jeudi 9 mai 2013

Le plancher, Perrine Le Querrec

Est-ce un roman ? Un récit ? De la poésie ? Du théâtre ? Je ne sais pas. Disons un olni. Objet Littéraire Non Identifié. Un olni écrit par une lsd. Littératrice Sous Domination. En tout cas un livre qu'il faut lire et dire, relire et redire pour tenter d'en saisir les reflets boueux et changeants.

Le plancher de Perrine Le Querrec me fait penser à certains faits divers, rarissimes, dans des fermes reculées de villages reculés au coeur de régions reculées. Encore aujourd'hui, en ces huis clos perdus, oubliés, après que l'ultime survivant des décombres a passé, les services sanitaires découvrent des ossuaires. Plusieurs générations d'enfants morts accouchés de la folie... Les adultes aussi sont enterrés là, pour protéger l'indicible secret...

D'ailleurs, si l'on en croit ce qui est montré à la fin du livre, on peut penser que Perrine Le Querrec s'est inspirée d'un fait divers semblable. Il ne doit pas en manquer dans ce pays bas de brumes qu'est la Normandie profonde.

Mais qu'importe ! Le plancher est une oeuvre irracontable. Sa démesure goyesque l'interdit. Elle se situe au-delà de toute douleur, de toute folie, au-delà et en deçà de l'humain et de l'animal. La fascination de la laideur est une humeur chimérique au tréfonds du cerveau. On parvient à la fin du livre dans un état d'écartèlement. On se dit que le précipice où elle nous plonge sans concession ni à la beauté ni à la morale ni à la langue pourrait être le nôtre.

Jugez-en, puisqu'il est aussi question de tribunal (rituel démoniaque) dans ces mots :

" Je suis Jeannot. Et je suis Paule. Je suis l'enfant du sillon, né dans la terre, tué dans le désert. Je suis le fusil, lourd au creux de mon bras. Je suis Alexandre suçant les mamelles pourries de ma mère et crachant le venin par terre. Je suis le gardien de la ferme, l'héritier, le fils, l'homme, le soldat, l'amant. Je suis leur prisonnier. Plus aucune porte n'est droite, plus aucune marche, aucune poutre, aucun mur. Seul le crucifix sur le mur cloqué. Je suis la croix. Deux traits sur le mur. J'entends les rumeurs, l'antenne envoie ses mauvaises ondes sur moi et sur la ferme, elle brouille mes idées, elle me provoque. Je sais qu'ils sont cachés autour de moi. Ils m'ont attendu, d'autres m'ont suivi jusqu'ici. Ils veulent notre peau. Mère ne l'a jamais dit. Je suis innocent."

Enfin, saluons l'audace littéraire de la jeune maison d'édition Les doigts dans la prose, sise au Mans. Et souhaitons à l'auteur comme à l'éditeur de continuer longtemps sur leur chemin d'exigence. Pour notre enchantement, même terrassant.