Sans titre pour l'instant de Françoise Élian est un Objet Littéraire Non Identifié (OLNI). L'auteure retrouve un carnet dans un sac qui vient de tomber d'une patère et en assemble les notes pour "mêler l'écriture narrative à la poésie, à la manière d'un film musicale ou, peut-être même, d'un dessin animé".
Tout un chantier apparaît dont les éléments sonnent et dissonent dans le maillage des flous à élucider. Inachevé. Forcément inachevé. Comme le métier de vivre. Au passé et au présent troublés par les faux-semblants de la mémoire. Françoise Élian a une conscience aiguë de ces empêchements fondamentaux et s'en amuse. Elle ne sait pas ce qu'elle a "réussi à faire exactement" ni quelle volonté l'a conduite à ne rien retoucher. Si des vérités peuvent exister et générer quelque sens, c'est dans le chantier resté en son état improbable que le lecteur les découvrira.
Le livre a cependant une ossature, composée de soixante chapitres. Le plus court compte sept mots et le plus long seize pages. On y trouve, en vrac, tous les outils de l'écriture : poèmes souvent rimés, récits brefs, scènes de théâtre avec et sans didascalies, listes numérotées, considérations statistiques et même, textes bilingues. N'en doutons pas, Georges Perec aurait apprécié ce bric-à-brac où le lecteur peut butiner selon ses émotions de l'instant titré ou non. Dans la variété des langues. Passent quelques lignes en portugais, en anglais, mais c'est surtout l'espagnol qui retient l'attention, courant sur plusieurs pages éparses. Françoise Élian est hispanophone et a revisité les traductions de Lorca ; nous en reparlerons.
Abordons maintenant la complexité du chantier élianesque. Dès le premier chapitre, la narratrice évoque ses problèmes d'oreille. Ils remontent à la prime enfance. Une rétention de cérumen imputable à l'exiguïté des orifices interdit la saisie d'une "certaine fréquence". L'appropriation du réel s'en trouve compromise et engendre le désir d'écrire de la poésie. "Et maintenant, je sais pourquoi mes oreilles se rebellent depuis tant d'années, elles veulent comprendre ce que j'écris, ce qui passe par le champ de mes propres yeux". "À travers ma voix". Le corps est lui-même un chantier. Les cheveux s'ajustent mal aux épaules qui "s'élèvent malgré elles, bien à la verticale, dès que j'ai le dos tourné". Y aurait-il à l'intérieur du corps une sourde conspiration des organes ?
Des embarras aussi prégnants biaisent les représentations des perceptions. Alors Françoise Élian s'essaie à apprivoiser l'infra-ordinaire (autre querencia perequienne). Dans la multiplicité des inaperçus quotidiens, qu'ils soient gestes de la main ou de la pensée. Que fait-on par exemple pour patienter sur une musique d'attente ? À quoi pense-t-on au cours de cette attente qui peut durer longtemps ? Une divagation se déplie, marquée par des "gribouillis sur papier volant". Des fleurs, des visages, "des petites concavités inattendues" d'où surgit "un robot organique" réduit par la lassitude à la "mécanique". Qui en dit long sur l'absurdité des jours. À conjurer en regardant fondre du beurre sur une "mie de pain chaude", et le cactus qui n'en finit pas de mourir, "privé peu à peu de son vide intérieur".
Le dedans et le dehors sans cesse ligotés par "les mots, la chair même du texte". Quand les insomnies fomentent des embouteillages. Est-ce ainsi que l'on ne s'appartient que par éclaircies* ? "Ce que je vivais était l'expérience de la vacuité sale et collante, avec laquelle les mots poursuivre, devant, revenir et en arrière ne pouvaient pas faire plus que me blesser, à chaque fois que je les touchais avec ma voix ou mes pensées".
Alors se laisser emporter par la poésie de Rimbaud. "la mer allée. Avec le soleil". Vers les confins de l'Argentine en Patagonie, ce "miroir éternel de la maternité". En jonglant, en dansant avec les couleurs des voyelles. Et les consonnes s'en ressentent dans le dérèglement des sens. Loin des exégèses des vieilles barbes universitaires, ces marchands de commentaires... Mais il faut d'abord [traverser l'Atlantique à la hache]. Pour briser en nous la mer gelée, murmure Kafka à l'oreille assourdie du chroniqueur. Tout au bout, peut-être, l'Antarctique. Sur le bateau ivre d'une expédition scientifique constituée de "personnages tous en fuite de quelque chose". Mais quoi, hein ? "Chépa. Chépa. Chépa.", suffoque Françoise Élian. Le voyage n'en est encore qu'à ses débuts. Il sera constellaire comme l'écriture du livre est constellaire. Le lecteur imagine qu'un autre sac tombera d'une autre patère (au féminin et sans familias), près d'un autre cactus ni vivant ni mort. Déjà des joies malicieuses dansent au fond de ses yeux. Bientôt, il jouera avec elles entre les lignes, leur inventera quelque titre.
Extrait :
Viaje al país de mi madre
Un día de gran tristeza / Me extrañó entender / Que nunca visitaste / La Patagonia // Y con tus ojos de piedra / El espejo de mis deseos / Estaba enmarcado / Por la calle Peña // Una vida tintada / Por el blanco de mi libro / De mis obras / Y el negro de tu casa // Tu casa de madera oscura / Y su piel que no soporta / Las variaciones / de temperatura // Un día de gran tristeza / Me extrañó viajar / Por las pendientes / De la Patagonia // Como una yegua solitaria / Yo percibí / Con mi melena / El viento soplar
Un jour de grande tristesse, je compris avec curiosité que tu n'as jamais visité la Patagonie. Et avec tes yeux de pierre, le miroir de mes désirs était encadré par la rue Peña. Une vie teintée par le blanc de mon livre, de mes œuvres et le noir de ta maison. Ta maison en bois sombre, et sa peau qui ne supporte pas les variations de température.
Un jour de grande tristesse, je voyageais avec curiosité sur les pentes de Patagonie. Comme une jument solitaire, je percevais avec ma crinière, le vent souffler.
Sans titre pour l'instant de Françoise Élian s'ouvre avec une photographie de Catherine Peillon, à retrouver à l'intérieur du livre. Lequel compte 240 pages et coûte 18 €. Aux éditions Tango Girafe.
* Allusion à Antonin Artaud









