mercredi 10 juin 2015

En chantier, 2

  Moi, c'est Milan. Mes parents m'ont donné ce prénom à cause d'un écrivain polonais ou tchèque. Je sais plus trop. La mémoire, c'est pas mon truc. A l'école, j'ai du mal à retenir les verbes. Le cm2, c'est vraiment galère, pour ça. Tous ces passés qu'il faut savoir par cœur. Passé simple. Passé composé. Passé antérieur. Une histoire de fous. D'autant que l'imparfait vient s'en mêler.
  Heureusement, Jacques Louvain est là pour m'aider quand ma tête s'embrouille. On s'installe à la table de la cuisine, je sors mon matériel de classe et on travaille. Les verbes et la grammaire aussi. Mais pas les maths. Jacques Louvain dit qu'il n'y comprend rien. Déjà quand il était lui-même à l'école, il n'y comprenait rien. Evidemment, avec l'âge, il a fini par s'y connaître un peu. Il a apprivoisé les nombres. Apprivoisé comme un animal. Jacques Louvain aime beaucoup le mot apprivoiser. Il peut en parler pendant des heures. J'en suis sûr. Il a tellement d'imagination. Moi, quand on me demande d'imaginer, je me sens un peu perdu. Je crois même que j'ai peur. Peut-être que la peur s'apprivoise aussi, comme un oiseau.
  Mes parents ont fait la connaissance de Jacques Louvain sur le parking d'un supermarché. Je ne sais pas pourquoi ni comment mais j'ai retenu l'endroit. Le supermarché à côté de chez nous. J'étais au cours préparatoire à l'époque. Tout timide. Je regardais plus souvent le bout de mes chaussures que le ciel. Tête baissée quoi. Le bout des chaussures est rassurant. Il nous rappelle qu'on a des pieds et qu'on marche avec. Peut-on marcher dans le ciel ? Je ne vais pas parler à la place de Jacques Louvain mais je suis sûr qu'il pense que oui.
  A part ça, je ne sais pas trop comment dire des choses sur lui. A l'école, le maître nous a demandé d'écrire le portrait de quelqu'un qu'on aime. Il nous a donné une liste de mots pour nous aider. Il a répété plusieurs fois qu'un portrait c'est pas que le physique. C'est aussi le caractère. Malgré les exemples qui étaient au tableau numérique j'ai rendu feuille blanche. Le maître a dit que c'était pas grave, que je ferais mieux la prochaine fois, et que les écrivains eux-mêmes ne réussissaient pas toujours. Il a dit aussi qu'il fallait aller au plus simple. Mais comment aller au plus simple avec Jacques Louvain ? Et si en fait c'était compliqué ? Bref ! Commençons par le physique. Jacques Louvain est de taille moyenne. Il a les yeux marron et les cheveux un peu longs et un peu gris. Il se gratte souvent le nez. Ah ! Je tiens quelque chose, là. Se gratter le nez, c'est le physique, surtout qu'à force, il y a des écorchures qui se voient. Mais c'est aussi le caractère. Est-ce que les rêveurs, par exemple, se grattent plus souvent le nez que les autres ? Est-ce que Jacques Louvain, en marchant dans le ciel, se gratte le nez pour passer le temps ?

  Bon. J'arrête là. Si je reste assis plus d'une heure, mon corps devient tout raide. Et mes pensées sont pareilles. Je vais aller à la piscine avec un copain pour me dégourdir. Je suis un assez bon nageur. Je peux faire cinquante mètres sans m'arrêter, dans le grand bain. Jacques Louvain nage moins bien que moi. Il me l'a dit. Mais c'est normal. A mon âge, il avait terriblement peur de l'eau. Il a appris à nager à trente-quatre ans. Il en est fier. Il dit même que c'est la seule chose dont il est fier. Avoir vaincu sa peur de l'eau. Bon. J'arrête là pour aujourd'hui.