Aki Shimazaki est une romancière japonaise qui écrit en français depuis son refuge canadien. Son écriture, très simple, presque "alittéraire", se distribue en chapitres brefs qui tiennent parfois du journal. Et l'enchantement fonctionne à merveille. Mukudori, son dernier roman, appartient au genre que j'appelle livre-qui-soigne.
Matsuko est obligée de retravailler alors qu'elle a dépassé la soixantaine. Atsushi, son mari avec lequel elle coule depuis quarante ans des jours paisibles, a fait faillite. Les créanciers se sont emparés de la maison héritée de ses parents ainsi que de ses économies. Le couple se replie dans le petit chalet de campagne qui est la propriété de Matsuko.
C'est au Hello-Work, "drôle d'anglicisme pour désigner l'Agence nationale pour l'emploi", que Matsuko rencontre Matsuo, un senior aussi, qui cherche un poste de gardien. Première coïncidence, ils ont à une lettre près le même prénom. Deuxième coïncidence, ils lisent la même revue d'ornithologie. Il y en aura d'autres, des coïncidences, à tel point que Matsuo se demande s'il n'a pas connu Matsuko dans une vie antérieure. Il lui tend sa carte de visite, intitulée "Les Amis des oiseaux sauvages", et écrit dessus son numéro de téléphone.
Dans une librairie, Matsuko rencontre encore, fortuitement, Matsuo. Elle l'appelle "monsieur Mukudori". Les mukudoris sont des étourneaux. "C'est spectaculaire lorsqu'ils volent en formation, comme un gigantesque nuage noir. Ça s'appelle ici "mâmarêshon", c'est issu du mot anglais "murmuration". C'est du grand art. Inimitable !", dit Matsuo.
Et il y a dans le livre bien d'autres murmurations, celle notamment d'un roman de Shichirô Fukazawa, inspiré d'un conte. Il narre "l'histoire d'un homme qui vit avec sa mère dans un village soumis à une loi stricte : les gens atteignant soixante-dix ans doivent être abandonnés sur une montagne isolée pour y mourir. La mère approche de cet âge, alors qu'elle est encore en pleine forme...".
Ah ! les murmurations de la mort ! Atsushi apprend qu'il est atteint d'un cancer du pancréas. Lui reste-t-il seulement un an à vivre ? Matsuo fait désormais presque partie de la maison. Il a avec Matsuko et Atsushi de nombreux entretiens métaphysiques, cuisine à l'occasion des petits plats goûteux, et ce sont encore bien des conversations. Prolongées lors de parties de pêche au bord du lac Biwa. Sur le monde du travail, les enfants qui quittent le nid, les relations extra-conjugales et la vieillesse déchue à l'hôpital.
Extrait :
"Comment peuvent-ils voler de concert sans s'étourdir ? Y a-t-il un meneur dans chaque groupe ? Matsuo-san m'a dit que selon les scientifiques, chaque individu se fixe sur sept voisins, et cette cohésion se propage de proche en proche, comme une vague. Il a accentué le mot "sept". Cette explication me laisse encore perplexe.
Matsuo-san m'a appelée par mon prénom, comme si j'avais été son amie. Bien que je n'aie pas osé faire de même, j'ai éprouvé de la sympathie pour lui. Je ressors sa carte, "Les Amis des oiseaux sauvages". Je m'attarde sur son numéro de téléphone personnel ajouté à la main. Il ne connaît pas le mien. Si je ne le contacte pas, je ne le reverrai jamais, à moins de le croiser à nouveau par hasard."
Mukudori de Aki Shimazaki est publié chez Actes Sud. Il compte 164 pages et coûte 16, 50 €.









