mercredi 9 décembre 2015

Jérôme Lafargue, L'année de l'hippocampe

Jérôme Lafargue m'a fait pleurer avec son roman L'année de L'hippocampe paru chez Quidam éditeur. Voilà un auteur qui ne lésine pas avec les émotions et la tendresse. On craque pour Cigale la jeune orthophoniste belle à croquer. On craque pour Laure, traductrice littéraire. Et aussi pour le ténébreux Pablo qui lance des bordées de jeux de mots plus débiles les uns que les autres. Quant au gosse, Aloïs, gravement perturbé gravement génial, grand dévorateur de Jack London, on le prendrait volontiers dans nos bras pour essayer de l'apprivoiser. Et puis il y a Tim. Tim le perché qui connut son quart d'heure de gloire en dispensant à des centaines de personnes ses discours hallucinés depuis les hauteurs d'un arbre multiséculaire. Et puis il y a Félix, surtout lui. Il a été le témoin d'horreurs suprêmes dans des contrées livrées à la barbarie. Comment s'en remettre quand on n'a pas pu agir ? Quel sens donner à la vie qui continue ? Même les chimères dans la grise marmite de l'hippocampe échouent à faire clignoter des lumières. Félix se replie dans un village bordé par les dunes et le vent. Il s'impose d'écouter un seul disque par jour, du premier janvier au trente et un décembre, et note en vrac, sur n'importe quel support, les menus événements de l'ordinaire. Avec Cigale. Avec Laure, Aloïs et Pablo. Avec Tim. Tim ? Avec lui-même, s'il reste un lui-même qui tienne debout.
La langue est volontairement rude et drue, saccadée, vulgaire, proche parfois de la niaiserie ou carrément fleur bleue, savante aussi quand elle aborde les techniques du surf et les méandres torturés de la musique. La vie quoi ! Sans carapace. Qui résiste alors que la mort étire partout ses ombres. 
Le lecteur rit volontiers : " On m'aurait annoncé que George W. Bush aimait courser les ragondins vêtu de porte-jarretelles que je n'aurais pas été autrement estomaqué." " Putain ouais ! C'est ça ! Je suis tellement retourné que mes couilles retrouvent plus ma bite !"
Le lecteur s'émeut aussi : " Je constate avec amertume qu'il ne faut pas grand-chose pour se retrouver emprisonné dans une solitude que l'on n'a pas souhaitée... Mon destin est d'oeuvrer à la marge, de susciter l'attention à petit feu, d'agacer par l'ironie."
Le lecteur, enfin, entend bien le glas qui assourdit notre siècle : " Je n'ai guère d'espoirs concernant un éventuel retournement de situation humaniste et solidaire."
Et l'hippocampe pleure autant que les yeux. En la lenteur de sa mémoire amputée. Ses rêves les plus fous parviendront-ils à réveiller le monde, ce fameux trente et un décembre ? Ou se fracasseront-ils sur le hachoir de la dernière vague, alors que sanglotent les guitares ? 
" Tu es  là, n'est-ce pas ? M'enverras-tu un signe un jour ? Que le merveilleux l'emporte pour une fois sur le tragique, bordel de merde !"