dimanche 18 mai 2014

Un fils du gouvernement, 1

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         Le six octobre mille neuf cent cinquante-cinq, la température minimale relevée à Paris par la station météorologique de Montsouris était de neuf degrés virgule trois. Il pleuvait. Les nuages titubaient dans l'air épais. A trois heures du matin, la ville dormait d'un sommeil chiffonné. De longs cris de sirène striaient les boulevards, faisaient écho aux sonnailles des clochers. Des portes claquaient dans les bouges à l'unisson des querelles ordinaires. Des larmes coulaient au creux des lits. Des rires aussi, mécaniques remontées à la clé jusqu'à l'aube dans les plis du plaisir.
         Au même instant, je naissais à l'hôpital Broussais-La Charité. Tiré à grand peine par une sage-femme hors du ventre de ma mère. La lumière crue de la salle d'accouchement blessait les yeux. Une goutte d'eau tambourinait dans un lavabo sa vieille comptine de rouille. Le radiateur, qui chauffait mal, émettait des borborygmes pituiteux. Un décor pour la fatigue de naître. La sage-femme, qui était aussi une religieuse, ôta sa coiffe, s'assit sur une chaise et tenta de retrouver sa respiration. Les petites mains d'une aide-soignante me bouchonnèrent comme on bouchonne les veaux, langea mon corps puis exprima elle aussi sa lassitude.
         - Passera pas l'hiver.
         La sage-femme ne répondit pas. Son regard effleura le visage de la mère assoupie dont la poitrine battait trop fort. Se posa un instant sur la pluie à la fenêtre. Une pluie poisseuse comme si on l'avait mélangée à des restes de charbon. Qui encrassait les silhouettes attardées dans la nuit. Plombait les feuillages des arbres et des jardins. L'aide-soignante, contrariée, sortit en marmonnant. Elle savait ce qu'elle disait. Tous les signes d'une mort prochaine étaient là. Sur la peau déjà grise où des marbrures apparaissaient. Dans les gestes aussi. Cette lenteur qu'ils avaient. Comme si le nourrisson vivait à reculons ses premiers instants.
         Deux heures plus tard, dans la salle commune, l'infirmière palpa le front de la mère et prit son pouls. Elle courut chercher l'interne qui maugréa. S'occuper des mères après l'accouchement, surtout pour une simple fièvre, n'entrait pas dans ses attributions. Il y avait assez à faire avec les bébés. Leurs fluxions. Leurs régurgitations. Tous ces épanchements des corps, qu'il fallait réduire. Mais ce n'était pas une simple fièvre. Le médecin reconnut tout de suite les symptômes de la tuberculose. Il ordonna l'isolation de la mère dans une chambre particulière et, faute de place, je fus conduit dans un couloir qui donnait sur la lingerie.
         Ai-je vu, la porte étant restée ouverte, l'amoncellement du linge sale jeté dans un coin ? Ai-je baigné dans les mauvaises vapeurs des draps tachés de sang, des traversins auréolés des sueurs qui avaient accompagné la délivrance ? Quelqu'un s'est-il arrêté de pousser un charriot pour me donner un premier sourire, une première caresse ? Y avait-il, dans ce couloir réservé au service, quelque chose d'un peu joli à voir ? Une image de la ville ou de la campagne, punaisée au mur pour cacher la misère du plâtre ? Une plante grasse même un peu rachitique ?

         Aujourd'hui encore, alors que soixante hivers auront bientôt passé, ces questions font trébucher ma langue. Je ne sais pas ce qui m'est apparu quand je suis sorti de l'orifice maternel. Je ne sais pas comment les images de mes premières heures ont déposé leurs sédiments dans l'ébauche de mon cerveau. Elles marquent le début d'un long blanc à exhumer de ma peau et de ma chair, de mon sang qui a tout retenu de ce commencement. Un travail ou un jeu de patience, avec des mots dont les contours trop friables pourraient leurrer ma conscience. Une quête, pourquoi pas, à tâtons dans le faux comme dans le vrai. Pour continuer à jouer. Encore un peu.

(Texte que vous ne lirez pas chez Gallimard because refus. Mais pour une fois, je vais arroser les éditeurs. )