt il faudra un code pour aller pisser. Mais il en existe d'autres, bien plus difficiles, qui verrouillent les groupes d'appartenance. Comme je suis plumitif, j'imagine au débotté un dialogue pour toquer à la porte d'une maison d'édition en me répétant que, question codes, j'ai au moins à peu près celui de la grammaire :

(Paris, devant la porte des éditions du Castor étoilé, un prétendant à la publication, un peu voûté, un peu nerveux, et sa chemise mal repassée déborde de son pantalon.)

- Bonjour monsieur, je viens déposer un manuscrit. 

- Ah ! Vous êtes le dixième depuis ce matin. Vous ne savez pas qu'on ne se déplace plus pour les dépôts ?

- Euh ! C'est juste que je passais par là. Alors...

- Vous venez de la province, non ?

- Euh ! Ben...

- Vous en venez ou vous en venez pas ?

- Ben...

-Vous vous appelez comment ?

- Jacques Louvain.

- Connais pas.

- J'ai déjà publié deux ou trois choses.

- Hum ! Chez qui ?

- Au chat qui rote. 

- Amusant ! Et ça se trouve où, Le chat qui rote ?

- Euh ! J'ai oublié. C'est loin.

- Vous avez fait des études ?

- Ooof ! Pas trop. 

- Bon. Passons ! Ici, on accueille tout le monde. Mais dites-moi, vous avez des réseaux ?

- Pas tellement. 

- Vous connaissez des auteurs réputés ? Comme Cécile Coulon, ou Ysé, par exemple ?

- Euh ! Ben non.

- Ah ! C'est fâcheux. Le secteur de l'édition est en crise, surtout dans le domaine de la poésie. Et puis, votre nom, Jacques Louvain, ça fait désuet. Si encore vous aviez un patronyme à consonance arabe, ou inuit, ou japonaise, je vous ouvrirais volontiers l'huis.

- L'huis ?

- Oui. La porte, quoi ! Huis comme huissier. Et puis votre chemise est froissée, vous ressemblez à un oiseau déplumé. Allez chez le coiffeur et faites-vous teindre une mèche en vert. Vous pouvez également parachever votre présentation avec un tatouage sur le nez, abstrait bien sûr, surtout pas figuratif.

- Aaaah !

- De toute façon, vous êtes beaucoup trop hésitant. Dire sans arrêt euh, ben non, aaaah vous dessert irrémédiablement. Notre directeur du marketing déteste ça. Il y a des codes linguistiques à respecter.  C'est pour l'image, vous comprenez ?

- Donc, vous ne m'ouvrez pas, vous ne me laissez pas une petite chance.

- Vous m'en voyez fort marri.

- Marri ?

- Désolé, je veux dire. Retournez à votre chat qui rote. Et augmentez itou la surface de votre vocabulaire avec la dose idoine d'argot contemporain, c'est très modern style. Un dernier conseil, choisissez-vous un pseudonyme approprié. Louvain, c'est vraiment trop old fashioned. Il y a une agence spécialisée en onomastique sur le boulevard des Allongés. Allez-y de ma part. 

- Merci beaucoup monsieur. Vous êtes vraiment bon pour moi. Merci, merci. 

(Et le quidam s'éloigne, se demande s'il a assez remercié son interlocuteur, essaie de remettre sa chemise dans son pantalon et s'aperçoit, dépité, que le lacet de son soulier droit est défait. De retour chez lui, c'est juré, il apprendra tous les codes pour publier des livres...) 

dimanche 1 novembre 2026

Souvenirs inventés


 (Voici quelques-uns des souvenirs inventés que j'ai proposés en atelier d'écriture à la librairie La Récré. Dans la joie.)

Je me souviens qu’un jour, rêvant  d’un voyage dans les étoiles, je suis vraiment devenu astronaute. Je ne me suis pas étonné plus que ça. J’avais le ventre si léger dans ma combinaison flottante. Et je voyais la Terre, si loin, si près...

*

Je m’en souviens comme si c’était hier. J’entends encore le vent murmurer à mes oreilles que j’allais m’en sortir. La montagne savait que j’étais une bonne personne. De fait, les rochers qu’elle précipitait dans la plaine changeaient de trajectoire quand ils apercevaient mon ombre. Puis j’ai vu une lumière surgir entre les fracas...

*

Oui, oui, nous étions tous les deux sur ce bateau, je n’ai pas oublié. La mer était calme pourtant. Le ciel nous faisait bonne figure. Je le sentais courir sur ta guitare et tes doigts voletaient comme des cygnes. Puis tout s’est détraqué en quelques minutes. Un énorme trou s’est creusé dans l’eau et nous avons vu le bateau tanguer sur un piton à trois têtes...

*

Je me souviens quand j’ai pris dans mes mains cette pierre plate. Elle n’avait rien de spécial. J’aurais pu passer à côté d’elle sans la voir. Et pourtant, dès que mes yeux l’ont touchée, les arbres ont commencé à frémir...

*

Personne ne s’en souvient mais j’ai été longtemps un coureur de très haut niveau. C’est que j’avais un lion à la place du cœur et un tigre échevelé piaffait dans mon ventre. Quant à ma tête, oh ! ma tête, c’était là tout un peuple, qui tambourinait...

*

Un voyage dans le futur, ça ne s’oublie jamais. Comme je suis de constitution fragile, je n’ai arpenté que les vingt années à venir mais ça m’a suffi. J’ai vu à ton sourire, si étrange pourtant, que tu ne cesserais jamais de m’aimer...

* 

Je suis sûre que tu fais exprès de ne pas te souvenir. Il y avait bel et bien une île au milieu de la piscine. Nous étions les premiers à l’aborder. J’ai encore sur ma peau le souffle des arbres et le velouté des papillons... (Inspiré de La tentation des combles)

*

Je me souviens de toutes les questions que j’ai écrites sur des avions en papier. Quand elles étaient légères, l’avion traçait des arabesques contre le ciel. Quand elles étaient lourdes, il avait des hoquets dans tout le corps... (Inspiré de La tentation des combles)

 *

Quand j’ai sculpté mon premier oiseau, j’ai senti un bec pousser dans mon ventre. Et mes yeux ont battu comme des ailes. Alors, souviens-toi, tu m’as prise dans tes bras... (Inspiré de La tentation des combles)

image : création de Brigitte Giraud, qui marche, qui marche. 

Troy von Balthazar, Bonne nuit Silver fox


Troy von Balthazar est un musicien reconnu outre-Atlantique et notamment par la mouvance du "rock indépendant" à Los Angeles. Il a fréquenté Leonard Cohen et Patti Smith le considère comme un "nouveau Bob Dylan". Il est également poète. 

Bonne nuit Silver fox, son dernier recueil,  tantôt onirique et tantôt au plus près du quotidien où les images entrent en collision, en atteste brillamment. Il est  préfacé par Cécile A. Holdban & Thierry Gillybœuf. Aussi nous contentons-nous de reproduire quelques passages :

"Les poèmes sont habités par des êtres qui doutent, disparaissent, reviennent, aiment et survivent comme ils peuvent... Il ne s'agit pas tant de raconter une histoire que de chercher un état, un moment où le monde ordinaire se fissure et laisse apparaître quelque chose de plus fragile mais de plus vrai, comme dans les nouvelles de Raymond Carver...

... Et les images se succèdent ainsi sans toujours chercher à établir un lien logique. Elles s'entrelacent par résonance et le lecteur est invité à construire les ponts invisibles reliant ces fragments."

Extraits :

Hier je suis sorti vérifier le courrier

les escargots s'éloignaient de moi

le ciel me regardait de ses yeux profonds

je suis resté là, seul

avant la première lumière

avant les amibes

avant l'eau

sonné

les yeux rivés sur les poubelles.

*

Pauvre chose, tu as perdu la tête

sous un rocher

au fond du jardin

à creuser à la recherche de vers

qui rampaient en cercles

masse grouillante de gelée rose

le vent soufflant dans tes cheveux 

à l'ombre d'une seringue

comme un chat marchant sur la pointe des pieds

un jour de grand vent

en regardant des deux côtés

tout ce qui bouge.

*

J'aimerais encore être quelqu'un d'autre

Quelqu'un dont le corps ne fait pas mal

Qui ne voit pas de scorpions dans les nuages

De couvertures rouges

D'hommes tombant des immeubles

De tuyaux et de poings

D'oiseaux qui ne reviennent pas comme des oiseaux

Restés seuls

Sous le sable des rêves 

 

Et c'est ainsi que l'humain vacille comme avant la lumière inaugurale des commencements, cherchant vainement le maillage des origines où se tiennent embusqués les renards d'argent qui parlent, qui parlent, nous révèlent et nous effacent...

Bonne nuit Silver fox, traduit de l'anglais par ses préfaciers, est publié aux éditions Exopotamie. Il compte 105 pages et coûte 17 €. 

L'image de couverture est de Sébastien Lordez. 

Nb : Le 29 octobre, Troy von Balthazar a été accueilli par le collectif de poésie Pour Le Moment au Wash Bar de Bordeaux. Sa prestation poétique et musicale (guitare électrique / claviers), portée en français par la voix puissante de Julie Nakache, a été chaleureusement applaudie.

vendredi 30 octobre 2026

La librairie La Récré, 29 octobre 2026, temps clair


La librairie La Récré, portée par l'association Re-Lier, est sise à Bordeaux au 67 cours de la Somme. Elle vend toutes sortes de livres d'occasion, poilus et griffus, en édition de poche ou en collection joliment adornée. En son sous-sol où les "murs murmurants" se laissent bercer par quelques mélodies, elle propose de nombreux ouvrages de la littérature dite noire, des romans en anglais et d'autres en espagnol. Sont également à vendre toutes sortes de jeux pour les petits et les grands, des cd et des dvd.

Depuis peu, elle se lance dans le marché du neuf. Un rayon poésie, sous la houlette passionnée de Rémi Letourneur s'esquisse déjà. Elle anime aussi, une fois par semaine, des ateliers d'écriture avec Manon du Poetry club et des soirées jeux.  Prendre le temps de l'humain, autour d'un café ou d'un thé, dans les bras bruits des paroles comme dans les rires, est une priorité absolue pour l'équipe de La Récré dont la devise est : partage et repartage.

Ce jeudi 29 octobre, la librairie m'a accueilli avec le sourire bienveillant et l'enthousiasme de Rozenn. La soirée a commencé par un atelier où j'ai proposé aux participantes d'écrire un souvenir inventé. La joie était au rendez-vous et quelques rires ont tinté. Mission accomplie donc. Les mots se sentent mieux quand les zygomatiques se détendent.

Puis, pendant près d'une heure, j'ai évoqué mon roman La tentation des combles paru aux éditions Fables fertiles. De la joie encore puisque, selon Amélie Nothomb, le livre est [drôlatique et d'autant plus bouleversant]. La prochaine rencontre avec un auteur aura lieu fin novembre. L'invitée sera Julie Nakache, qui a publié deux recueils de poésie aux éditions Exopotamie et plusieurs romans aux éditions Le temps qu'il fait. Une écriture puissante portée par une voix qui ne l'est pas moins.

Pour conclure, deux extraits de l'atelier d'écriture :

" 120 ans c'est quoi ? Pour qui ? Pour quoi ? 120 ans de lutte, 120 ans de vie, 120 battements par minute, 120 ans de lui. 120 ans, dont 20 sans toi et dans 20 ans 140. 140 sans 40 ça fait 100 et sans c'est pas avec, sans c'est sans et ça fait sens non ? Et si sans s'annule, alors il reste avec. Mais alors avec quoi ? Plus d'années, plus d'heures, de minutes, de secondes, plus de temps. Plus de carapace que le temps dresse, plus de tensions que de tendresse, plus de tempêtes que le temps tresse..." (Lucie)

" Mamie m'avait parlé d'une vieille légende à propos de cette horloge, elle nous l'avait racontée à mon frère et moi quelques années auparavant. Je me souviens du rire un peu moqueur de mon frère, alors que moi cela m'avait fasciné... Je ne me souviens pas de ma chambre dans l'obscurité de la nuit. Je ne me souviens pas d'avoir ôté mes vêtements, puis de m'être mise en pyjama. Je ne me souviens pas d'avoir lu ma bande dessinée avant de m'endormir. Je ne me souviens pas d'avoir éteint la lumière..." (Saranda)

 

Nb : N'hésitez pas à visiter le site de la librairie La Récré et, si vous êtes bordelais, allez y faire un tour. Et même plusieurs. 

Le Poetry club est sis au Zig Zag- Bar & Café au 73 cours de l'Argonne à Bordeaux, à quelques encablures de la librairie. 

 

jeudi 29 octobre 2026

La rafle de l'étudiant S***


Le 13 octobre 2026 à 18 heures, le ciel ne pèse pas lourd sur la ville. La température est printanière. Une petite pluie intermittente murmure à l'oreille du soir.

L'étudiant S***, en classe préparatoire scientifique, sort la tête légère de son cours. Passionné par les mathématiques et la physique, ce qui ne l'empêche pas de lire aussi de la littérature, il passera bientôt quelques concours des hautes écoles d'ingénieur. (école des Mines, école des Arts et Métiers...). Travailleur acharné y compris pendant les vacances, sa réussite ne fait aucun doute. 

Mais soudain, alors qu'il emprunte une rue de traverse pour rentrer chez lui, le monde bascule. Deux individus derrière lui le saisissent par les épaules, le menottent dans le dos et le poussent sans ménagement dans un véhicule banalisé. Puis, à toute vitesse et sirène hurlante, direction le commissariat central. 

Motif de l'arrestation : participation à une manifestation interdite qui s'est déroulée à quelques centaines de mètres de là. Donc, vingt-quatre heures de garde à vue. 

Les policiers ont fouillé l'étudiant S*** et n'ont trouvé dans son sac que des fiches de mathématique et de physique. Et, cela va de soi, aucun objet contondant ou arme de poing au fond de ses poches. Les protestations de S*** ne sont entendues pour autant. Après son audition par un officier de police judiciaire, il se retrouve en cellule avec d'autres étudiants tout aussi sidérés que lui. 

La mère de S*** reçoit dans la foulée un appel téléphonique l'avisant de la situation. Nouveau basculement du monde. D'autant que S*** souffre d'une pathologie grave qui nécessite la prise d'un traitement strict à heures régulières. L'agent de service au bout du fil adopte un ton moins péremptoire : "Oui, vous pouvez apporter son médicament." 

Résistant comme elle peut à l'affolement, la mère se rend avec son mari au commissariat. Par mesure de sécurité, le couple est accueilli dans un sas et donne au policier qui garde l'huis les précieuses gélules. En revanche, ils ne peuvent pas voir leur enfant ; la loi n'autorise pas les visites.

Les parents rentrent chez eux et il est bien difficile d'imaginer ce qui bouillonne dans leur tête. L'étudiant S*** se réconforte comme il peut en discutant avec ses compagnons de cellule, tout aussi effarés. La violence de leur arrestation est tétanisante. Les propos de couloir entendus au commissariat ne le sont pas moins : considérations ouvertement racistes, allusions clairement misogynes...

Le lendemain à midi, après intercession d'un avocat commis d'office, S*** est libéré. Il ne se dit pas traumatisé mais éprouve un sentiment d'injustice qui engendre de la colère. Cette mésaventure n'en laissera pas moins des traces durables dans sa psyché. 

Pour conclure, je tiens d'abord à préciser que je ne suis pas du tout anti-flics. Ils sont nécessaires au maintien de l'ordre (saccages et pillages des magasins) et à la garde de la paix (tentation des commerçants à l'auto-défense). Je comprends leur épuisement et n'oublie pas que plusieurs centaines d'entre eux ont été blessés depuis le 17 octobre.

Seulement voilà, il y a dans leurs rangs de nombreux éléments que le ressentiment pousse chaque jour un peu plus vers le RN qui n'a jamais été aussi près du pouvoir... Du ressentiment à la haine, le pas est vite franchi. Haine de tout ce qui incarne à leurs yeux la gauche : les étudiants, les enseignants, les intellectuels, les écrivains, les artistes, les associations caritatives...

Quand la mère de S*** a narré cette épouvante à ma compagne, j'ai eu tout de suite les larmes aux yeux. Peur. Peur. Peur. Pour avoir lu Le chant du prophète de Paul Lynch qui décrit l'arrivée de l'extrême droite en Irlande avec ses engrenages implacables et liberticides, je tremble pour les étudiants et leurs professeurs, je tremble pour les bénévoles dans les associations  culturelles, Je tremble pour les juges taxés de "gauchiasse", je tremble pour les libraires indépendants qui refusent la dictature Bolloré, je tremble pour les journalistes qui ne sont pas de Valeurs Actuelles ou de Causeur. Je tremble, je tremble, je tremble. Et même, je pourrais trembler pour moi, petit plumitif dangereusement contestataire.

En attendant le règne de la confrérie des bracelets électroniques, j'essaie de raison garder. Et je souhaite à S*** qu'il parvienne à se déprendre progressivement du sort épouvantable qui lui a été infligé. Je le sais bien entouré par sa famille ; elle connaît les mots qui soignent. Oui, ça va le faire, ça va le faire. Le pire n'est jamais certain, dit-on.

samedi 24 octobre 2026

Fabrice Farre, Ma non troppo...


 "Elle est misère, misère des quartiers que l'on dit bas mais qui s'élèvent sur les buttes. Elle éclaire encore les vitres aveugles des usines évaporées avec l'hiver précoce et la saison d'un temps parallèle privé d'angle droit - peut-être est-ce là une géométrie qui s'égare du cours mental."

Lorsque les géographies de l'espace ne vont plus l'amble avec celles du temps, la poésie de Fabrice Farre pénètre à tâtons dans un flou onirique. La lumière biaise le contour des choses. Elles pourraient "tomber sur nos têtes... en forme de chats ou de chiens".

Un "pays particulier" cependant se dessine, où l'invisible apparaît parmi les pointillés. Les paysages des lieux s'agrègent aux paysages des émotions et de la langue. Et le "pont au-dessus des deux rives" n'est pas un passage sûr entre les vivants et les morts. Le corps et la pensée n'assemblent que l'improbable sur un fil trop ténu, qui pourrait rompre. Ce qui est aperçu est mal perçu, génère des images tantôt disjointes et tantôt confondues, comme des bandes passantes qui auraient des soubresauts. La course des chevaux "derrière la bâtisse jaune de foin" a des hoquets et les parages à l'entour s'en ressentent, "courbant l'échine". Le chemin de la campagne à la ville "dont le centre s'égare" est sans cesse à recomposer, hanté par l'énigme des sources. 

Ma non troppo... est suivi de Les coïncidences. Le lecteur ne devine pas dans ce deuxième ensemble des agencements fondamentalement différents. Cependant, apparaissent lentement des liens fragiles entre le "temps lointain" et "le temps futur", entre les vivants sur "une place bondée" et ceux "de l'autre côté", saisis fugacement par un miroir trompeur où vacille "l'étincelle" de la lucidité. On ne s'appartient que par éclaircies, disait Artaud. Elles sont ici le creuset des coïncidences... mais pas trop. Le maillage des présences et des absences ne permet aucun emboîtement précis. Le réel paradoxal ne se fragmente pas comme un puzzle. Il sécrète parfois  des lassitudes désabusées quand "le début... recommence à chaque fois, à chaque pas". Essayer d'en rire apporte qui sait un peu de répit si, par exemple, "les vêtements posés à la hâte sur une chaise font un bruit d'ossements"...

Extrait : 

"Tel est ce sentiment, à la dérive. Loin d'être un continent, il se détache comme un glacier scindé par une lame chaude, peu favorable à la fête. Là-haut, le chemin longe le parc et s'évertue à atteindre son but. Une étincelle solaire traverse les branches et les épines des plus jeunes lances vertes. Là où la terre brunit davantage, il t'avait confié la formule consacrée qui ajoute au duo une tierce clé. Alors, l'automne se consumait avec les voyelles d'une saison timide, plus forte qu'une armée lancée à l'aveugle dans ce territoire à présent tenu par l'œil de la lucarne." 

Et c'est ainsi que Fabrice Farre revisite les complexités de l'humain aux prises incertaines avec le réel dans tous ses états mélancoliques. Vivre, c'est bricoler l'incurable et une "tierce clé" ne suffit pas toujours. Les rossignols de Cioran cités en exergue n'ont pas fini de roter.

Ma non troppo... suivi de Les coïncidences est publié chez Bruno Guattari Éditeur. Il compte 109 pages et coûte le prix modique de 12 €. 

mercredi 21 octobre 2026

Pierre Gondran dit Remoux, rougeoie bleu

 


"la source a été égarée - "c'est ce qu'on raconte." - , tout comme le nom de  ces gens. les sources ont besoin d'un nom pour ne pas disparaître." Ces quelques mots de Pierre Gondran dit Remoux dans rougeoie bleu disent le désir presque forcené du souvenir. La campagne de l'Ardèche sèche est au bord de l'oubli. Seuls les termes les plus idoines de la faune et de la flore, souvent inconnus du profane, pourront la sauver. Étayés par les glissements improbables des couleurs. Il y a tant de chemins du rouge au bleu, tant de surgissements quand "ne reste que la lignine grise et un peu de lichen jaune". Est-ce ainsi que le bruit même devient couleur, du noir au gris, avec parmi les feuilles au sol quelques relents d'une charogne qui saigne encore ? Comment, dès lors, fixer vraiment la mémoire si on ne sait plus que les chiens au loin sont roux ?

En gravant, peut-être, les mots qu'elle doit absolument garder, y compris les plus simples. Serrés par des crochets dont ils ne pourront s'échapper. [calcaire] [lézard] [perdrix] [rouge] [ocre]. Et, aussi : [main] [grand-père] [chaussette] [grange]. Le lecteur les retrouvera à la fin du livre, blottis comme un troupeau dans un enclos que l'imaginaire s'empresse d'ouvrir. Pour redonner un visage au grand-père, à l'aînée et à la cadette, au voisin, à l'oiseau Jean-le-rouge. Et raviver les contours des lieux autrefois habités.

La maison plus vieille par exemple. On raconte d'autant plus de choses sur elle que son nom n'a plus de nom. Si encore quelque pan de la charpente demeurait ! Mais non, même "la terre battue [est] redevenue terre". "Comment les pierres font-elles ruine ?"

Et il y a la grange aussi, "tissée de bleu lune". Avec ses outils. Elle n'aurait pas pu exister sans eux. Le vieux tracteur "rouge sans cabine" est toujours là. Accompagné de la faucheuse dont la lame était noire. Mais ce sont surtout les outils proches de la main qui retiennent l'attention. Le sécateur notamment. Sept fois mentionné entre crochets. Le rouge de ses manches s'en est allé peu à peu, pressé deux cent mille fois par le grand-père faisant face aux pousses et repousses à contenir. Sous lui, "la sciure est si vieille qu'elle a refait bois".

Refaire bois. Refaire les gestes les plus anciens. Refaire "l'olivier grimpé au matin de mes enfances". Refaire "les gouttes d'eau [qui] font des prismes". Y retrouver, qui sait, deux cent mille figures sans cesse réinventées. Avec le secours d'une lampe de poche ramenée d'Algérie par le père et dont il faut ressusciter la lumière.

Extraits :  

"je me souviens. les graminées généreuses avaient marqué nos jambes nues au premier soleil. à ma paume, mille épillets à la douce caresse végétale. j'ai déposé une ombellule d'achillée à ton sein encore blanc de lait. tu t'es levée dans notre ciel bourdonnant. ton corps est entré dans l'eau épaisse, où tu as semé quelques akènes pris dans tes cheveux mouillés, ta peau était l'horizon."

"la vieille paille de la grange date des derniers chaumages - un grand-père à tue-tête. j'étais alors, brinquebalé, les jambes maigres et ballantes."

"il me semble que c'est toujours la même cigale qui amorce la journée des chants continus, peut-être sur cet olivier que j'ai toujours grimpé vieux. impatiente ou touchée du tout premier rayon ou étourdie ou celle sortie de terre la première ? la dernière ?"

Et c'est ainsi que rougeoie bleu de Pierre Gondran dit Remoux s'ouvre comme un grand livre des questions élémentaires. Fragiles comme les herbes ou un vipéreau à deux têtes, fragiles comme l'humain égaré. Il est publié chez Bruno Guattari Éditeur, compte 88 pages et coûte14 €.

jeudi 15 octobre 2026

Histoire de ma reconfiguration, 3

 


Cette question-là, de la présence à soi, m’interpelle autant dans ma nouvelle vie que dans ce qui reste de l’ancienne. Ma conscience d’avant et ma conscience de maintenant auront été mal cloisonnées pendant la phase terminale de la reconfiguration. Un parasitage se sera produit. Je n’en souffre pas. Au contraire, je m’en amuse. Souvent goguenard, Cart s’en amuse aussi. Il y a eu un bug quand ton père et ta mère t’ont conçu, dit-il. Une panne de courant dans la maison. C’était fréquent à ton époque. Ou des explosions de pétards mouillés après une fête à neuneu. Et tu gardes ce bug en mémoire alors que tu n’as pas choisi de le garder. Je ne vois pas d’autre explication. Ton père ne savait plus qu’il serait ton père. Ta mère ne savait plus qu’elle serait ta mère.

Et toi, du coup, mais à quoi bon, hein ? On peut t’appeler Borjacques si tu veux, mais à quoi bon ? Rov s’agace souvent quand Cart égraine ses à quoi bon. Il dit qu’ils expriment un fatalisme résiduel qui ne correspond pas à notre condition. Nous avons tout pour être heureux, insiste-t-il. Pas heureux au sens de notre ancienne vie, évidemment, mais selon les nouveaux critères qui sont les nôtres. Je n’ai jamais demandé à Rov de m’éclairer sur ces critères dont la notion m’échappe. Je ne suis pas un intellectuel comme lui. Je suis moins rationnel. Quand je dirige des travaux dans un jardin, un rien me distrait. Le vol d’un oiseau par exemple, ou une toile d’araignée, une feuille tordue. La semaine dernière, je suis resté pendant une demi-heure au fond d’une tranchée à gober les mouches. Je ne sais pas pourquoi. Je devrai peut-être retourner à Biotechmed. Les réagencements neuronaux ont fait beaucoup de progrès. Et je jouirai pleinement de ma présence. A moi et au monde.

L’étendue du monde d’aujourd’hui n’est en rien comparable à celle du monde d’hier. La circonscrire avec des mots est impossible. La traverser relève de l’illusion. On ne peut que piétiner. Dans le corps et dans la langue on piétine. Au temps de mes enfances et même après quand je m’échinais à vivre comme un homme ordinaire, la réalité était simple si on voulait qu’elle le soit. Lorsque je m’asseyais à la table de la cuisine pour boire un chocolat chaud, je ne soupçonnais ni la table ni la cuisine de contenir une autre réalité. De la même façon, qu’un bug ait ou non perturbé ma naissance, je pouvais étiqueter sans risque d’erreur les humains qui m’entouraient dans ma famille. Je ne confondais jamais mon père avec le voisin. Je faisais parfaitement la différence entre ma mère et la voisine. Il y a aujourd’hui un vrai problème d’emboîtement. Qui rétrécit et élargit les perceptions au gré de facteurs qui nous dépassent. Svetlana pense que mon propos intéresserait Haruki Ogawa. Il vous aiderait à y voir plus clair. Il pourrait inclure votre témoignage dans son livre. Vous participeriez ainsi à l’avancée de la science, s’exalte-t-elle. D’autant que les reconfigurés sont de plus en plus nombreux, n’est-ce pas ?

Le pourcentage des individus reconfigurés a augmenté car la reconfiguration  procure  d’appréciables  avantages. Je  ne pense pas qu’il faille chercher plus loin. Toutes les populations sont concernées et les médecins reçoivent en consultation des patients de plus en plus jeunes. Patients ? Hum ! Nous ne sommes pas malades, pourtant ! Des moralistes, souvent religieux et opposés par principe à la reconfiguration, souhaitent son interdiction avant l’âge de cinquante ans. Ils s’élèvent contre un renoncement coupable à assumer l’existence humaine. Les plus extrémistes invoquent une offense au Créateur de toute chose. Comme d’habitude, ces gens n’ont rien compris. Ils rêvent d’un monde idéal qui n’a jamais vu le jour et ne le verra jamais. Et c’est ainsi que l’histoire tourne souvent au cauchemar. Même si je ne suis plus tout à fait seulement un être de chair et de sang, je ne renonce pas à être un homme. Avec toute sa fragilité et toute sa force. Je peux éternuer si une saute de vent rabat sur mon nez quelque pollen trop pulvérulent. Que je m’adonne à des agapes trop généreuses avec Cart et Rov, et mon estomac s’en ressent comme l’estomac de quiconque. Et j’ajoute que la décision de se faire reconfigurer ne se prend pas à la légère. C’est un processus qui obéit, je l’ai déjà dit, à un protocole très strict. Avant, pendant et après. L’ensemble du dispositif s’étend sur une durée de six mois à un an selon les cas. J’ai été entendu par un psycholinguiste, un généticien, un roboticien et un exopsychiatre. Ces spécialistes ont longuement délibéré avant de m’octroyer le droit au grand passage. Ce droit n’est pas accordé à tout le monde, loin s’en faut. Et c’est bien d’un grand passage dont il s’agit. Certains parmi vous fronceront les sourcils en lisant cette expression, croiront y deviner quelque tournure mystique. Alors qu’il s’agit de science, de rien d’autre que la science.

mercredi 14 octobre 2026

Histoire de ma reconfiguration, 2

 


(Apparemment, mon incipit plaît. Alors je continue, un peu.)

 je me suis arrangé pour me trouver sur son chemin dès le lendemain. Je lui ai adressé un signe auquel elle a répondu sans s’arrêter de courir. J’ai cru deviner un sourire sur ses lèvres et me suis enhardi à l’attendre à la sortie du jardin public. Elle ne m’a pas semblé surprise. Il n’y a eu aucune gêne entre nous à marcher côte à côte sur le même trottoir. Je sais que vous habitez en face de chez moi, a dit Svetlana. Vous êtes le chef des jardiniers. Un peu rêveur non ? Puis elle a parlé de la course à pied. De l’ennui qui la ronge comme une rouille et cette rouille s’infiltre dans toutes ses articulations, dans tous ses muscles. Mais je ne sais pas pourquoi je m’ennuie, a-t-elle ajouté un peu vite. Peut-être suis-je née comme ça, avec une forte prédisposition à l’ennui. Et vous, a-t-elle demandé, vous vous ennuyez ? Vous êtes reconfiguré, n’est-ce pas ? Les reconfigurés ne s’ennuient jamais. Forcément.

Je n’ai pas répondu. Svetlana n’échappe pas aux idées préconçues sur les individus de mon espèce. Espèce ? Voilà un mot qui convient mal. Les reconfigurés ne sont pas une espèce à part des autres hommes. Ils ne sont pas non plus des machines. Un cliché encore, qui sera difficile à effacer. Je me suis contenté de hausser les épaules et Svetlana s’est mise à parler d’Haruki Ogawa, son amoureux. Il ne s’ennuie pas, a-t-elle badiné, mais il m’ennuie. Il a de la conversation, il est accessible à l’humour s’il s’estime en confiance, mais, comment dire, dans certaines situations, je le trouve terriblement ennuyeux. Et nous avons ri comme si nous nous connaissions depuis longtemps, tranquillement. Le rire de Svetlana a tinté à mes oreilles tout le restant de la journée. A tel point que, me trouvant plus distrait que jamais, Cart et Rov ont fait des mimiques.

Haruki Ogawa est né à Okayama au Japon. Il n’aurait aucun lien de parenté avec la romancière du même nom née dans la même ville au vingtième siècle. Après un doctorat de philosophie, il a entrepris plusieurs tours du monde afin d’observer les grandes mutations technoscientifiques et les modifications qu’elles induisent dans les représentations du réel. Il a séjourné sur les hauts plateaux du Chili, dans la région de Pisco Elqui. Il a étudié pendant plusieurs mois la vie des détenus de la prison internationale en terre Adélie. Il envisagerait de publier un ouvrage mais Svetlana n’a pas su m’en dire plus. Haruki Ogawa reste évasif sur son travail, jouerait volontiers au conspirateur, comme s’il détenait un secret qui ne serait pas partageable. De toute manière, son caractère réservé, presque taiseux, ne l’incite guère aux confidences. Il pourrait disparaître sans qu’on s’en aperçoive, dit Svetlana. Peut-être qu’il ne s’en apercevrait pas lui-même. Elle m’a montré quelques photos de lui et, en effet, j’ai eu l’impression que son visage allait se défaire, que sa présence allait se dissoudre comme le sucre se dissout dans l’eau froide. Lentement. Implacablement.

image : création en marche de Brigitte Giraud 

mardi 13 octobre 2026

Histoire de ma reconfiguration, 1


 


(J'ai écrit ce roman il y a dix ans, soit avant l'IA et la guerre en Ukraine. En voici l'incipit)

 Quand je me suis fait reconfigurer, j’ai changé de nom. Cet usage obéit à une logique longuement réfléchie. Les médecins me l’ont dit et redit au centre Biotechmed. Voilà la meilleure façon d’optimiser la réussite du programme sur le long terme. Elle réduit à presque zéro la marge d’erreur. Désormais donc, il ne faudra plus m’appeler Jacques mais Bor. Vous vous y ferez aussi vite que moi je m’y suis fait. Sans oublier ce que Jacques a été, vous parviendrez à me conférer en tant que Bor une réalité pleine et entière. Mes amis Cart et Rov pensent aussi que vous parviendrez à leur conférer cette réalité pleine et entière. De nombreuses précautions ont été prises avant le grand passage de la reconfiguration par de nombreux spécialistes. On ne change pas de vie comme on change de chemise. Ce serait trop simple. Beaucoup trop simple.

Depuis que je m’appelle Bor, j’exerce dans ma ville les fonctions de maître des jardins municipaux. C’est un choix préalable dont ma reconfiguration a tenu compte bien sûr. Cette profession, comme toutes les professions, exige des compétences qu’il a fallu augmenter dans le domaine des perceptions. Le développement de ma vision et de mon odorat permet de nouvelles correspondances hors du commun entre les couleurs et les parfums. De même, grâce à une audition plus affinée, je distingue mieux les vibrations émises par les plantes. Elles sont d’une infinie complexité. Elles varient d’un instant à l’autre selon la pression atmosphérique ou le degré d’hygrométrie. Je dispose d’un décodeur-calculateur pour les agencer et les séquencer. Elles se transforment en chant. Un chant pur comme aucun humain n’en produira jamais. Je ne désespère pas que vous puissiez l’entendre un jour.

Ma nouvelle vie ne se limite pas à mon activité professionnelle. Elle perdrait vite de son intérêt. Les individus reconfigurés, si particuliers soient-ils, mènent des existences semblables ou presque semblables à celles des autres. On ne les remarque pas quand ils marchent dans la rue. On ne fronce pas les sourcils en les écoutant parler. Bor, comme naguère Jacques, est un homme ordinaire capable de se fondre dans la masse des hommes ordinaires. Svetlana, qui habite un studio en face de ma remise, ne s’y est pas trompée. J’ai cependant la faiblesse de croire que mon statut de reconfiguré a joué en ma faveur. Tout quelconque soit-il, un reconfiguré ne saurait être exactement comme tout le monde.

Svetlana est née dans un village ukrainien, sous un bombardement de l’armée russe. Sa mère a couru pendant un kilomètre pour s’abriter dans une cave. Il s’en est fallu de quelques secondes. Les premiers obus à fragmentation tombaient déjà. Les souffles irradiants décalottaient les toitures. Les champs de blé à l’entour brûlaient. La terre sèche avait des spasmes qui faisaient trébucher. Aujourd’hui encore, Svetlana se demande où sa mère, plutôt fluette et indolente, a trouvé l’énergie pour sauver son enfant. D’autant qu’elle a dû courir aussi après l’accouchement, le bébé dans les bras et la douleur au ventre. Des soldats encerclaient le village, lâchaient des rafales de mitraillette sur tout ce qui bougeait encore. C’est peut-être ça le mystère des mères, une résistance à nulle autre pareille en situation de chaos, mais je n’y crois pas beaucoup, dit Svetlana. Je ne me raconte pas d’histoires. Une chose est sûre pourtant : si la course à pied a pris autant de place dans mon existence, c’est parce que ma mère a couru. Et couru. Elle a couru jusqu’aux limites de la mort.

Tous les matins en effet, à sept heures, qu’il brume ou qu’il vente, que le soleil soit de plomb ou de papier mâché, Svetlana sort de chez elle en short et baskets connectées puis court jusqu’au jardin public où elle pratique avec application toutes sortes d’étirements musculaires sur des espaliers. Cela fait, après une longue rasade d’eau métabolisée, elle court pendant deux heures sans jamais s’arrêter. Le soir à dix-neuf heures, et toujours quelque soient les conditions météorologiques, la course reprend sur le même rythme, réglée comme un mouvement pendulaire.

C’est justement au jardin public que j’ai fait la connaissance de Svetlana.  Sur  mon  écran  de  contrôle. J’étais  occupé  à  modéliser l’espace floral d’un massif quand son visage tendu par l’effort est apparu à l’image. Concentré sur mon travail, j’aurais dû chasser l’intruse d’un clic. Mais quelque chose m’a retenu. Je ne sais pas comment vous l’expliquer car le visage de Svetlana, sans être laid, loin de là, n’est pas d’une beauté confondante. J’ai confié la modélisation de l’espace floral à Rov, qui est notre architecte, et je n’ai plus quitté mon écran des yeux. Svetlana court d’une façon qui n’appartient qu’à elle. Je n’ai pourtant aucun élément de comparaison. Cette façon particulière tient peut-être au délié des mouvements, plus présent à l’image. Dans une tension qui pourrait se rompre à chaque instant. Etant si peu sûr de ce que j’avance, je peux dire aussi que Svetlana court d’une façon qui n’appartient qu’à moi. J’ai pris un goût démesuré à la regarder courir sur mon écran de contrôle. J’ai repassé cent fois les images avant de m’endormir dans ma remise. 

(image de Brigitte Giraud)