mardi 10 juin 2014

Un fils du gouvernement, 9

                                                        9


         Madame Picot s'était rendue à l'hospice Saint-Louis de Caen, munie du courrier qu'elle avait reçu de la préfecture de la Seine. Plus d'une heure de voiture. Du brouillard. Des camions qui transportaient du fourrage ou du bois, difficiles à doubler dans les tortillons des routes. Puis, dans la ville même, à cause des travaux de reconstruction qui n'en finiraient jamais, on ne reconnaissait plus les itinéraires. Madame Picot était arrivée avec dix minutes de retard et on lui en avait fait la remarque. Ce n'était pas dans les habitudes des familles d'accueil d'arriver en retard. Bien au contraire. Elles arrivaient en avance.
         Surtout un jour comme celui-là.
         Madame Picot avait souri à cette formulation qu'elle trouvait curieuse. A cinquante ans passés, veuve depuis mille neuf cent quarante-deux, elle ne faisait plus de différence entre les jours ordinaires et les jours extraordinaires. Mentalement, en attendant qu'un sous-chef de bureau la reçoive pour signer des papiers, elle avait essayé de dresser la liste des jours comme celui-là qu'elle avait connus. Le premier baiser avec un rustaud de Saint-Georges dont elle ne revoyait plus le visage. Les premières règles, qui l'avaient affolée car sa mère ne lui avait rien dit de ce que c'était la vie d'une femme. Son mariage. Evidemment. Un beau jour, forcément. On avait beaucoup bu, beaucoup dansé. C'était la guerre mais loin, encore loin. Et la nuit de noces avait tenu ses promesses de corps et de mots. On vivrait mieux que les parents avaient vécu. On ne resterait pas au village qui sentait la bouse. On trouverait à Alençon sinon à Caen un logement et un emploi. Plus tard, on serait propriétaire d'une maison avec un arpent de jardin où les enfants respireraient du bon air. Puis. Sans transition, la chute. Et c'était bien de chute qu'il s'agissait. Le mari monte sur une échelle. Un barreau cède. Le décor chavire. Une mauvaise pierre, au mauvais endroit, et pointue, achève d'un coup la belle histoire.
         - Entrez, madame, excusez-moi de vous avoir fait attendre. Nos services sont débordés.
         Madame Picot, encore sous le choc de sa vie qu'elle venait de revisiter, avait eu un sourire pâle, si fragile que le sous-chef de bureau s'en était ému, avait prodigué des paroles de réconfort.
         - Heureusement que nous avons des gens comme vous, madame Picot. Nous savons bien que la rétribution ne va pas chercher loin. Mais soyez sans inquiétude. Nous allons vous aider. Dans les premiers temps, une assistante sociale viendra vous voir une fois par mois. Vous pourrez lui poser toutes les questions que vous voudrez. Elle vous répondra. Elle vous soutiendra. C'est notre intérêt à tous.
         Madame Picot avait écouté le sous-chef de bureau comme elle écoutait un discours à la radio. Il avait dans la voix des inflexions qui ne la leurraient pas. Bientôt, rompu à toutes les ficelles de l'enfumage, il ferait de la politique et parlerait lui-même à la radio.
         Une heure plus tard, enfin, on lui avait apporté l'enfant. Il dormait. Son sommeil semblait paisible. Elle ne s'en était pas approchée de trop près car elle craignait de le réveiller. Elle ne lui avait rien dit.
         Dix-huit mois après, quand elle renoncerait à le garder, elle se souviendrait de ce silence. Pas un mot. Pas un geste de la main. Le silence du corps, aussi. Elle y verrait un signe. Quelque chose n'allait pas, c'était certain. Mais quoi ? Comment le trouver ? La psychologie n'était pas à la mode dans les années cinquante. Le médecin de Saint-Georges n'avait pas non plus tellement d'idées sur la question. Il s'était d'ailleurs étonné que madame Picot vienne le consulter pour ça. Il avait écouté son coeur, ses poumons, palpé son ventre. Il lui avait posé des questions sur son alimentation et son sommeil. Non. Je ne vois rien, avait-il dit. Vous êtes probablement fatiguée  et vous vous faites du mauvais sang. Je vous prescris des ampoules. Il y a du fer dedans. Le fer, c'est très bon contre la fatigue.