dimanche 9 novembre 2014

Faire lire, ou pas, les collégiens

Un collège de Bordeaux, assez huppé, propose en son CDI (bibliothèque) un ouvrage de Mandy Hubbard, Prada et préjugés. La première de couverture dégouline de niaiserie avec une photo d'adolescente comme on en trouve dans Elle ou autres torchons. Je lis l'incipit, je butine çà et là des blocs interchangeables.
Affligeant ! Ce n'est pas particulièrement mal écrit, non ! La prose de la dame tourne rondement au kilomètre. Elle pourrait rouler encore des dizaines de tomes en attendant qu'un robot-journaliste prenne le relais. 
Je ne doute pas que les jeunes filles de ce collège, formatées à la télé réalité et aux épanchements sur les réseaux sociaux prennent du plaisir à cette lecture. 
Mais je suis scandalisé qu'un établissement scolaire s'abaisse à ce genre de choix. Oh ! je connais l'argument qu'on ne manquera pas de m'opposer. Je l'ai moi-même utilisé quand j'enseignais en ZEP. " On offre ce style de livre dans l'espoir que, petit à petit, les ados en viendront à la littérature. "
L'âge venant, je suis de plus en plus sceptique quant à sa pertinence. Les jeunes qui prennent tôt l'habitude des lectures faciles y restent car elles sont tellement distrayantes et confortables. On demeure entre soi, dans un monde dont on connaît les légèretés et les menues cruautés, dont on maîtrise les codes. On ne risque rien, ni dans la trame narrative ni dans la langue. Comme à la télé ou sur Youtube. Et, en prime, on rêve de se payer un jour une paire de Prada..., qu'on exhibera lors de happy hours, quand on sera déjà sérieuse à dix-sept ans...
Je ne dis pas qu'il faille jeter à la corbeille la stratégie du crescendo du plus facile au moins facile. Mais est-on obligé de partir du quatrième sous-sol ? Quand on représente une institution de la République ? Jusqu'où ira le renoncement à la qualité ?
Il ne s'agit là d'aucun élitisme de pré carré. Je ne dédaigne pas un bon polar de Mankell. Je raffole des enquêtes de Jean-François Parot. 
Mais j'ai peur. Bientôt, si l'on n'y prend garde, Daniel Pennac deviendra aussi inaccessible que Marcel Proust. La littérature finira aux oubliettes, partagée par d'hirsutes illuminés : les derniers humains ! 
J'en serai.