samedi 25 janvier 2014

Je suis un poète de la face nord

Antoine Emaz, dans Flaques ( qui est un peu non pas la suite mais la poursuite de Cambouis ), écrit ceci :

" Cruauté de la poésie : celui qui sait au fond qu'il restera invisible, qu'il n'importe pas dans l'histoire, alors même que c'est une partie importante, peut-être la plus secrète ou intime de sa vie, qu'il joue. En ce sens, il est bien poète à part entière, mais sur la face nord. "

Je prends entièrement à mon compte cette appréciation. Même quand je n'écris pas, je suis invisible. Posez-moi dans une soirée où l'on cause, et je disparais peu à peu, comme un fond de vieux sucre dans un mauvais café. Je me détache lentement, je n'entends plus qu'une rumeur qui me fait dodeliner, j'escalade ma face nord.

Alors, pensez donc, si l'art est un duel perdu d'avance par l'homme comme l'a dit Baudelaire, il est évident que je n'importe rien dans aucune histoire, à commencer par la mienne.

Et la poésie en cela n'a rien de cruel. C'est la réalité nue. Tout simplement. Pas davantage. A bientôt cinquante-neuf ans, et à la condition que je mette un peu d'ardeur à trouver des éditeurs, je ferai paraître qui sait deux ou trois recueils avant de mourir.

Aucun ne me survivra. Je ne suis pas sur le bon chemin qui le permettrait. Et je ne le cherche pas. La face nord, dans l'ombre, me convient. Il y fait moins chaud, le soleil n'y aveugle pas la marche, j'ai quelque chance d'en atteindre le sommet, mon sommet.