Cette question-là, de la présence à soi, m’interpelle autant dans ma nouvelle vie que dans ce qui reste de l’ancienne. Ma conscience d’avant et ma conscience de maintenant auront été mal cloisonnées pendant la phase terminale de la reconfiguration. Un parasitage se sera produit. Je n’en souffre pas. Au contraire, je m’en amuse. Souvent goguenard, Cart s’en amuse aussi. Il y a eu un bug quand ton père et ta mère t’ont conçu, dit-il. Une panne de courant dans la maison. C’était fréquent à ton époque. Ou des explosions de pétards mouillés après une fête à neuneu. Et tu gardes ce bug en mémoire alors que tu n’as pas choisi de le garder. Je ne vois pas d’autre explication. Ton père ne savait plus qu’il serait ton père. Ta mère ne savait plus qu’elle serait ta mère.
Et toi, du coup, mais à quoi bon, hein ? On peut t’appeler Borjacques si tu veux, mais à quoi bon ? Rov s’agace souvent quand Cart égraine ses à quoi bon. Il dit qu’ils expriment un fatalisme résiduel qui ne correspond pas à notre condition. Nous avons tout pour être heureux, insiste-t-il. Pas heureux au sens de notre ancienne vie, évidemment, mais selon les nouveaux critères qui sont les nôtres. Je n’ai jamais demandé à Rov de m’éclairer sur ces critères dont la notion m’échappe. Je ne suis pas un intellectuel comme lui. Je suis moins rationnel. Quand je dirige des travaux dans un jardin, un rien me distrait. Le vol d’un oiseau par exemple, ou une toile d’araignée, une feuille tordue. La semaine dernière, je suis resté pendant une demi-heure au fond d’une tranchée à gober les mouches. Je ne sais pas pourquoi. Je devrai peut-être retourner à Biotechmed. Les réagencements neuronaux ont fait beaucoup de progrès. Et je jouirai pleinement de ma présence. A moi et au monde.
L’étendue du monde d’aujourd’hui n’est en rien comparable à celle du monde d’hier. La circonscrire avec des mots est impossible. La traverser relève de l’illusion. On ne peut que piétiner. Dans le corps et dans la langue on piétine. Au temps de mes enfances et même après quand je m’échinais à vivre comme un homme ordinaire, la réalité était simple si on voulait qu’elle le soit. Lorsque je m’asseyais à la table de la cuisine pour boire un chocolat chaud, je ne soupçonnais ni la table ni la cuisine de contenir une autre réalité. De la même façon, qu’un bug ait ou non perturbé ma naissance, je pouvais étiqueter sans risque d’erreur les humains qui m’entouraient dans ma famille. Je ne confondais jamais mon père avec le voisin. Je faisais parfaitement la différence entre ma mère et la voisine. Il y a aujourd’hui un vrai problème d’emboîtement. Qui rétrécit et élargit les perceptions au gré de facteurs qui nous dépassent. Svetlana pense que mon propos intéresserait Haruki Ogawa. Il vous aiderait à y voir plus clair. Il pourrait inclure votre témoignage dans son livre. Vous participeriez ainsi à l’avancée de la science, s’exalte-t-elle. D’autant que les reconfigurés sont de plus en plus nombreux, n’est-ce pas ?
Le pourcentage des individus reconfigurés a augmenté car la reconfiguration procure d’appréciables avantages. Je ne pense pas qu’il faille chercher plus loin. Toutes les populations sont concernées et les médecins reçoivent en consultation des patients de plus en plus jeunes. Patients ? Hum ! Nous ne sommes pas malades, pourtant ! Des moralistes, souvent religieux et opposés par principe à la reconfiguration, souhaitent son interdiction avant l’âge de cinquante ans. Ils s’élèvent contre un renoncement coupable à assumer l’existence humaine. Les plus extrémistes invoquent une offense au Créateur de toute chose. Comme d’habitude, ces gens n’ont rien compris. Ils rêvent d’un monde idéal qui n’a jamais vu le jour et ne le verra jamais. Et c’est ainsi que l’histoire tourne souvent au cauchemar. Même si je ne suis plus tout à fait seulement un être de chair et de sang, je ne renonce pas à être un homme. Avec toute sa fragilité et toute sa force. Je peux éternuer si une saute de vent rabat sur mon nez quelque pollen trop pulvérulent. Que je m’adonne à des agapes trop généreuses avec Cart et Rov, et mon estomac s’en ressent comme l’estomac de quiconque. Et j’ajoute que la décision de se faire reconfigurer ne se prend pas à la légère. C’est un processus qui obéit, je l’ai déjà dit, à un protocole très strict. Avant, pendant et après. L’ensemble du dispositif s’étend sur une durée de six mois à un an selon les cas. J’ai été entendu par un psycholinguiste, un généticien, un roboticien et un exopsychiatre. Ces spécialistes ont longuement délibéré avant de m’octroyer le droit au grand passage. Ce droit n’est pas accordé à tout le monde, loin s’en faut. Et c’est bien d’un grand passage dont il s’agit. Certains parmi vous fronceront les sourcils en lisant cette expression, croiront y deviner quelque tournure mystique. Alors qu’il s’agit de science, de rien d’autre que la science.









