(J'ai écrit ce roman il y a dix ans, soit avant l'IA et la guerre en Ukraine. En voici l'incipit)
Quand je me suis fait reconfigurer, j’ai changé de nom. Cet usage obéit à une logique longuement réfléchie. Les médecins me l’ont dit et redit au centre Biotechmed. Voilà la meilleure façon d’optimiser la réussite du programme sur le long terme. Elle réduit à presque zéro la marge d’erreur. Désormais donc, il ne faudra plus m’appeler Jacques mais Bor. Vous vous y ferez aussi vite que moi je m’y suis fait. Sans oublier ce que Jacques a été, vous parviendrez à me conférer en tant que Bor une réalité pleine et entière. Mes amis Cart et Rov pensent aussi que vous parviendrez à leur conférer cette réalité pleine et entière. De nombreuses précautions ont été prises avant le grand passage de la reconfiguration par de nombreux spécialistes. On ne change pas de vie comme on change de chemise. Ce serait trop simple. Beaucoup trop simple.
Depuis que je m’appelle Bor, j’exerce dans ma ville les fonctions de maître des jardins municipaux. C’est un choix préalable dont ma reconfiguration a tenu compte bien sûr. Cette profession, comme toutes les professions, exige des compétences qu’il a fallu augmenter dans le domaine des perceptions. Le développement de ma vision et de mon odorat permet de nouvelles correspondances hors du commun entre les couleurs et les parfums. De même, grâce à une audition plus affinée, je distingue mieux les vibrations émises par les plantes. Elles sont d’une infinie complexité. Elles varient d’un instant à l’autre selon la pression atmosphérique ou le degré d’hygrométrie. Je dispose d’un décodeur-calculateur pour les agencer et les séquencer. Elles se transforment en chant. Un chant pur comme aucun humain n’en produira jamais. Je ne désespère pas que vous puissiez l’entendre un jour.
Ma nouvelle vie ne se limite pas à mon activité professionnelle. Elle perdrait vite de son intérêt. Les individus reconfigurés, si particuliers soient-ils, mènent des existences semblables ou presque semblables à celles des autres. On ne les remarque pas quand ils marchent dans la rue. On ne fronce pas les sourcils en les écoutant parler. Bor, comme naguère Jacques, est un homme ordinaire capable de se fondre dans la masse des hommes ordinaires. Svetlana, qui habite un studio en face de ma remise, ne s’y est pas trompée. J’ai cependant la faiblesse de croire que mon statut de reconfiguré a joué en ma faveur. Tout quelconque soit-il, un reconfiguré ne saurait être exactement comme tout le monde.
Svetlana est née dans un village ukrainien, sous un bombardement de l’armée russe. Sa mère a couru pendant un kilomètre pour s’abriter dans une cave. Il s’en est fallu de quelques secondes. Les premiers obus à fragmentation tombaient déjà. Les souffles irradiants décalottaient les toitures. Les champs de blé à l’entour brûlaient. La terre sèche avait des spasmes qui faisaient trébucher. Aujourd’hui encore, Svetlana se demande où sa mère, plutôt fluette et indolente, a trouvé l’énergie pour sauver son enfant. D’autant qu’elle a dû courir aussi après l’accouchement, le bébé dans les bras et la douleur au ventre. Des soldats encerclaient le village, lâchaient des rafales de mitraillette sur tout ce qui bougeait encore. C’est peut-être ça le mystère des mères, une résistance à nulle autre pareille en situation de chaos, mais je n’y crois pas beaucoup, dit Svetlana. Je ne me raconte pas d’histoires. Une chose est sûre pourtant : si la course à pied a pris autant de place dans mon existence, c’est parce que ma mère a couru. Et couru. Elle a couru jusqu’aux limites de la mort.
Tous les matins en effet, à sept heures, qu’il brume ou qu’il vente, que le soleil soit de plomb ou de papier mâché, Svetlana sort de chez elle en short et baskets connectées puis court jusqu’au jardin public où elle pratique avec application toutes sortes d’étirements musculaires sur des espaliers. Cela fait, après une longue rasade d’eau métabolisée, elle court pendant deux heures sans jamais s’arrêter. Le soir à dix-neuf heures, et toujours quelque soient les conditions météorologiques, la course reprend sur le même rythme, réglée comme un mouvement pendulaire.
C’est justement au jardin public que j’ai fait la connaissance de Svetlana. Sur mon écran de contrôle. J’étais occupé à modéliser l’espace floral d’un massif quand son visage tendu par l’effort est apparu à l’image. Concentré sur mon travail, j’aurais dû chasser l’intruse d’un clic. Mais quelque chose m’a retenu. Je ne sais pas comment vous l’expliquer car le visage de Svetlana, sans être laid, loin de là, n’est pas d’une beauté confondante. J’ai confié la modélisation de l’espace floral à Rov, qui est notre architecte, et je n’ai plus quitté mon écran des yeux. Svetlana court d’une façon qui n’appartient qu’à elle. Je n’ai pourtant aucun élément de comparaison. Cette façon particulière tient peut-être au délié des mouvements, plus présent à l’image. Dans une tension qui pourrait se rompre à chaque instant. Etant si peu sûr de ce que j’avance, je peux dire aussi que Svetlana court d’une façon qui n’appartient qu’à moi. J’ai pris un goût démesuré à la regarder courir sur mon écran de contrôle. J’ai repassé cent fois les images avant de m’endormir dans ma remise.
(image de Brigitte Giraud)









