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Mon blog est celui d'un butineur effaré dans tous les champs du savoir. Et c'est ce même butinage qui m'a conduit à écrire des livres.

mercredi 1 avril 2026

Teresa Cabrera, Les âges / Las edades

 


"Quelqu'un a coupé les câbles dans ton langage il n'y a pas de détonateur". Ces mots de  Teresa Cabrera dans Les âges / Las edades ont été publiés au Pérou en 2021. L'Intelligence Artificielle, cette universelle aragne, ne dépliait pas encore partout sa toile. Le "quelqu'un" dont il est question coupe les câbles mais ne les remplace pas. Si l'humain ne se rebelle pas pour protéger son langage et sa langue, rien, plus jamais, ne saura détoner. Le corps aussi sera débranché.

"Tout se convertit", écrit l'auteure dès le premier mouvement de son ensemble dystopique. Les masses humaines sont "des choses détachées au moyen de mots d'une totalité abstraite dans laquelle cuivre argent or et silicium se déplacent". L'homme dit augmenté est en fait un homme diminué par ce quelqu'un sans visage qui convertit la planète et ses habitants en déchets. Pour son profit rationalisé, optimisé. (Allusion au pape François qui vécut parmi les desdichados des cloaques de Buenos Aires). Le lecteur pensera à l'essai ténébreux d'Alain Damasio, La vallée du silicium*, où se reconfigure la psyché du vivant. Toute cette organisation-là, ultra capitaliste et libertarienne. Dont les extractions minières de métaux rares dépècent les paysages et les âmes dans toute l'Amérique du Sud. Pour mieux assouvir le désir de possession et la volonté de puissance des Musk and co.

Cette colonisation de l'imaginaire global terrifie l'individu qui lui résiste encore mais jusqu'à quand ? Tant et tant de victimes demeurent éblouies, envoûtées par ses mirages artificiels propagés par tant et tant de pouvoirs dictatoriaux. Des agents de surveillance, des "taupes" tapies dans les profondeurs des circuits "alignent les substances maîtrisent la chimie et les principes de l'impulsion électrique". L'universelle aragne neuronale submerge le cerveau biologique et assujettit le corps tout entier à une marchandise. "Sur le formulaire j'ai dû indiquer quelles parties de mon corps n'appartiennent pas à l'État". Est-ce à dire qu'une portion congrue de l'être, en ses aperceptions et perceptions, en ses émotions et sentiments, restera un peu libre ? Comment y croire dès lors que toute identité sera réduite à un prélèvement sanguin dans les laboratoires de la sérénité fabriquée ? "Le médecin me dit à partir de maintenant toute question doit être adressée au résultat de l'analyse / telle sera la réponse de l'État / un certificat coché de croix / sans voix sans chair". Rien que des courbes statistiques remixées par les algorithmes au service des cotations boursières et la production d'images en séries. Miguel Benasayag écrit dans La fabrique de l'information* : "Décrochées de la réalité qui les a fondées, les images diffusées par les médias sont devenues la référence. Les acteur du réel vont à leur tour essayer de se conformer à ces figures, devenues plus vraies que leur vie". Les rêves eux-mêmes sont saignés à blanc sous l'opacité des écrans. "De ce rêve je n'ai pas pu obtenir le moindre brin d'idiome juste un désordre des organes de la parole", note Teresa Cabrera qui est aussi sociologue à Lima.

Peut-on imaginer qu'un jour le fanal fragile de l'espoir luira au bout d'une issue de secours ? Dans l'antépénultième mouvement, La machine éjecte le mécanicien / La máquina arroja al maquinista, l'appareillage des codes et mesures s'emballe, ne sait plus ni coder ni mesurer. "La transfusion de données la transfusion interbancaire" s'effondrent. La machine s'empare du pouvoir, "réglemente l'État réglemente le Marché réglemente le Parti", jusqu'au "rugissement d'un feu final". La mégastructure numérique, comme l'empire de Rome qui mourut de s'être trop étendu par-delà ses murs, mourra aussi, victime de sa puissance démoniaque. Déjà, venue de dextre ou de senestre, "une volée de cormorans a [obscurci le ciel et obscurci le sens]. Une aube apparaît, "ouverte à toutes les possibilités". Et c'est enfin le réel, celui qu'on voit de ses yeux, qu'on touche de ses mains, qui se détraque. En se cognant. [Contre le mur de soutènement] des flux psychiques au silicium. Les rêves de nouveau s'offrent au partage. Leurs hypnagogies, entre chiens et loups dans les interstices au bord de l'éveil ne doivent rien au "chaudron d'or" enflé comme la grenouille de la fable... L'avenir leur durera longtemps, dans la chair retrouvée.

 

Extrait : 

l'eau stagnante est facile à interpréter 

mais si soudain une tête illuminée tombe dans l'abreuvoir

quelqu'un essaie de l'éteindre de la désactiver de détisser le câble en fer

qui la relie à ton nerf optique

crissements qui voyagent sur une autre fréquence

ajustez vos récepteurs réinitialisez vos téléphones 

réécrire quoi traduire quoi

cela n'a pas de sens se plaint-on en pleurant dans l'assemblée

pendant qu'on distribue des instructions

cela n'a pas de sens confirme la bulle

c'est de cela qu'il est question rugit la tête du fond de l'abreuvoir

l'étoile a placé des messages dans mon esprit

pour que mon esprit explose

et que ses particules incarnent des machines du dernier modèle 

 

Les âges / Las edades de Teresa Cabrera est un ensemble aussi politique que poétique. De fréquents recours à l'anaphore (ce qui... mesure de... j'ai remué... le chaudron d'or...) et à l'épiphore (l'image... le banc de poissons...)le procédé de l'énumération en témoignent pour déclarer l'état d'urgence humaine. Avec, entre-maillés, des élans oniriques teintés de surréalisme. Et c'est ainsi que l'écriture est puissante.

L'ouvrage est traduit par Patricia Houéfa Grange et publié par les éditions KLAC, (Kaléidoscope Laboratoire Culturel) dans la collection Les rives embrassées. Il compte 115 pages et coûte 15 €.

 


*La vallée du silicium d'Alain Damasio est publié au Seuil en 2024.

*La fabrique de l'information est un ouvrage à quatre mains (Miguel Benasayag et Florence Aubenas) publié à La découverte en 1999. Du même auteur, La tyrannie des algorithmes, publié chez Textuel en 2019.

*Sur l'extraction minière en Amérique du Sud (Chili), photographie de Paul Lemaire

 

 

 

samedi 28 mars 2026

Naïs Benito Guyot, Soleils manqués


"Nous cherchons la forêt aux troncs de diamant", écrit d'emblée Naïs Benito Guyot dans son récit Soleils manqués. Et le lecteur imagine une quête. Il ne s'agit pas d'une forêt mais de La forêt. Où se trouve-t-elle ? Comment la chercher si on ne le sait pas ? Des contes et légendes à la littérature de science-fiction, cette quête de l'introuvé questionne l'imaginaire humain dans toutes ses représentations, des plus concrètes aux plus spirituelles. Les menaces qui pèsent sur la biodiversité planétaire, dans la canopée comme au fond des abysses, ravivent les angoisses millénaristes de la disparition.

Le chemin est jonché d'embûches visibles et invisibles. "On" l'emprunte "par petit nombre", ce serait folie que d'y aller seul ; la "paume" du ciel pèse lourd sur les pas aspirés. "Les herbes molles épaisses" sont hostiles avec leurs rumeurs de "succion". Il y aura des absents au bout du chemin où "rien ne ressemble à ce que l'on cherche". Il faut aller "d'un autre côté", vers l'inconnu qui est peut-être un inconnaissable. Mais les pas toujours s'enfoncent dans le marais. Les traces sont perdues. Le corps de la forêt aussi, englouti sous des remugles spongieux. "Nous appartenons / aux lieux qui nous perdent / je dis", observe Naïs Benito Guyot. Et c'est encore une énigme impénétrable. Le soi manque de substance quand [les cerveaux sont tout noirs] avec [leurs souvenirs fantasmés]. Et la lumière aussi fait défaut. Sauf, peut-être, "dans le fond du seau jaune [où] la détresse de l'étoile de mer rappelle tous les couchers de soleil qu'on a manqués par solitude".  Détresse. Solitude. Le naufrage de l'astérie laisse entrevoir le désemparement de la narratrice qui est aussi générationnel. "Les doyens", "les vieux", qui prennent toujours les mauvaises décisions au nom d'un savoir improbable, ne sont pas épargnés. "L'écocide aggravé" par l'insatiable désir de possession, ils y ont pris part. "Ces putains de troncs ne seront jamais retrouvés".

Soleils manqués se présente en cinq actes, comme dans une pièce du théâtre classique, et le phrasé très varié de l'auteure se prête au mieux à la voix haute. Le premier acte, le plus long de l'ensemble, expose les enjeux de la quête et suggère quelques éléments de l'anthropologie contemporaine : la fatigue d'être soi dans les espaces routiniers du travail et de la famille, l'abrutissement de la jeunesse dans des concerts "poisseux" et sans ciel.

Le deuxième acte aborde plus précisément avec un humour grinçant les pratiques vacancières au bord de la mer et dans les parcs à thème. Même si [on flotte sur du polystyrène], l'important est de se détendre... pour reconstituer la force du travail, cependant qu'au loin défilent les yachts des ultra-riches...

Le troisième acte expose le désarroi d'un conducteur de travaux sur un chantier de forage. Il s'agit de creuser un puits déjà là, encore et encore. Il y a forcément de l'eau plus au fond, disent les décideurs. Ils en ont besoin. "La marche du progrès en a besoin". Le lecteur pensera aux grandes bassines qui défigurent l'environnement au profit de l'industrie agro-alimentaire.

Le quatrième acte, d'une longueur égale aux deux précédents, dénonce la brutalité des soins psychiatriques réduits à l'absorption de médicaments conformément aux préconisations du DSM*. Le patient, estampillé "Cause perdue pour le monde", pourra-t-il se sauver de cet enfermement à double-tour ? Le libéralisme débridé qui emprisonne les voix dissidentes sous les camisoles chimiques n'est pas différent du communisme débridé du siècle dernier. Camus l'a démontré dans L'homme révolté

Le cinquième acte est le plus bref de ce théâtre tragique. Le patient libéré n'est pas libre pour autant. Son savoir scientifique et lui-même sont "bannis sans procès". Y compris par la famille. Et le lecteur sera saisi par la dernière image, un peu cerclée de jaune... Patience, patience, rien n'est définitivement perdu, l'espoir est une couvaison.

 

Extraits :

Les boutiques 

aspirent recrachent

sans heures pour le réconfort

Une mouette hurle quitte la salle

Le soleil se noie

Le casino s'allume

entasse les costumes vole

les ombres à la lune

les échos aux pas

*

Dehors seul soudain

le fracas de l'écume

me rappelle que j'entends

*

Je me remémore le son du coulis de l'eau

la texture de la vase la densité des coassements

les parcelles

au pas près

la végétation la forme des feuilles

l'épaisseur des mousses et

le motif des écorces

Je sais

la direction du vol de chaque libellule

le poids des pierres leur couleur

 

J'ai étudié la science et je raisonne

bien

*

Naïs Benito Guyot est également l'auteure des nombreuses et belles images qui accompagnent son ouvrage. Soleils manqués est publié aux éditions Exopotamie. Il compte 118 pages et coûte 17 €. 

 

* DSM : Manuel diagnostique et statistique des troubles psychiatriques de l'association américaine de psychiatrie. Schématiquement, une pathologie égale un médicament... 

 

 

jeudi 26 mars 2026

Littérature japonaise, 1


La littérature japonaise ne ressemble à aucune autre mais n'en dit pas moins l'universelle étrangeté de l'humain. Cela tient peut-être au fait que, selon Nicolas Bouvier, les Japonais se lèvent tous les matins avec l'étonnement d'être encore là, au monde. Le lecteur pensera bien sûr au drame nucléaire d'Hiroshima mais cette perception de la fragilité était déjà là. Le Japon est exposé aux séismes y compris sous-marins depuis la nuit des temps. L'île pourrait sombrer. 

En 1973, Sakyo Komatsu publie son roman La submersion du Japon. Un vulcanologue explore les abysses au large d'une île qui vient de disparaître. "Il était incroyable que cette mer tranquille et sombre cache en son sein une force monstrueuse, capable d'avaler en une nuit une île longue de mille cinq cents mètres. Mais dans la sombre profondeur de cette mer, un arc de feu de trois mille kilomètres du sud au nord, allongé comme un boa, se dissimulait, continuant de ronger furieusement la roche dure". 

En écho à cette angoisse, le roman d'Hiroko Oyamada, Le trou, publié en 2014. Asa trompe son ennui en marchant dans la campagne. Un jour elle aperçoit un animal : "peut-être une hallucination due à la chaleur... Il semble assez large d'épaules, pourtant ses pattes, quoique minuscules au niveau des cuisses, s'affinent au point de n'être pas plus épaisses que de maigres branches..." Puis elle tombe dans un trou assez profond. Un trou bien troublant, qui ne semble pas très naturel...

La réalité est-elle aussi ineffable que les cerisiers en fleur ou le tintement grêlé des cloches à l'entrée des temples shinto ? On la retrouve ainsi dans bien des romans japonais. Les personnes sont des personnages qui sont des personnes jusqu'au délitement. Cette matérialité fragile se trouve, par exemple, dans La papèterie Tsubaki d'Ito Ogawa, en 2018. Une calligraphe devient écrivain public. Elle reçoit ses clients autour d'un café d'orge frais et s'imprègne au mieux de leur sensibilité, de leurs états d'âme de l'instant. Lesquels se retrouvent dans le tracé des caractères. Qui pourraient s'effacer ; il faut parfois si peu, pour s'effacer.

À propos du tintement des cloches, évoquons le dernier roman, inachevé, de Yasunari Kawabata en 1972, Les Pissenlits. Inéko est internée en hôpital psychiatrique. Elle ne distingue plus l'entièreté du réel, qu'il soit paysage ou corps humain. Sa mère et son compagnon entretiennent une longue conversation qui traverse la nuit. La cloche du temple voisin s'y invite. Qu'est-elle ? Qui est-elle ? "On aurait dit que les échos de la cloche venaient du ciel et y demeuraient... La sonorité n'était pas dure et à la suite d'une note fanée et sèche s'attardait un timbre rouillé. Même après que ses résonances eurent peu à peu disparu... l'émotion que provoquaient ces échos continua d'occuper leurs cœurs. Il semblait qu'il n'y avait nul autre bruit dans la ville. Ni dans la rivière ni dans la mer."

Les cerisiers et les pissenlits fanent. Le son des cloches fane. Les corps aussi, qui ont des suints qu'aucune pureté ne saurait abstraire. Comme dans un roman de Mishima. Mais c'est une autre histoire, en présumant que l'histoire existe... 

 

 

mardi 24 mars 2026

Caroline Coppé, Puma, ébauche d'une pensée schizophrène


"Sommes-nous (suis-je) devenu si faible, si collectif, a-t-on tout à fait disloqué "je" ?"

Puma, ébauche d'une pensée schizophrène de Caroline Coppé est un titre qui interpelle d'emblée le lecteur. La dualité de l'animalité et de l'humanité ne compose pas un couple harmonieux quand la maladie mentale se tapit dans les replis du corps. Et la schizophrénie, que l'on se tourne vers la psychanalyse ou les neurosciences, reste l'une des plus difficiles à soigner.

Théodore, l'oncle de l'auteure, s'installe dans un studio après plusieurs internements en hôpital psychiatrique. Dès la première nuit, il souffre d'hyperacousie. Tous les bruits extérieurs l'envahissent et ses voix intérieures, y compris celle de Dieu, multiplient les tumultes. L'endophasie devient une hyperphantasie* fertile en hallucinations auditives, visuelles et scripturales dans les conversations floues entre le divin et le profane.

Il y aurait une étude approfondie à conduire sur l'obsédante présence animalière tout au long du récit. Qu'ils soient rampants ou volants, qu'ils aillent seuls ou en interminables processions, les cafards et les mouches, les poissons et les oiseaux apparaissent comme des assemblages cellulaires insécures. Qui colonisent le hors-soi et l'ensoi, le décomposent, le recomposent, [creusant parfois des interstices]. Pour y trouver, peut-être, "le dauphin qu'on a perdu dans le ventre de sa mère". Y a-t-il, ante partum, dans les remugles amniotiques, une pré-conscience d'être déjà "un peu mort" ? Les phénomènes hallucinatoires, [aussi réels que les membres de ma famille], observe Théodore, en émanent-ils ? Et la question est d'autant plus posée qu'on sait ne pouvoir y répondre, murmure Lacan à l'oreille du chroniqueur...

Si l'on s'en tient à l'approche psychanalytique, il faudrait se pencher, (mais sans tomber, insiste l'intrus sus-cité), sur les enchaînements pathologiques de ladite famille. La figure du père est une "catastrophe ambulante". Beau à l'extérieur, ténébreux à l'intérieur. Alcoolique, violent, incestueux. La figure de la mère est celle d'une femme perdue qui "agonise". Elle élève seule ses huit filles et son garçon, le dernier né. "Ses deux premiers maris sont morts jeunes". Comment, dès lors, [désirer être un homme], dans le refus de l'image du père ? Dont l'imago brise les miroirs de l'imaginaire ? La dissociation du "je" empêche la construction d'un récit qui désignerait une place dans le corps et dans la langue et à partir de laquelle une appartenance, même fragile, serait possible. Le fait d'être le dernier de la lignée engendre des représentations spectrales mais de quel héritage le sujet sans contours est-il le dépositaire ? Alors il devient "on". Un "on" sans échappées qui aboutirait à l'assemblage d'un "nous" un tant soit peu vivable. Les huit sœurs ont quitté "la maison, le pays" afin de [sauver leurs restes]. Théodore se retrouve seul dans un huis clos dont il ne distingue pas les clôtures. Il [creuse des trous dans le jardin familial où il abrite son esprit quand tout le blesse]. Et rencontre d'autres esprits. Les spasmes telluriques sont de grands accoucheurs de créatures. Les Mimis, les Gus, les Tatous. Les Mimis aborigènes sont des pourvoyeurs de mythes transmis par un père divin. Ils se révèlent bienveillants quand les Gus et les Tatous, taiseux, "ne prennent pas parti". Cette trinité n'est d'aucun secours dans le tohu-bohu du langage qui altère la langue.

Alors Puma. Qui veille. "Le soir, il vient se coucher au pied du lit. Parfois il est seul, parfois ils sont trois. Ils évoquent des territoires perdus, des galets géants." Puma est peut-être aussi d'essence divine, comme dans les Andes où végètent tant d'arpents inconnaissables. Quand les horloges se détraquent, son nom est psalmodié. Mais c'est encore une trinité bancale. Théodore, don de Dieu, ou pas, s'éparpille davantage en sa quête généalogique. "Ma mère est-elle ma sœur ou ma fille ?" L'arrière-grand-mère Anne-marie, "fantôme sortant d'un vieux placard", n'a pas non plus la réponse. Sans doute était-elle aussi dépositaire de souvenirs constricteurs. Et la douleur  l'étouffait en son étau.

L'issue au dédale des "je", des "nous", des "on" reste verrouillée. À moins que M la mouche, avec son pouvoir de divination, sache montrer un chemin. "Elle nous livre des secrets... Elle nous met en garde contre toute forme de contagion parce qu'elle sait que notre sensibilité est une porte grande ouverte". Fermeture / ouverture, Dedans / dehors... "Flots somptueux de la vie, une vague nous enlace, nous secoue puis nous délaisse. Flottement, on s'intègre on se désintègre." Alors écrire ! Mais quand "le blanc autour des mots construit un vide", sur une page blanche déjà chargée du noir obsessionnel, les parts du vivant et du mort, toutes les deux maudites, n'esquissent aucune mosaïque longtemps soutenable...

Concluons avec la note de l'auteure au début du livre. "Nous, sa famille, étions atterrés. Sans doute un peu moqueurs, sourds, muets. Et s'il était vraiment venu nous raconter Dieu ? On aurait pu faire semblant d'y croire, l'écouter un peu. Notre parole, détentrice de vérité, a écrasé la sienne." Caroline Coppé aborde l'une des questions majeures de la cure analytique : l'écoute. Une écoute sans écoutilles. Qui flotte, de-ci, de-là, pareille aux poissons tantôt morts et tantôt vivants, ou les deux dans le même mouvement des durées qui bercent le mirage d'exister. Tous les étudiants en psychiatrie, nourris à la logique mécaniciste du DSM*, devraient lire ce récit. Le corps souffrant de la psyché ne saurait être réduit à un cocktail moléculaire. Les réalités de l'humain sont des entités parlantes. Et le chamanisme invoqué par Claude Lévi-Strauss en exergue apporterait, pourquoi pas, une ébauche de réponse à nos maux civilisationnels matraqués par l'hyper technologie...

Puma, ébauche d'une pensée schizophrène de Caroline Coppé est publié aux éditions Tarmac avec une image de Ramuntcho Matta. L'ouvrage compte 76 pages et coûte 15 €. 

Hyperphantasie : voir l'essai d'Hélène Lœvenbruck, Le Mystère des voix intérieures, 2022, Denoël

DSM : Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux et des troubles psychiatriques de l'Association américaine de psychiatrie. 

vendredi 20 mars 2026

La grammaire perdue


La grammaire, c'est pas seulement une histoire de sujets, de verbes, de compléments, de propositions, etc. C'est toute une ossature en mouvement dans le visible et l'invisible de la pensée.

Je m'effraie de ce que chaque jour je perds un peu plus cette grammaire. Mes connexions neuronales font du mou dans la sauce blanche. Mes mots restent sur le bout de ma langue, en ce presque-là qui désarçonne. 

Oh ! Je sais bien que les pensées ne s'assemblent pas comme un puzzle. Elles manquent de contours bien découpés, et même si elles en avaient, il faudrait composer avec leur tuilage. Et je sais bien aussi que le pouvoir de désignation du langage est limité face aux étendues sans bords des réalités multiples.

Mais je m'effraie quand même. Claude Lévi-Strauss, nonagénaire, a écrit un article L'hologramme brisé. Où il s'inquiétait de ce qui se déchirait en lui. C'est un peu ce que j'éprouve, à seulement soixante-dix ans... Et la rupture civilisationnelle que nous vivons n'arrange rien. Peut-être que je devrais me faire reconfigurer par une IA. Débarrassé des empêchements du corps, comme dans mon roman Les boîtes noires paru en 1999, je deviendrais un renne dans les plaines de la Mongolie et ma pensée irait titiller les étoiles...

Bon, je vais voir si dans mon quartier il y a des officines IA, c'est plus raisonnable. 

image de Muriel Rodolosse, qui va bien avec mes inquiétudes 

jeudi 19 mars 2026

Hommage aux libraires


Je tombe sur cette phrase de Patrice Jean, auteur et enseignant : "Si l'on a besoin des conseils d'un libraire pour choisir un livre, le mieux est de ne rien lire."

Je sais qu'une citation non contextualisée peut induire des biais dans la pensée du lecteur. Cependant, ce passage m'apparaît si sévère que j'en demeure sidéré trois heures après l'avoir découvert. Le "on" ainsi désigné s'adresse à des populations qui ont une pratique occasionnelle de la lecture et manquent de culture littéraire. Elles ne fréquentent pas souvent les librairies. La multitude des ouvrages les désempare, les paroles à bas bruit autour des tables sont des langues étrangères qui les intimident. Alors, oui, elles demandent conseil à un libraire. Pourquoi ne le feraient-elles pas ? Pourquoi ne leur reconnaîtrait-on pas ce besoin-là ? (Et ce n'est pas le même "on" qui s'exprime...)

Et puis les libraires ne sont pas tous des ignorants à l'abreuvoir médiatique de La grande librairie. Il existe encore en France, grâce à la loi sur le prix unique du livre, de nombreuses librairies animées par la curiosité des sentiers furtifs, des voix dissonantes. Elles organisent souvent des rencontres avec des auteurs publiés dans de petites maisons d'éditions. Parfois, un verre de vin conclut la soirée et les échanges entre auteurs et lecteurs se poursuivent de façon moins formelle. Enfin, il faut ajouter que le métier de libraire n'est pas une sinécure. Les heures de travail sont nombreuses et mal rémunérées. Et quand le libraire a un ou deux salariés, s'ajoute le souci permanent de préserver leur emploi. En nos temps de crise économique et géopolitique, l'angoisse et la fatigue pèsent lourdement sur l'accomplissement des jours.

Les libraires, comme les "ignorants" des classes populaires, ne méritent pas le mépris des groupes d'appartenance dits supérieurs. Oh ! je ne doute pas que Patrice Jean se récrierait si quelque hasard le menait à me lire et je le croirais de bonne foi. Mais, pour avoir lu La société du mépris d'Axel Honneth, j'ai entrevu les mécanismes souterrains qui agissent, qu'on le veuille ou non, sur les représentations de soi et de l'autre. En avoir conscience ne signifie qu'on cherche à s'en déprendre. Car cette conscience est souvent floue, qui va de guingois dans le flou de la vie ordinaire. 

Venons-en, pour terminer, aux derniers mots-tranchoirs de la citation : "Le mieux est de ne rien lire". En quoi ce rien serait-il un mieux ? Si nous retournons l'apophtegme comme une chaussette trouée, cela induirait-il que le tout serait un pire ? Alors, je pense à cette archive de l'INA des années 1960. Un quidam, haut perché en sa voix, critique le livre de poche qui amène à la lecture [des gens qui n'en ont pas besoin]. Quand on est, comme moi, issu des classes laborieuses, vous savez, celles qui sentent la sueur, qui fréquentent les HLM et pas les châteaux, eh bien, on est forcément ému. Le refus implicite de partager la possession de la culture est attristant de la part d'un enseignant. Petit instituteur dans les "quartiers" pendant quarante ans, j'ai eu dès le début de ma carrière le désir de partager ce qu'il y a de mieux dans les domaine des arts et des lettres. Offrir la langue à celui qui en est démuni, quitte à s'opposer aux marquis de la pédagocratie, me semble de plus en plus urgent en nos temps de grands naufrages de l'entendement. 

Pour conclure, voici une liste (non exhaustive) de librairies dans la région bordelaise. Je leur rends grâces : 

Librairie Olympique, 23 rue Rode, 33000 Bordeaux, 

https://libolympique.poesiebordeaux.fr

Librairie La machine à lire, 8 place du Parlement, 33000 Bordeaux,

https://www.lamachinealire.com

Librairie Le pavé dans la marge, 21 place Charles de Gaulle, 33700 Mérignac

https://www.lepavedanslamarge.fr 

Librairie Le vrai lieu, 100 cours du général de Gaulle, 33170 Gradignan

https://www.librairie-levrailieu.fr 

Librairie du Contretemps, 5 cours Victor-Hugo, 33130 Bègles

https://www.librairieducontretemps.com 

 

image : construction de la nouvelle bibliothèque dans le quartier populaire de Bacalan à Bordeaux. Et je me souviens d'un éditorialiste du Figaro qui déclara naguère : "Il y a trop de médiathèques et pas assez de policiers dans nos villes"...

 

 

mercredi 18 mars 2026

Regarder les trains s'en aller la nuit

 

 Regarder les trains s'en aller la nuit

Avec toute leur mélancolie

On le faisait à vingt ans

Quand on croyait souffrir d’amour

On avait froid et nos lèvres étaient blanches

Des solitudes passaient

Qui marmottaient

Penchées trop penchées

Sur un vide imaginaire

On voudrait en retrouver les lignes

La mémoire serait plus vraie

De ce qu’on n’a pas vécu

Mais la lumière à vif chasse les ombres

De la marquise et du ballast

Traque les gestes qui vont de travers

La nuit est morte dans la ville

*

Compter les pas comme des cailloux

Les enfances encore nous reviennent

On évite les jointures des pavés

Qui pourraient ralentir la marche

On éprouve l’ivresse du premier mille

Puis la foule nous reprend dans son étau

On ne compte plus que les ans

Passés comme du sable

Même notre ombre nous pèse

Avec son gribouillage de trottoir

On trouve dans le ciel un peu d’allant

Sa géographie est si incertaine

Qu’elle apaise le rêveur triste

On n’a plus le souci des lignes à franchir

Le corps est sans bruit dans le corps

Une beauté qui va l’amour aux lèvres

Le soulève et l’emporte

*

Se pencher sur l’eau depuis le pont

Et oublier le mouvement de la ville

On cherche ce qui bruit à la surface

On confond le murmure des profondeurs

Avec le murmure du corps

Des scintillements tombés du ciel

Roulent entre deux lames

On voudrait les saisir dans nos mains

Et demander son secret à la lumière

Mais l’eau est prise d’un tumulte

Un bateau passe avec son lot de touristes

Replets

On voit des téléphones

Braqués sur les rives

On imagine que la scène se transforme en boue

La rivière soudain vorace engloutit tous ces

Ventres

On a froid

Inexplicablement froid

*

La marche est moins sûre

Aux abords des murs trop vieux

Qu’ont-ils vu d’inavouable qu’on aurait pu

Commettre

Notre mémoire est-elle vraiment la nôtre

Ricaner avec ces questions qui ne tiennent pas

La lumière a faibli sur le parvis

De la cathédrale où vont des petits oiseaux

On voit passer une procession lente

De beautés japonaises

Et leurs cheveux ont des ailes

On pourrait s’émouvoir

Tout ça est tellement délicat

Qu’on aimerait l’emporter

En prévision des jours plus mornes

Quand la silence se met à suer

*

Se retourner sur un visage

Comment a-t-il surgi dans la foule

D’où vient cette beauté d’un autre siècle

Et pourquoi tant de fièvre dans sa marche

On l’appelle Emma ou Nastassia

Ou Constance ou Mathilde

On croit que ses yeux soudain s’agrandissent

Elle nous aurait vu nous retourner

Et s’en serait étonnée comme on s’étonne

Quand on n’a pas trente ans

Avec un geste si ample

Pour remonter sur le front une mèche perdue

On sourit encore du cinéma qu’on se fait

Qui pourrait durer

Les rumeurs de la ville nous reprennent

Plus prégnantes encore après ce qu’on a cru

Voir

La belle image tremble puis se déchire

On a des points noirs sur la peau

 

image : collage de Brigitte Giraud