Qui êtes-vous ?

Mon blog est celui d'un butineur effaré dans tous les champs du savoir. Et c'est ce même butinage qui m'a conduit à écrire des livres.

mercredi 25 février 2026

Poème contemporain avec un peu de vieux

 


Ô la douceur d'un impromptu à kiffer

Au passage des pimprenelles sur leur trottinette

Je les vois qui scrollent avec le vent

Les stories des copines et je rigole

Où donc allez-vous ainsi donzelles échevelées

En ce siècle déjà poussif

Vos lifes ne sont-elles pas rabougries

Sur vos écrans sans paysage 

Et passent aussi des skins au crâne tatoué

Sur des motos noires

Hérissées de flamberges

Et je flippe à donf qu'ils me matent

Et je m'invente un trou de souris

Ou de cancrelat

Pour enterrer ma tête à hue et à dia

Trop pleine de vieilles philosophies 

Qui bousculent mes mots en débandade

Alors je reste avec l'image des pimprenelles

Elles vont en cohortes s'empiffrer de kebabs

Chez Burger King où tout dégouline

Mais elles sont bien mignonnettes  

Et ça suffit à ma comprenette

Même si Burger King ça pue d'la graisse 

NB : Gabrielle d'Estrées, née en 1573, avait à peu près vingt ans quand le tableau a été peint. C'était donc bien une pimprenelle.

mardi 24 février 2026

Denis Tellier, Aux chiens de me revenir


D'emblée le lecteur est interpellé par le narrateur qui [erre non loin de cet étrange lieu]. Il imagine son attelage improbable, "une vieille dame empaillée" en tenant les rênes. Puis la réalité se dissout dans la somnolence des cerveaux. Le narrateur s'efface peu à peu.   Seul demeure le chemin qui mène au hameau ; (et le mot hameau est presque démesuré), avec son église sans clocher. Toute la place est désormais occupée par Émilien. Mais sait-il vraiment où elle est ? Peut-on le savoir quand on se déclare "heureux propriétaire d'une centaine d'hectares de brouillard" ?

Émilien vit seul dans la ferme de sa mère morte ; il a deux chevaux et quelques poules, deux canards. Aucune porte ne sépare l'écurie de la cuisine. Aucune porte non plus entre ses travaux de journalier chez les paysans à l'entour et ses souvenirs de la guerre en 1915, dans les Ardennes et le long de la Meuse. Alors il retrouve ses cahiers d'écolier, ses longues lignes de voyelles laborieusement déposées. Un jour, il écrit "un mot attaché : pirouette" et tout un récit s'enroule, se déroule. Des poésies à fredonner l'émaillent çà et là et parfois s'y invite un comique troupier, rehaussé par les dictons de Mme Eugénie qui ont bercé son enfance si proche, si lointaine...

Le lecteur découvre la rudesse de cette vie campagnarde encore assourdie par le fracas des armes. "L'homme fourbu pissait en marchant dans les sillons ourlés du labour, il trébuchait sur le sol en remous, séparant pour l'étouffer à jamais la nichée du mulot des champs." L'homme si exténué qu'on ne sait plus si c'est lui ou son cheval qui hennit.

Et la condition des femmes est pire. "Les grosses lessives à taper dans le lavoir... Nourrir la volaille tapageuse... Compter les patates dans la cave... Arracher les petits poireaux pour les repiquer, biner les haricots, aérer la literie des commis, traire les vaches, recoudre les chaussettes à l'œuf de bois". Tant et si bien qu'elles mangent debout, comme des bêtes, et c'est aussi comme des bêtes qu'elles se font trousser, le dimanche après-midi. L'homme n'a pas que l'estomac plein, il a besoin de se vider en [gueulant comme un charretier, transpirant dans ses bottes]. 

Cependant que les maîtres en bedaine se prélassent après la messe, avec le soutien ardent de l'archevêché. "Ils sentaient à la fois la naphtaline, la sacristie humide, et le vieil évangile délabré. Ils puaient l'immobilité."

Ces mêmes maîtres, les petits surtout, qu'on retrouve sur le front mais pas exactement en première ligne. Émilien raconte "le regard d'aigle d'un adjudant de compagnie chargé de la répartition du tissu militaire". Il faut économiser la bande molletière. Le caporal fourrier est tenu à l'œil. Puis il évoque l'armurier qui lui remet son Lebel avec un trait d'humour saillant : "Il m'a dit aussi qu'un fusil, c'est comme une femme, qu'il faut le tenir à deux mains, et que je le graisse bien." S'en suit une conversation avec un sous-officier de l'École des poudres, "un peigne-cul... bien propre sur lui, pas du tout poilu". Quant à l'adjudant Briquette, il motive ainsi ses troupes qui lambinent : "L'armée vous habille gratuitement comme il faut et sans différence, alors vous pouvez essayer d'y penser, s'il vous reste un bout de fil de laine qui traîne dans votre tête !"

Et il y a des maîtresses aussi, la Grande Yvonne en est une, austère jusque dans les plis de ses rondeurs. Elle connaît la vie et les hommes. Elle sait les remettre à leur place et quand elle les commande, il ferait beau voir que l'un d'eux s'avisât de minauder. Elle a les mots qu'il faut pour ça et pour la littérature aussi. Il lui arrive de s'attendrir en déclamant des vers de Victor Hugo, en récitant des phrases apprises dans Les Confessions de Rousseau, mais la tendresse passe vite. Il y a de l'ouvrage à diriger et, comble de malheur, son vieux père a disparu dans une tempête de neige, "en savates, avec seulement son petit tricot sur le dos". La maréchaussée enquête, de ferme en ferme, parmi les fondrières et les brumes. Émilien en a "des idées noires". A-t-il vraiment vu "des ombres humaines disparaître derrière la grange...? Et il se remémore les histoires que lui racontait le vieil édenté. Celle, par exemple, du "corbeau qui sculptait à coups de bec des natures mortes dans des betteraves fourragères". De quoi abreuver, encore et encore, ses poèmes, ses récits traversés de rimes intérieures comme si quelques endophasies montées des foins ou des tranchées tenaient la plume. Pour tenir le coup jusqu'au bout, avec un peu de joie au passage de l'oie. À moins que...

Aux chiens de me revenir est un roman qui témoigne magistralement d'un monde rural progressivement disparu dans les années soixante-dix et quatre-vingt. Restent quelques survivants pour porter encore ses mythes et légendes, ses récits et proverbes d'avant les remembrements et les intrusions techno-médiatiques. Le lecteur imprégné des contes villageois par pacages et coteaux, berges et combes, avec leurs clochers encore debout mais sans messe tous les dimanches, comprendra vite que le livre de Denis Tellier a été écrit du dedans. Les expressions bruissantes qu'il met à la bouche d'Émilien, dans la pauvreté qui grandit la langue en ses désemparements comme en ses humours, ne trompent pas. L'auteur a peut-être lu La vie d'un simple d'Émile Guillemin qui narre l'existence d'un métayer au milieu du dix-neuvième siècle, et, probablement, ces romans de Giono qu'on dit champêtres. Sans doute a-t-il puisé dans quelques archives les étapes réglementaires de l'équipement du soldat de la guerre de quatorze, mémoire familiale à l'appui. Dans le village ardennais de Grandpré, une plaque rend hommage aux 4 Frères Tellier, Émile-Eugène-Léon, Morts au champ d'honneur, et à Auguste, Mort pour la France le 11 novembre 1943. Enfin, est évoqué le sort de Georges. Rescapé de la deuxième guerre après 4 évasions d'un camp de STO, ce dernier meurt en 1957, "écrasé entre le timon d'une charrette de fumier et un tracteur".

Penchons-nous maintenant sur la teneur poétique de l'écriture de Denis Tellier. On y trouve parfois des accents proches de celle d'Emmanuel Échivard évoquant lui aussi la monstrueuse boucherie du Chemin des Dames dans À quel moment du village (éditions Cheyne). Les paysages y vont comme des personnages avec des plaintes en écho à celle des paysans et le lecteur devine un souffle d'élégie : "Dans la plaine, le vent redoublait horizontalement. Il burinait les laboureurs courbés, loin des terres, causant ces rides profondes où tout dégoulinait, les chiques de tabac, la morve claire de l'hiver, les eaux de pluie par ruissellement. Car, tôt ou tard, une averse redoublait, elle affouillait leurs mains lacérées de gerçures, déformées et dures ; terre à terre, elles se cicatrisaient dans l'argile boueuse, mains usées, elles retenaient encore dans le vide des emmanchures imaginaires de pioche, de fourche, des queues de brabant."

Pour terminer, ces quelques mots d'Émilien, lucide en ses effrois :

 

Je ne veux pas être enterré avec les hommes

Je ne veux pas être enterré avec les hommes

Pas enterré avec les hommes

Je veux être enterré avec les chevaux

Enterré avec les chevaux

Au milieu de leurs boyaux

Au milieu de leurs boyaux

De leurs boyaux

Avec leurs grands os

Leurs grands os

Leurs os

Comme ça

Comme ça

ça

Les hommes sont trop bêtes

 

Aux chiens de me revenir de Denis Tellier est publié aux éditions Fables fertiles. Il compte 171 pages et coûte 17, 50 €

 

 

vendredi 20 février 2026

Arno Calleja, Le blanc de l'oeil


Parfois, dans les groupes de parole, il y a des invités-surprise et ils sont d'autant plus surprenants que personne ne songerait à les inviter, même si, in fine, on ne parle que d'eux. Ici, en l'occurrence, c'est d'elle que l'on parle. Le lecteur comprendra vite de qui et de quoi il s'agit.

Dans le premier ensemble de Le blanc de l'œil, Arno Calleja nous fait entendre la voix de Blandine. Elle a des problèmes avec la boîte (la boîte, pas l'urne) qui contient les cendres de sa mère. À moins qu'elles n'en débordent... Et, bien sûr, la parole des autres membres du groupe se libère. Le dénommé Dave, lui, a opté pour une solution radicale : les manger, ces foutues cendres. Une cuillerée tous les matins dans un yaourt. Cependant que Delphine en dépose une pincée dans les pots des plantes exotiques de Jardiland, tous les matins aussi. Ce choix a son importance. Les plantes exotiques ne sont pas comme les autres tout en l'étant. Est-ce à dire que la disparition du père de l'endeuillée était exotique, ou exogène ? Et puis, quels chemins à traverser entre l'exogène et l'endogène ?

D'autant qu'il n'y a pas que les cendres qui sont problématiques. Les traces qui demeurent des défunts sur les téléphones et les réseaux sociaux, tout le monde y est confronté un jour ou l'autre. Effacer ou ne pas effacer ? Attendre ou ne pas attendre ? Qu'est-ce qui peut bien vivre encore autour d'un numéro fantôme si l'on tarde à passer à l'acte ? Qu'est-ce qui meurt une deuxième fois si au contraire on se dépêche ? Bref ! Comment s'arranger de tout ce Ça qui nous hante ?

C'est que, parfois, la hantise va loin, très loin. Le lecteur découvrira, sidéré, les témoignages de Renée, Joy, Guillaume... Puis Blandine de nouveau, avec une histoire d'œil [noirci mais en gardant un petit éclat blanc]. Il doit faire un drôle d'effet "sur la table de la cuisine".

Dans le troisième ensemble du livre, Olivier prend la parole. C'est un libre penseur, un militant de longue date de la pensée rationnelle. Seulement voilà ! D'étranges phénomènes ont lieu dans sa maison, dans son four électrique et même dans sa poche  en allant acheter son pain. Vraiment, il y a de quoi s'interroger "sur la synesthésie spatiale" et "la non-dégénérescence de l'énergie de l'atome". Olivier reste sceptique. Malgré les témoignages troublants de Philippe, Samuel et Daniel. Peut-être faut-il ouvrir l'œil sur les énigmes sidérales, inconnaissables, forcément inconnaissables. Mais où se trouve-t-il, cet œil ? Hum ! Essayons de ne pas être trop dérangés dans nos arrangements...

Car l'invitée-surprise du deuxième ensemble est très bavarde. De toute façon, il est impossible de la faire taire. Elle a tant à raconter depuis les commencements de l'humain. Ah ! Si on pouvait lui couper la tête comme autrefois on coupait celle des rois ! Si on pouvait démasquer enfin son vrai visage alors qu'elle ne montre que son dos, et de loin le plus souvent. Mais c'est un lointain bien proche, le moment venu. De nombreux artistes ont cherché à le saisir. El Greco, Goya y Lucientes en sa quinta del Sordo, Cézanne aussi, jusque dans ses fruits gisant au creux des porcelaines. Seuls les enfants et c'est [comment dire, gracieux], sont indifférents à toutes ces grimaces mal grimées. Évidemment, ça ne dure pas. Au début, "une petite fixette" y va de ses tarauds. Qui filent, qui filent au plus profond des chairs, et l'obsession dure longtemps. Surtout quand on devient parent... Donner la vie, on sait les conséquences, et personne n'y échappe.

Cela dit, le blanc de l'œil selon Blandine aurait pu venir sous la plume d'Edgar Poe et Baudelaire en ses fièvres, le traduisant, y aurait perdu la vue. L'écriture douce-amère d'Arno Calleja, entre ironie et sarcasme, nous ramène implacablement à notre condition fragile de roseau égaré et les yeux de votre serviteur s'emplissent de globules impénétrables.

Extrait :  

Dans la solitude

Aussi

Il paraît.

On pense à moi. 

 

En avion.

En traversant

Une épaisse masse de nuages

En avion.

Et que toute la carlingue

Vibre.

Éclate.

Dans les rêves aussi.

Les rêves où l'on perd

Ses dents : c'est moi.

Dans le travail

La besogne pénible

Dans la pauvreté

On pense à moi.

Beaucoup dans la pauvreté. 

 

Le blanc de l'œil d'Arno Calleja est publié aux éditions Vanloo, avec en couverture un graphisme signé Maxime Sudol. L'ouvrage compte 73 pages et coûte 14 €.

mercredi 18 février 2026

Les professions de foi en matière de poésie


Les professions de foi en matière de poésie me navrent autant que les professions de foi en matière de politique. C'est peut-être que, justement, elles en manquent prou, de matière. Elles sont un rien pisseuses, un zeste glaireuses, et ça dégouline entre les vers de terre livrés à l'atrabile.

Tenez ! cette profession-ci, lue naguère sur le réseau : "CONTREVENIR AUX STANDARDS EST UN DEVOIR EN POÉSIE." Et le commentateur, par ailleurs bon poète, en rajoute : "ET SE PRÉMUNIR CONTRE LA COMMUNAUTÉ ENCORE PLUS."

Le mot "devoir" immédiatement me hérisse. Les poils qui me sortent du nez sont tout de go des épées. Je me méfie. Qu'un poète s'affuble d'oripeaux staliniens, ça craint. Quant à la communauté, et c'est vrai qu'elle pue des fesses, notre auteur ne rêve que d'une chose : être adoubé par elle. Comme tout le monde, moi le premier, quoique modérément.

Et j'en vois défiler partout des professions en matière de poésie qui disent la prétendue grandeur des âmes. Sur la poésie et la liberté. Sur la poésie et la résistance. Sur la poésie et la cause des femmes. Etc.

Je me souviens que Carlos Fuentes a écrit : "La liberté, c'est du travail". Sur soi et contre soi. Sur la langue et contre la langue. "Un duel perdu d'avance", me rappelle Baudelaire à l'oreillette. Et c'est la condition même de l'existence de l'art. De l'élan qui nous pousse vers lui, pour apprivoiser un peu les énigmes fondamentales. Là est la liberté, dans la nécessaire déprise de soi qui accompagne l'aventure artistique. Inutile, donc, de se goberger de mots qui se la pètent !

Quant à la résistance, j'en ai déjà parlé ici. La poésie n'est pas plus ontologiquement résistante que d'autres formes d'expression. Je ne vais pas encore brocarder les intellocrates qui ne sortent jamais de leur pré carré tout en déclamant l'humanité souffrante. Mais je pense de nouveau à René Char, les armes à la main au plus près du feu. Et je pense aussi à ce propos de Romain Rolland : 'Un héros, c'est quelqu'un qui fait ce qu'il peut". 

J'aime l'idée du pouvoir-vouloir, plus subtile que son inverse. J'aime son agir dans l'ordinaire des jours. Je peux vouloir demander à mon voisin s'il a besoin d'aide alors que je ressens sa fatigue. Je peux vouloir transmettre un peu de culture à un adolescent perdu dans ses études. Je peux vouloir arrêter de me croire supérieur à autrui au prétexte que j'écris de la poésie que quasiment personne ne lit. Je peux, enfin, me souvenir du message de Camus selon lequel il y a plus à admirer qu'à mépriser chez l'humain. Voilà la résistance, humble, avec les mains dans le cambouis.

Venons-en maintenant à la poésie qui brandit comme un étendard la cause des femmes. Elle est évidemment légitime et nécessaire. Mais ses tics de langage titillent amplement mes commissures.  Puis-je dire sans me faire agonir que l'écriture inclusive c'est de la daube ?! Alors que les inégalités salariales persistent. Alors que les féminicides ne désarment pas et que le masculinisme le plus rétrograde retrouve droit de cité. 

Il m'arrive de croiser, lors de scènes ouvertes, quelques-unes de ces porte-drapeaux, ou porte-drapelles si elles préfèrent. Je constate parfois du talent et un engagement authentique. Quand il sait se détacher des rodomontades posturales. Quand il devine qu'un simple murmure peut durer plus longtemps qu'un cri de surcroit mal poussé. 

Voilà. C'est tout pour aujourd'hui. Je retourne à mes chats et à mes oiseaux, loin des assombries et des imprécations sur les tréteaux sans planches de la poésie qui lyrise et ésotérise. Peut-être écrirai-je deux ou trois vers, petits, petits, en espérant seulement qu'il ne seront pas des asticots bons à vermifuger. 

lundi 16 février 2026

Ecrire en espagnol, 3


Ben voilà ! Troisième livraison et tant pis si ça casse pas trois pattes à un canard. De toute façon, pour les avoir observés prou dans les étangs, patauds comme ils sont ces gredins, incapables d'articuler deux mots qui se tiennent, je me dis que moi non plus je casse pas trois pattes. Mais je m'amuse. Et ça me suffit pour traverser les assombries.

 

Los árboles de mi jardín escriben

Historias de hiedras temblorosas

De dónde vienen a dónde van

Con cuáles metáforas mentirosas

El misterio de la hiedra y de la piel

Estos nudos de raíces invisibles

Debajo de la tierra

O por encima de las nubes

El misterio del idioma sofocado

Desde los primeros cansancios

*

Y de repente se apagarán todas las luces

En la ciudad

Las pantallas también se apagarán

En la ciudad

Un grito de espanto acribillará las estrellas

Los mozos llenarán las cunetas

Con los sollozos más amargos

Desde las primeras memorias

Y yo me esconderé

En el parque de las ardillas

Hasta que me coja el sueño

Oscuridad por fuera

Oscuridad por dentro

Redonda como un anillo de hierro

O turbia como loda

Qué pasará si no vuelven las luces

En la ciudad

Cómo se arreglarán los ojos perdidos

Con la soledad

Sabrán ver las ardillas

Bailando con los cisnes

Y yo volviendo a mi cuerpo indolente

Cuántas miradas podrán conmigo

*

Cómo saber si estoy andando

Pensando

O si estoy pensando

Andando

Mis pasos son mis versos

Y mis versos son mis pasos

Y así es como desaparece mi cuerpo

En las sombras de la ciudad

No tiene más que su memoria borrada

Para ir sin caer en el olvido

Pasan algunas orillas muertas

De ríos secos

Con saltamontes rojos

Y hormigas lucientes

Pasan también los recuerdos

De un niño flaco

Buscando un camino

Entre las hierbas pisadas

Por su soledad

*

Recuerdo los rebaños de mis infancias

Manchas amarillas de corderos

Sobre los prados rizados de viento

Una abuela y un perro corrían detrás

Y siguen corriendo en mis sueños

Los corderos son como una ola

Entre las torres altas

La abuela tiene el pelo alado de las sirenas

Y el perro me mira

Con sus ojos de mármol blanco

Y yo no tengo ni piel ni cara

Así van por la ciudad

Mis infancias quebradas

Hasta la nada amarilla 

 

Imagen : una obra de mi amada, Brigitte Giraud 

 

lundi 9 février 2026

Le général de Gaulle et moi


J'ai découvert le général de Gaulle au début des années 1960, à la télévision. Chez une voisine où ma mémé et moi, nous allions voir La piste aux étoiles de Roger Lanzac. Voilà qui vous date un bonhomme plus sûrement que le carbone 14. Je me souviens aussi de la campagne électorale pour le présidentielle de 1965. 

La carrure du général. Les gestes du général. Le parler du général. Évidemment, je ne comprenais rien à ses apparitions. Je ne connaissais pas dans mon entourage d'homme aussi grand. Je ne connaissais pas d'individu dessinant l'espace avec autant de gestes. Quant à la langue, qu'elle murmurât ou tonnât, je n'en entendais pas le moindre mot tant ma piètre parladure baignait dans le patois charentais et poitevin.

Et cependant, tout de suite, j'ai aimé cet homme. Oh ! D'aucuns, peut-être à raison, diront que le général incarnait la figure paternelle qui manquait à mon histoire ! Quand ma mémé voulait m'ôter les gilets qu'elle me tricotait, elle me demandait de lever les bras et de dire : "Vive De Gaulle !" Ce à quoi je m'appliquais avec gourmandise car ses gilets, en leur mailles trop serrées, me gênaient prou aux entournures.

Le général est donc une figure qui a nourri mon imaginaire. Elle aurait pu s'estomper quand les premiers tarauds de l'adolescence me démangèrent mais ce ne fut pas le cas. En novembre 1970, j'étais en troisième, le directeur du collège vint dans le réfectoire et dit à la cantonade, de sa voix puissante : "Boudou, ton idole est morte". C'est donc que je clamais urbi et orbi cette querencia si particulière. Je ne m'en souviens pas. Déjà, égaré dans mes représentations du monde, je ne m'appartenais que par éclaircies.

Aujourd'hui, nonobstant quelques lucidités en historicité et en science politique, je reste un admirateur de l'homme du 18 juin et de la cinquième République naissante. Il détestait, comme Mauriac, la bourgeoisie des affaires si prompte en fourberies. Certes, il détestait aussi les communistes mais, en 1945, il sut se détacher de ses représentations pour asseoir autour d'une table les Résistants de tous les bords et créer avec eux la Sécurité sociale que nos actuels financiers cherchent à démanteler. En 1967, promouvant son referendum sur la participation, il déclara le capitalisme contraire aux intérêts de l'humain et insista sur le fait qu'il n'enrichit que ceux qui le possèdent. 

Et puis, ce n'est pas rien, il était homme de lettres. Il n'y eut que deux présidents hommes de lettres après lui : Georges Pompidou et François Mitterrand. Aujourd'hui, parmi les prétendants à l'élection de 2027, seuls deux candidats peuvent vraiment prétendre à cette distinction : Dominique de Villepin et Jean-Luc Mélenchon. 

Et puis, ce n'est pas rien non plus, il avait une tenue morale qui fait cruellement défaut de nos jours. S'il revenait, il terrasserait d'un froncement de sourcils le vermisseau Sarkozy, cet infâme profanateur de la mémoire du capitaine Dreyfus et, d'une chiquenaude bien appliquée, ferait rentrer le corrompu Fillon dans le ventre de sa mère qui aussitôt serait prise de nausées. Il tonnerait contre les menus ridicules des asticots Hollande et Macron. Puis, tutoyant Dieu, il le prierait d'expédier au plus profond des limbes les spectres bardelliens et leurs suppôts poutino-trumpistes. 

Tout cela dit, je ne me laisse pas bercer par la chanson douce des hagiographies. Le général a commis des erreurs et même des fautes. Les massacres de Sétif, Guelma et Kherrata en mai-juin 1945 sont une tache indélébile sur son gouvernement provisoire de l'époque. Par ailleurs, même si De Gaulle fut l'un des premiers à revendiquer la nécessité d'un État palestinien après la guerre des six jours en 1967, il tint des propos douteux sur le peuple juif "sûr de lui et dominateur".

Mon entourage affectif, qui ne manque pas de me charrier gentiment quand je fais état de mon affection pour le grand homme, sourira à la lecture de cet article. Il se trouvera aussi quelques personnes qui me traiteront encore d'anarchiste de droite. Je m'en barufle les ouillais. Je m'en tamponne joyeusement le coquillard. Et je me souviens, ému, de ce livre de Bakounine que j'annotais fiévreusement à dix-sept en mon lycée d'Angoulême au lieu de faire mes devoirs. Et je me souviens, toujours ému, du concert de Léo Ferré auquel j'assistai dans la même ville en février 1973. Les anarchistes, fils de rien ou de si peu. Les anarchistes défaits par les communistes à Barcelone pendant la guerre en 1936. Alors, droite ou gauche, il y a toujours un moment où ça pue quand [le pouvoir fait sous lui]. Et oui, quand je constate chaque jour le dépeçage grandissant de la langue, de la morale privée et publique, de la corruption endémique au nom de l'argent, des tyrannies algorithmiques, du déclinisme seriné sur C News, de la capitulation devant les impérialismes financiers des Arnault-Bolloré, j'ai la tentation de revenir à mes premières amours anarcho-poétiques. 

Voilà ! C'est tout pour aujourd'hui. Vive Bakounine et vive De Gaulle ! Vive la France et vive l'humain sous toutes les latitudes ! Y compris ma mémé ! 

 

Image intitulée Habitabilité exceptionnelle de la 4 CV Renault et parue dans Les années 50 d'Anne Bony aux Éditions du Regard en 1982. De la même auteure aux mêmes éditions, Les années 60, Les années 70 et Les années 80. Des ouvrages rares.

vendredi 6 février 2026

Eric Vuillard, Une sortie honorable, 2


Ce chapitre d'Une sortie honorable d'Éric Vuillard pétrifie le lecteur. En voici l'incipit fragmenté :

"Le 21 avril 1954, tandis que le corps expéditionnaire français est à l'agonie, le secrétaire d'État américain, John Foster Dulles, fit une visite éclair en France. Dulles et Bidault se retrouvèrent, quelques jours plus tard, au Quai d'Orsay, pour une petite réception.  Les voici assis côte à côte sur un canapé, devant une table laquée, posant pour Paris Match... L'ambiance est détendue, les hommes se connaissent et semblent s'apprécier.

On ignore si Bidault lui parla de Bergson, que Dulles admirait et dont il avait, jeune homme, suivi les cours lors d'une année qu'il dilapida à Paris ; mais ce fut, et de cela nous sommes certains, à l'occasion d'une ellipse régulière, qu'ils effectuaient pour la seconde fois en compagnie de deux ou trois secrétaires du Quai, que s'écartant soudain, formant un coude étrange, imprévu, Dulles, au plus incurvé de l'hyperbole, avec l'air le plus tortueux dont il était capable, se tourna brusquement vers Bidault :

"Et si je vous en donnais deux ?, lui lança-t-il.

- Deux quoi ?", répondit le ministre français, interloqué, incapable de faire le lien entre la conversation diplomatique, somme toute assez classique qu'il menait à propos de Diên Biên Phu, et cette question à la tournure tout à fait saugrenue.

"Deux bombes atomiques...", précisa le secrétaire d'État américain."

Puis Éric Vuillard évoque le parcours de John Foster Dulles. Qui fait froid dans le dos. 

- Déposition de Mossadegh, premier ministre iranien "qui avait eu la mauvaise idée de nationaliser le pétrole". 

- Organisation d'un coup d'État au Guatemala dont le président "envisageait une reforme agraire visant à redistribuer quatre-vingt-dix mille hectares de terre aux paysans les plus pauvres".

- Assassinat de Patrice Lumumba, "le premier Premier ministre de la République du Congo. "Lumumba constitue une menace sérieuse pour les intérêts américains ; le directeur de la CIA, Allen Dulles (frère de John Foster), en conclut qu'il doit être chassé du pouvoir "par tous les moyens". 

Il s'agissait, dans les trois situations, de préserver les intérêts économiques des USA : compagnies pétrolières, industries agricoles (dont la tragiquement célèbre United Fruit Company), exploitations minières conjointement dirigées avec les Belges (or et cuivre notamment). 

Ayant procédé à des recherches complémentaires, j'ai appris que John Foster Dulles plaida pour une collaboration entre les États-Unis et l'Allemagne nazie et mobilisa ses contacts industriels et bancaires pour aider le régime à financer et équiper son armée. (source Wikipedia)

Que dire d'autre ? Rien. Essayer seulement de se réchauffer un tant soit peu au fanal tremblant de l'espoir, en compagnie d'un chat alangui par exemple, ou deux...

 

jeudi 5 février 2026

Eric Vuillard, Une sortie honorable, 1


Une sortie honorable
d'Éric Vuillard est un récit composé de chapitres brefs. Il raconte les coulisses à huis clos ou en pleine lumière à la télévision de la guerre d'Indochine. Il en expose les causes profondes, inscrites dans la chair des autochtones. 

Le livre s'ouvre avec la visite en 1928 d'un inspecteur du travail dans une plantation d'hévéas détenue par André Michelin. La saignée des arbres pour favoriser la coulée du latex obéit au taylorisme le plus rigoureux. Selon lequel "Un homme de l'intelligence d'un travailleur moyen peut être dressé au travail le plus délicat et le plus difficile s'il se répète suffisamment, et sa mentalité inférieure le rend plus apte que l'ouvrier spécialisé à subir la monotonie de la répétition*". 

Toutes les nuits, "chaque homme saigne environ mille huit cents arbres, mille huit cents fois l'homme dépose son couteau sur l'écorce, mille huit cents fois il trace son encoche, découpant une fine lamelle sur à peu près deux millimètres d'épaisseur, mille huit cents fois il doit faire attention de ne pas toucher le cœur du bois."

L'inspecteur du travail admire l'organisation rationnelle de la plantation qui conjure "la flânerie naturelle de l'ouvrier annamite mais découvre peu à peu une autre organisation... Et le lecteur a soudain froid dans le dos. Les récits d'Éric Vuillard sont toujours très bien documentés et n'affichent aucun parti pris idéologique. Les faits, seulement les faits. 

En 1928, "trente pour cent des travailleurs périrent sur la plantation, plus de trois cents personnes. Delamarre revit les poignets maigres, sciés par le fil de fer, des trois captifs hagards, ces déserteurs qu'il avait rencontrés au petit matin, leur regard absent. Il eut honte. La vérité était là, sous ses yeux... En reprenant la route, ce soir-là, l'inspecteur Delamarre comprit qu'en fuyant la plantation, ces hommes tentaient seulement de sauver leur peau".

La même année, "l'entreprise Michelin fit un bénéfice record de quatre-vingt-treize millions de francs".

Au début de la guerre d'Indochine, malgré les nombreux rapports de l'Inspection du travail, les conditions faites aux ouvriers n'ont pas changé. Il y a toujours, dans des pièces borgnes, des hommes nus enchaînés et battus à coups de rotin. Cependant qu'à Paris, les grands argentiers et les grands industriels réunis évaluent la progression de leur chiffre d'affaires.

* in les principes du management scientifique, par Frederick W. Taylor 

mardi 3 février 2026

101 poèmes du Japon d'aujourd'hui, 2


Les bouilloires ne sont pas les seules à voler sous les cieux nippons. Les pénis aussi savent s'enivrer d'azurs. En 1965, la belle Sumiko reçut un long poème pour son anniversaire, intitulé Pénis et signé Shiraishi Kazuko (1931-2024). Un dieu qui n'existe pas encore et porté sur la chose autant qu'à la rigolade fait un pique-nique sous l'horizon avec un pénis gigantesque dont les graines sont abondantes. "Le pénis chaque jour a grandi à vue d'œil et maintenant il croît en plein milieu du cosmos". Puis le voilà juché sur l'épaule d'un quidam "tel le palanquin divin des jours de fête"... Ce poème fait-il partie des polémiques suscitées par les auteurs réunis dans cette anthologie ? Mishima en ses obsessions en a-t-il goûté les cocasseries ? Hum, pas sûr du tout.

Extrait :

 

Maintenant

Le pénis oublié là par le dieu

Vient en marchant de ce côté-ci

Il est jeune et gai

Plein d'une assurance sans artifice si bien

Qu'au contraire il ressemble à ce qui ombrage les sourires

les plus avertis

Le pénis se met à proliférer en nombre

Et innombrable paraît s'approcher pas à pas

Mais en fait il est unique marche en s'avançant

tout seul

Et de quelque horizon qu'on le regarde

Uniformément il n'a ni visage ni parole... 

 

(Les points de suspension sont de l'auteur. Sans doute taisent-ils autant qu'ils disent mais quoi ?) 

dimanche 1 février 2026

101 poèmes du Japon d'aujourd'hui, 1


101 poèmes du Japon d'aujourd'hui
est une anthologie parue en 1998 et traduite en 2014. L'ensemble présente "des œuvres majeures qui eurent un grand retentissement à l'époque de leur publication, au point d'alimenter les polémiques, et qui marquent des étapes essentielles dans l'évolution de la poésie au cours des dernières décennies". Butiner dans cet ensemble permet de retrouver cette étrange étrangeté du Japon, seul peuple au monde, faut-il le rappeler, à avoir subi le feu nucléaire et menacé plus que tous les autres par la menace des submersions volcaniques sous-marines.

Commençons avec Irisawa Yasuo (1931-2018) :

Même une bouilloire,

On ne saurait jurer qu'elle ne vole pas à travers le ciel.

Remplie d'eau à ras bord une bouilloire

Chaque nuit, s'échappant en cachette de sa cuisine,

Au-dessus de la ville,

Au-dessus des champs, et puis encore,

au-dessus de la ville suivante

Le corps légèrement incliné,

S'en va volant du mieux qu'elle peut.

Sous la Voie lactée, sous les files d'oies sauvages

qui migrent,

Sous l'arche des satellites artificiels,

Hors d'haleine, elle vole, elle vole,

(mais bien sûr, pas si vite en somme)

Et pour finir,

En plein milieu du désert où a fleuri

une fleur solitaire,

Pour cette fleur blanche qu'elle adore

Elle verse toute son eau puis s'en revient.

 

Ce poème a été écrit en 1982. Son titre, Objet volant non identifié, témoigne d'un humour particulier qui science-fictionnise à la façon d'un conte la geste invisible du quotidien. Les objets inanimés ont une âme sensible à la suffocation des fleurs solitaires.  Et je me souviens de Flying Teapot, album de Gong (rock psychédélique) sorti en 1973. Gong est une planète magique entièrement verte et le groupe a donné un concert au Grand-Parc à Bordeaux en 1977 ou 1978. J'y étais... 

 L'anthologie, traduite par Yves-Marie Allioux et Dominique Palmé est publiée chez Picquier poche. Elle compte 267 pages et coûte 10 €.