mercredi 10 juin 2015

En chantier 1, suite

  Je ne me souviens pas vraiment de cette première rencontre avec une roulotte de bohémiens. Un homme, sans doute, la conduisait. Une femme, sans doute, s'affairait à l'intérieur. Ils avaient probablement des enfants. Des enfants et un chien. Une image classique encore. Les enfants ne sauraient aller sans un chien, au poil jaune et broussailleux, plein de malice. Plus tard, regardant des films d'aventure mettant en scène des gitans patibulaires, je chercherais vainement la mémoire de visages gris, édentés, sournois. Aucune peur à rebours ne me ferait frissonner.
  A la vérité, je n'avais eu d'yeux en cet attelage que pour le cheval. Les chevaux n'avaient pas encore disparu de cette campagne où je vivais. Les terres, enchevêtrées comme des mosaïques, n'étaient pas remembrées. Des haies, dans les combes ou à flanc de coteau, crénelaient les sillons. La plupart des labours, charrue tirée par une bête de somme, obéissaient toujours aux gestes premiers des premiers cultivateurs.
  Le cheval de la roulotte, en comparaison, était une créature aérienne, capable quasiment de voler. Son jarret s'affranchissait d'une poussée des glaises lourdes et se hissait en galopant à la hauteur de l'azur. A six ans, j'ignorais tout des montures des cow-boys dans des plaines sans fin, des destriers fougueux au cœur des batailles, des mythologies animalières de l'antiquité ou de la science-fiction. Ce cheval, auquel je prêtais tous les pouvoirs, incarnait l'ensemble de ces figures.
  Elles m'accompagnent toujours. Je n'en ai pas terminé avec cette première vie qui continue de m'entretenir. De me façonner, même. Evidemment, je ne me déplace plus en imaginant sous mes fesses les courbes nerveuses d'un poulain à débourrer. J'ai cessé de courir bride abattue à d'improbables rendez-vous amoureux dans les profondeurs d'une forêt enchantée. Mais le regard que je porte sur toute chose s'en est trouvé radicalement et définitivement modifié. Comment dire cela ? Comment convaincre qu'une perception du monde, avec ses vrais et faux semblants, ses emboîtements et déboîtements, ses lignes avec ou sans mouvements peut être changée par un cheval ? N'en aurait-il pas été de même si l'apparition avait été un oiseau ? Un oiseau dont la moindre embardée m'aurait d'un coup transporté de l'autre côté de l'océan ?

  Autant ne pas chercher à convaincre. Ma fatigue n'y résisterait pas. A court de souffle, je devrais respirer sous un masque. Et mon sang, qui sait, se mettrait à tourner, comme celui de ma mère avant moi, comme celui de mon père avant moi. Osons plutôt les commodités de la tautologie. Un oiseau est un oiseau. Un cheval est un cheval. Peut-être que dans dix ans, la mort disséminant en moi ses désordres précurseurs, je me prendrai pour un cheval. Ce n'est pas une mauvaise chose. Ce n'est pas forcément folie. Etre cheval permet de ricaner, en regardant passer les hommes.