Qui êtes-vous ?

Mon blog est celui d'un butineur effaré dans tous les champs du savoir. Et c'est ce même butinage qui m'a conduit à écrire des livres.

vendredi 31 juillet 2026

L'énigme du beurnonsiot


Beurnonsiot  est une interjection ou un vocable à valeur interjective que j'ai beaucoup entendu en mes enfances charentaises chez les paysans qui me gardaient par les vaux et les veaux. Je le traduis par : beurk, dégueulasse, horrible, répugnant. Et l'IA, appelée en renfort, me dit que ça peut aussi signifier "zut" avec une autre orthographe : "beurnocion". Ma grand-mère l'employait souvent. Sa parladure charentaise était vraisemblablement un mixte de poitevin et de saintongeais. De fait, il n'était pas nécessaire qu'elle ait aperçu quelque charogne infâme macérant sous un fourré pour qu'elle l'utilise. L'expression avait probablement chez elle une fonction phatique, cette scansion-là, qui participe au bruissement de la langue. Donc, je ne pouvais pas toujours la contextualiser. Et j'étais d'autant plus intrigué. Porté par tous les imaginaires surgis des combes et des marais, des fumiers dans les cours où crissaient des courtilières, des poches ouateuses sous le ventre des araignées. 

Une autre expression m'a longtemps tracassé : "la treu est pourchaude". La treu était évidemment la truie dont on attendait qu'elle engendrât moult porcelets qui, devenus bien rondelets, se transformeraient en pécunes. Quant à "pourchaude", sans doute faut-il deviner que son comportement, peut-être trémoussant-gigotant, la faisait pour chaude, soit disponible à la plus fructueuse des fécondités.

Voilà. Je sais pas vraiment pourquoi je raconte tout ça. C'est que vieillissant au point de perdre la tête, je retombe en enfance, comme on disait aussi sous les basses solives des cuisines fermières quand un bougre marmottait avec ses draps gris dans une chambre sans feu.

Photo : érable du Japon en convalescence sous un parasol dans notre jardin qui nous cultive nonobstant les moustiques changés en tigres. 

Antonio Machado, Voilà la terre de Soria


Quand j'ai découvert la langue espagnole en classe de quatrième, il y avait des manuels avec des textes littéraires ; cela bien sûr n'existe plus... Je crois me souvenir qu'il y avait un extrait de Campos de Soria, de Machado. On ne se contentait pas, alors, d'un apprentissage strictement utilitaire. L'âme de la langue avait aussi droit de cité et c'était bon pour un rêveur de mon acabit. Qui cherchait la sienne.

 

 

 

Voilà la terre de Soria aride et froide.

Par les collines et les montagnes chauves,

des petits prés verts, des coteaux cendreux,

passe le printemps

qui dépose entre les herbes odorantes

ses minuscules marguerites blanches.

La terre ne revit pas, les champs rêvent.

Dans l'avril naissant elle est neigeuse

l'échine du Moncayo ; 

le marcheur garde en son écharpe

le cou et la bouche enveloppés, et les bergers

passent couverts de leurs capes longues. 

 

mercredi 29 juillet 2026

Antonio Machado, J'ai arpenté tant de chemins


Je retrouve, ému, Poesías completas de Machado que je m'offris le 26 décembre 1974 à Santander lors d'un séjour linguistique. Je me divertis à traduire son poème He andado muchos caminos, qui fait partie de son ensemble Soledades et a été mis en musique par Joan Manuel Serrat.

J'ai arpenté tant de chemins,

ouvert tant de sentiers ;

j'ai navigué sur cent mers

et abordé cent rivages. 

En tous lieux j'ai vu

des caravanes de tristesse,

des orgueilleux, des mélancoliques,

des ivrognes à ombre noire,  

et de gros pédants en coulisse

qui regardent, se taisent, et pensent

qu'ils savent, puisqu'ils ne boivent pas

le vin dans les tavernes. 

Mauvaises gens qui cheminent

et empestent la terre...

Et j'ai vu en tous lieux

des gens qui dansent ou jouent

quand ils peuvent, et besognent

leurs quatre lopins de terre.

Jamais, s'ils arrivent quelque part,

ils ne demandent où c'est.

Quand ils cheminent, ils chevauchent

à dos de mule vieille,

et ne connaissent pas la vitesse,

pas même les jours de fête. 

Là où il y a du vin, ils boivent du vin ;

là où il n'y a pas de vin, de l'eau fraîche.

Ce sont de bonnes gens qui vivent,

qui travaillent et passent en rêvant,

puis, un jour comme il y en a tant,

ils se reposent sous la terre. 

NB : J'ai traduit "al paño" par "en coulisse". Le dictionnaire de l'académie royale propose ceci : "En una representación, detrás de un bastidor ocultándose del público. El actor habla al paño. Les pédants, confits dans leur prétendu savoir, ne se mélangent pas au petit peuple. Ils restent en coulisse, invisibles, et croient tirer les ficelles des pantins. 

J'ai traduit ce poème en pensant à Françoise Élian  qui a traduit-interprété Le Romancero gitano de Lorca, publié aux éditions Tango girafe. Voir mon article sur son travail de patience dans la capture des langues.

 

 

J.M. Coetze, Michael K, sa vie, son temps


Michael K est né avec un bec de lièvre et un esprit simple. Trop simple ? Il a reçu dans une institution une éducation très élémentaire et pratique : "balayer, récurer, faire les lits et la vaisselle, confectionner des paniers en vannerie, travailler le bois, manier la pelle et la pioche".

À quinze ans, il devient jardinier puis gardien de nuit aux toilettes publiques. À trente ans, il reçoit un message de sa mère malade. Elle souhaite, avant de mourir, retrouver la ferme où son enfance heureuse a grandi. Mais c'est loin et le pays est plongé dans la guerre civile. Il faut un visa pour passer d'une province à une autre et Michael échoue à en obtenir un. Il bricole tant bien que mal une brouette dans laquelle sa mère peut s'allonger et les voilà partis. Un périple dangereux. Comment échapper aux miliciens de tous bords, aux détrousseurs professionnels, aux méfiants invétérés prêts à dégainer  ? Comment subsister même si la mère, femme de ménage toute sa vie, emporte quelques menues économies ?

L'aventure ne tarde pas à tourner court. Dans un hôpital débordé, Michael assiste impuissant à la mort de sa génitrice et récupère ses cendres. Il continue seul le voyage, tenant serrés contre lui l'urne funéraire. Il finit par découvrir une ferme abandonnée avec un réservoir d'eau dont la pompe fonctionne encore, il s'y cache, aménage un réduit semi-souterrain, dépèce une chèvre pour manger, plante des graines de potiron et ensevelit les cendres de sa mère. Avant d'être délogé par un prétendu petit-fils des fermiers disparus, qui ferait bien de lui son valet. Michael refuse cette domination que son instinct flaire. L'errance reprend, qui le conduit à l'incarcération dans un camp de travail très concentrationnaire...

Michael résiste à l'oppression avec son esprit simple, sans trop de mots, sans trop de gestes. Il peut faire penser au Bartelby de Melville. Sa façon à lui d'être libre au cœur des épouvantes. Qu'il exprime en parlant avec un médecin militaire fasciné par ses représentations au point de lui écrire une longue lettre.

Voilà un roman absolument poignant avec une grande portée philosophique, indispensable pour aborder ce que force et fragilité font de la condition humaine. 

Extraits :

 "Je pourrais vivre ici pour toujours... Rien n'arriverait, chaque jour serait identique au jour d'avant, il n'y aurait rien à dire... Il comprenait que des gens aient fait retraite en ce lieu, qu'ils aient enfermé entre des clôtures des centaines d'arpents de silence..."

"Il ne se voyait pas comme dans un corps pesant qui laissait des traces derrière lui ; dans la mesure où il avait une image de lui-même, c'était celle d'une poussière à la surface d'une terre trop profondément endormie pour remarquer le grattement des pattes de fourmi, le grincement des dents de papillon, l'effritement des mottes." 

"Toujours, quand il tenta de s'expliquer devant lui-même, il subsista un fossé, un trou, une obscurité devant quoi son entendement se cabrait, qu'il était inutile de chercher à combler avec des mots. Les mots étaient engloutis, le fossé restait. Son histoire fut toujours une histoire trouée ; pas la bonne histoire, jamais la bonne histoire."

 

Ce dernier extrait me ressemble beaucoup mais sans la sagesse de l'esprit simple de Michael, puisque je cherche encore à combler le trou avec des mots. 

Michael K, sa vie, son temps de J.M. Coetzee est disponible en Points Seuil. 

lundi 27 juillet 2026

Je suis boomer et je leur dis merde.

Ben oui, je suis boomer. Trop la chance d'être né au mitan des années cinquante. Un pays en paix et en croissance économique. Une école qui permettait encore aux petites gens de s'élever un peu avec seulement le bac. Des services sociaux bien dotés en pécunes et j'en ai profité à ce qu'on appelait l'Assistance publique. Et puis, hein, y'avait pas encore toutes ces angoisses qui traversent aujourd'hui le corps social, assorties de tant de replis identitaires, de tant de violences par tous les azimuts, de tant de défaites de la pensée conjonctive chère à Edgar Morin. Les années soixante-dix me furent doucement insouciantes. Mes lendemains n'étaient pas enténébrés. Je suis devenu instituteur et j'ai rencontré ma compagne également maîtresse d'école. Nous avons travaillé pendant quarante ans dans des quartiers en déshérence. Nous avons eu la volonté d'apporter aux enfants ce que la culture fait de mieux pour donner plus de sens aux savoirs élémentaires. L'évaluation ne sévissait pas encore à tous les étages de la chaîne éducative... Avec le fruit de notre labeur, nous avons pu acheter une maison à un prix raisonnable et nous avons fini de rembourser le crédit. Nous  possédons même quelques économies en prévision des coups durs, (changer la bagnole en fin de course, la chaudière exsangue, repeindre un mur ou deux, réparer un parquet...).

Les boomers sont aujourd'hui la cible des argentiers et de leurs larbins politicards. Ils ne sont plus rentables. Leurs retraites sont trop élevées, (2100 euros en ce qui me concerne), leurs bas de laine dorment sur des comptes (mal rémunérés) alors qu'ils pourraient irriguer les flux financiers mondiaux, leurs prises en charge chez le médecin et à l'hôpital coûtent une blinde et, de surcroît, ils vivent beaucoup trop longtemps.

Tous les jours, sur les circuits bouclés de l'info permanente, vous pouvez entendre Thierry Breton, Philippe Juvin, Agnès Verdier-Molinié, Franz-Olivier Giesbert, Luc Ferry, Christine Lagarde, Patrick Martin pleurer en chœur. Ces gens-là, et il y en a beaucoup d'autres à lécher le cul du sérénissime capital, gagnent en moyenne quinze mille à trente mille euros par mois, (retraites, prestations de conseils, conférences, publications à fort tirage, jetons de présence, etc). Des boomers aussi, quoi, mais du dessus du panier. Des libéraux conformes qui savent murmurer à l'oreille des milliardaires, le plus souvent de droite mais il y en a aussi à gauche, faut pas être naïf ! À force de verser dans la litanie, ils finissent par convaincre les jeunes générations que nous sommes coupables de tous les maux, au risque de créer une rupture irréversible du lien. Et si en plus le boomer incriminé n'est pas tellement français de souche, ça craint carrément... 

Voilà le constat. Les actuelles tensions géopolitiques, sociales et sociétales (masculinisme, homophobie, rejet de la culture dite des humanités, fondamentalismes religieux...) vont l'aggraver. L'infâme boomer cancéreux que je suis va devoir cracher au bassinet. Entre l'augmentation des franchises médicales et le rabotage de ma retraite, je vais perdre de 150 à 200 euros par mois. Cependant que nos altesses possédantes vont se gaver davantage. N'étant guère poussé à la consommation, je serai pas trop "impacté", comme ils disent. Mais pensons à tous ceux qui ont 1500 balles par mois et souvent moins alors qu'ils ont un loyer à payer, qui rognent chaque jour sur leurs dépenses alimentaires et de santé et partent jamais en vacances. Comment croire une nanoseconde qu'ils seront épargnés par le hachoir financier ?

Alors, à tous les individus cités plus haut, je leur crache pas à la gueule biscotte la violence est inféconde. Mais, sans tonitruer, je leur dis merde. Et re merde !

samedi 25 juillet 2026

F. Duprat, La tour de Babibel

  


Quand le soleil ouvre la bouche et montre les dents, c'est que rien ne va plus entre l'animal et l'humain. Mais les jeux du je ne sont pas faits pour autant, loin s'en faut. La tour de Babibel de Frédéric Duprat, recueil de dessins où la loufoquerie côtoie l'inquiétude ontologique de l'être (étant et n'étant pas) en témoigne.

Le regard devine sous les traits de l'artiste le corps chimérique dès la galerie des visages en préambule. Bien des nez, parfois busqués, s'y trouvent en embuscade, et subodorent les très anciens mystères de l'imago en ses métamorphoses. Dévorantes, forcément dévorantes... La couleur des poumons sur la couverture efface les striures sanguines de l'organe, dessine une peau lisse et onctueuse apprêtée à la manducation. Aussi le corps apparaît-il souvent démembré, dépecé. Des bras sectionnés, des mains suffoquées par la fibre des nuages, des doigts isolés trouant la matière comme des vers de terre, des ongles égarés en leur Coucher de lunule disent l'empêchement primordial de faire corps avec le corps. Et même les femmes enceintes ont les dents de la mort. Peut-on imaginer que cette mâchoire carnassière pétrit jusqu'aux noyaux cellulaires du fœtus ? Sait-on jamais vraiment qui mange qui dans les milliards de représentations du vivant, la plupart inconnaissables ? Les lombrics en savent peut-être un peu quelque chose. Ou la semence de l'androgyne Aladin avec son génie facétieux. Ou, encore, la longue langue du soleil immémorial en ses lècheries orgasmiques...

Alors, justement, venons-en à la langue. Celle qui parle et narre jusque dans les narines à la Estación de la Nariz (gare du nez). La lettre X, notamment, n'est pas un lieu sûr. Elle n'a "ni queue ni tête", seulement des mains à secourir et des pieds posés sur un moût vaporeux. Et même l'alphabet ne lui réussit pas. Le savoir qu'elle brandit, chromosomique ou pas, est tellement vain. Tant et si bien que le point d'interrogation, en son improbable gestation, se change en un mur difficilement franchissable. L'humain passe à côté avec sa tête sans visage et l'ignore. Cependant que l'écrivain bataille, sa flamberge fait profil bas, le duel avec l'art est perdu d'avance comme disait Baudelaire. La tour de Babibel ne nourrit pas mieux que la tour de Babel. Tout ça, mais quel ça ? finit en cacaboudha. Des suints et des étrons qui empestent l'au-delà, sur l'illusion d'un piédestal perdu dans l'immensité.

Et pourtant il faut faire, se tenir dans l'agir qui retarde la chute. Tirer des fils à funambules qui affabulent, user l'égoïne et le harpon à figure de poisson, chercher les gestes du marteau et du scotch mollusque, inventer sur les pas du chemin les conjonctions qui tiennent ensemble la chair et le penser. Narcisse, croyons-y, s'en portera moins mal dans le stade du miroir. Qu'ils se trouvent sous les eaux ou sur les ridules de la houle, les signes du visage restent dans leur énigme. À commencer par celui de l'artiste lui-même. S'en va-t-il vers l'effacement comme son prénom réduit à l'initiale sur la couverture du livre ? Apparition-disparition, cette éternité-là, qui anime tout mouvement sur la terre comme au ciel...

L'œuvre dessiné de Frédéric Duprat, directeur adjoint de l'école supérieure d'art du Pays Basque, s'accompagne de plusieurs techniques mixtes, photographies retouchées et éléments d'infographie. L'ouvrage a été publié par le Fonds Régional d'Art Contemporain Collection Aquitaine en 1998. Certains dessins ont paru dans Le Monde au courant des années 2000. 

Extraits :

 




samedi 18 juillet 2026

Butiner, encore, chez Montaigne


"Il semble que l'âme ébranlée et émue se perde en soi-même si on ne lui donne prise et qu'il faut toujours lui fournir un objet vers lequel se diriger et agir."

*

 "Ce n'est pas une âme, ce n'est pas un corps qu'on dresse : c'est un homme. Il ne faut pas les traiter séparément."

*

"Il se faut réserver une arrière-boutique toute nôtre, toute franche, en laquelle nous établissions notre vraie liberté et notre principale retraite et solitude."

*

"Notre désir est irrésolu et incertain : il ne sait rien tenir, ni rien jouir de bonne façon."

*

"Nous sommes tous faits de lopins et d'une organisation si informe et diverse que chaque pièce, chaque moment, joue sa partie. Et il se trouve autant de différence de nous à nous-même, que de nous à autrui."

*

"C'est une épineuse entreprise, et plus qu'il ne semble, de suivre une allure aussi vagabonde que celle de notre esprit ; de pénétrer les profondeurs opaques de ses replis internes ; de distinguer et de fixer tant de menus airs de ses agitations." 

J'ai butiné ces extraits chronologiquement et sans intention préalablement claire. Le choix du premier extrait, si c'en est un, de choix, a déterminé la venue des autres. Ils disent l'absolue "modernité" de Montaigne en ces temps obscurs de dichotomies que nous vivons. Dans le maillage étroit du palpable et de l'impalpable. Ah ! C'est que nous avons tant de "lopins" en nous, chacun tirant de hue à dia, et tant de "replis internes" que la science n'a pas fini de découvrir !

L'hippocampe de Mouguerre, avec ses scissures dans le pays Basque, exprime peut-être cet "objet vers lequel se diriger et agir". 

 

mercredi 15 juillet 2026

Relire Moderato cantabile

 


J'ai lu Moderato cantabile de Marguerite Duras en 1978. Je ne me souvenais que du nom de la prof de piano, mademoiselle Giraud. Je croyais que la ville portuaire était celle de Blaye au nord de la Gironde alors que c'est le film qui a été tourné là-bas.

Tous les vendredis Anne Desbaresdes conduit son fils réticent chez cette vieille demoiselle qui supporte très mal que l'enfant, pourtant appliqué à ses gammes, refuse de se souvenir de l'expression moderato cantabile. La mère assiste aux leçons, écoute les sirènes des bateaux et des usines parmi les rumeurs océanes. Elle est un peu absente à elle-même, dans son corps comme dans sa langue. Marguerite Duras aimait beaucoup ces personnages-là, en aparté du réel ; Lol V. Stein en témoigne.

Un jour, dans le bar au-dessous de l'appartement de mademoiselle Giraud, des cris, des affolements. Un homme vient de tuer sa femme puis s'allonge auprès d'elle, sanglotant. Un meurtre très étrange qui hante Anne au plus profond de son ennui. Elle se met à fréquenter le bar. Elle se met à parler avec un ancien employé de l'usine dont son mari est propriétaire. Elle se met à boire du vin, trop de vin, ses mains en tremblent. 

Une conversation se déplie. À trous. À solitudes. Traversée toujours par les grommellements des cargos, les hululements qui ponctuent les heures de débauche, les tumultes des ouvriers au comptoir du bistrot. Cependant que l'enfant s'amuse sur le trottoir, avec seulement quelques apparitions effacées. Anne Desbaresdes, qui a tant souffert en accouchant, aime-t-elle son fils ?  Aime-t-elle "les troènes qui crient en été" dans sa trop grande maison près du boulevard de la Mer ?

Une histoire d'amour peut-elle se nouer entre elle et Chauvin dont on apprend le nom très tard dans le livre ? Pourquoi Marguerite Duras a-t-elle mis autant de temps à le nommer ? Et c'est tout le mystère des empêchements qui nous séduit. Même les mains qui échouent à se toucher sur la table du bar sont comme des chairs mortes. Il y a tant de façons de mourir...

samedi 11 juillet 2026

Ecrire en espagnol, 4

 


El paísaje no puede existir

Sin nuestra mirada

No se da al hombre apresurado

Ni a la mente llena de cifras

Ni al deseo de posesión

Se da a la lentitud del camino

Que hace la lentitud de las palabras

En las cuales permanece

 

 

 

 

Una piedra sola en el camino

Y todo se borra alrededor

No es magía

No es voluntad de la mirada

Es el poder de la piedra

Desde que existen las piedras

Contener el todo y la nada

Hasta la materia de mis pasos

Igualmente borrados

 

Irme de noche por la ciudad

Mi andar no está seguro

Pisando las sombras

No sé si vienen de las aceras

O del río cercano

No sé las palabras que dicen

A las piedras olvidadas

Bajo los bancos de los parques

Y mi poema se queda mudo

Sin cuerpo seguro

 

Andar con la amada soñando

Sus ojos parpadean como alas blancas

Y la ciudad es una isla abierta

A nuestras manos apretadas

Y el sueño de la amada es mío

Volando volando

La muerte no aparece cuando soñamos

Así unidos

Es tan paciente en sus corredores

 

De piedra en piedra

De pregunta en pregunta

Sea cual sea el cuerpo

De las unas y de las otras

Solas o juntas en lo de pensar

Las palabras no se dejan acercar

Saben tanto de nosotros

Este tanto que nos despoja

 

La ciudad en obras

El brazo de una muñeca sale de la tierra

Y su memoria grita

Un ojo de vidrio sale de la tierra

Y su memoria grita

El fémur de un perro sale de la tierra

Y su memoria grita

Tres memorias revueltas

El ruido de las máquinas no las apaga

Las pantallas también no las apagan

Sobrevirán al hormigón y al hierro

Sobrevirán al fracaso de las guerras

Al último hombre también sobrevirán

 

En la parada del tranvía

La luz se asusta del silencio

Cayendo como un martillo

Pasa la imagen ya vista

De la mujer desdichada

Hablando con sus fantasmas

Empuja un cochecito viejo

Cuyas ruedas chillan y chillan

Adentro una cabeza de plástico

Que no tiene sonrisa

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Pascal Quignard, Les solidarités mystérieuses


 " Elle avança la main.

Elle prit la main toute froide, si légère, dans sa paume.

Elle caressa les os si fins sous la peau de sa main.

Elle caressa la peau si douce, si friable, comme de la crêpe dentelle, des morts.

Elle caressa un à un les doigts si minces morts."

Cet extrait (page 168 édition folio) de Les Solidarités mystérieuses reflète l'essentiel  du style de Pascal Quignard dans ce roman que j'ai grand plaisir à redécouvrir. On y trouve tant d'anaphores et d'épiphores, et même des symploques comme dans les deux dernières phrases qui ressemblent à des vers. Pour dire les obsessions de Claire, anorexique mal repentie comme son créateur et sujette à de subits accès de larmes, à des crises d'angoisse, à des disparitions dans les paysages d'eaux et de landes, en surplomb de la falaise ou blottis derrière des frondaisons. 

Mais qui est vraiment Claire, si peu solidaire avec elle-même ? Pourquoi retourne-t-elle dans la Bretagne de son enfance confiée à son oncle fermier après la mort prématurée de ses parents ? Quel lien obscur entretient-elle avec Madame Ladon qui fut son professeur de piano ? Et, surtout, comment expliquer sa relation avec Simon, pharmacien et maire du village, marié et père de deux enfants ? Le frère de Claire, Paul, essaie de lever un coin du voile, aussitôt retombé sur l'énigme d'être tout en n'étant pas, pétrie par "le désespoir amoureux de la vie" dont parle Brigitte Giraud dans son essai éponyme...

Lisez ou relisez ce roman fragmentaire ou récit étoilé. Avec ses longs travellings sur les personnages dans leurs déplacements, ses dialogues nus, ses phrases brèves accumulées comme la pierraille dévalant les à-pics ouverts à la houle, ses correspondances nombreuses avec le ciel, la terre et l'eau, ses accents durassiens aussi, etc. 

Le désespoir amoureux de la vie de Brigitte Giraud a été publié aux éditions Le Bord de L'eau en 2009.