Dans les pays sous le joug des théocraties, poser nue pour les étudiants d'une école d'art est interdit. Sous peine de mort. La modèle qui brave cet ukase fait de son corps une résistance dressée contre l'obscurantisme religieux. Clotilde Pratt évoque dans son recueil la Vénus d'Alger, Nadia. En 1987, même en se coupant "les cheveux à la garçonne", elle n'a plus le droit de poser pour l'école des Beaux-Arts. Dont le directeur est assassiné quelques années plus tard par le Groupe Islamique Armé.
Est-ce à dire que le corps de la modèle est vraiment libre dans une école d'art strasbourgeoise ? Ce serait évidemment trop simple. Le ressenti du corps en son "costume incarnat" déplie mille et une palettes en fonction du lieu où il s'exprime. Une salle de cours avec le bruit des chaises et ceux des étudiants ne fait pas résonner la nudité comme dans un atelier avec en vis-à-vis une seule personne. La présence de hautes fenêtres, si les rideaux ne sont pas tirés, peut projeter sur la peau une lumière trop crue, presque inquisitrice. Et si la modèle n'est pas sur une estrade, même modeste, une angoisse peut sourdre. Dans le rapport à soi. Dans le rapport aux élèves qui parfois osent sortir leur téléphone pour la prendre en photo. Dans le rapport aussi au meneur de jeu. Surtout quand la séance dure plusieurs heures et qu'il faut composer avec la fatigue des muscles et des organes. Le corps n'est pas une marionnette dont on peut tirer les fils en dépit du bon sens et surtout pas dans un couloir, "espace ouvert à l'infini". Aussi a-t-il besoin de se rassurer. Il n'est pas un objet que l'on regarde "de façon technique". Il n'est pas "un chandelier, une corbeille, ou une table". Il est un personnage, avec à portée du regard le peignoir dont "les pétales roses et blancs du cerisier en fleurs s'envolent...". Selon l'expérience vécue, qu'elle soit joyeuse ou incommode, il poursuit la modèle bien après le clap de fin. Parfois, elle rencontre dans la rue l'un des étudiants et c'est toujours un inconfort. Hors contexte, comment qualifier le regard qui l'enrobe et la dérobe ? "Se défouler. Se dégourdir. Se décrasser. Tout simplement, se mettre en mouvement. Ne penser à rien, juste se laisser porter par la foulée de mes jambes, prendre l'air.", note l'auteure en employant un "se" presque injonctif, qui efface le moi. Quand le personnage ressurgit inopinément, la personne éprouve dans tout son être un vacillement de l'intime.
De nu vêtue se présente tantôt comme un journal de bord et de débord et tantôt comme un récit étoilé avec çà et là la présence du poème. Observatrice autant qu'observée, Clotilde Pratt arpente aussi son quotidien. Entre son travail de masseuse à temps partiel, ses séances de pose parfois jusqu'à Colmar et la pratique de l'aviron pour compenser "le sentiment de solitude", voilà une jonglerie que l'écriture saisit par fragments. D'autant que l'amour contrarié avec Antoine et les souvenirs d'enfance dans des contrées lointaines dépecées par la guerre y ajoutent leurs déchirures. Il s'agit, alors, d'inventer d'autres lieux, des hétérotopies disait Michel Foucault, en bateau ou porté par des fleurs de cerisier qui s'envolent, s'envolent.
Extrait :
J'ai l'impression que tout le monde ne voit plus que ça, les gouttes de sueur qui tapissent mon corps. Silence. Concentration absolue. Ça croque, ça gomme, ça change de couleurs. J'ai honte. Debout sur l'estrade, et je ne peux rien faire. Je dois tenir la pose, je voudrais me cacher, ne plus être là. Disparaître. Je suis là, debout, nue sous les regards consciencieux, j'ai chaud, je transpire, je suis mal à l'aise. Appliquées, les personnes ont-elles seulement remarqué que je dégouline ? On ne voit plus que ça, cette longue perle de sueur qui continue de glisser tout le long de mon bras.
Clotilde Pratt a obtenu une aide à la création littéraire de la région Grand Est pour écrire De nu vêtue (Dans la peau d'une modèle vivante). L'ouvrage est préfacé par David le Breton et publié par les éditions Tarmac avec un dessin de couverture signé Laurent Kohler. Il compte 116 pages et coûte 16 €.








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