mercredi 17 février 2016

C'est la route qu'on n'a pas prise

C'est la route qu'on n'a pas prise
qui essaime toujours - l'autre a fini
dans un sac au fond de quelle chambre obscure*
Sur les coteaux et dans les combes des enfances
Les sentes qu'on prenait
Avec des fleurs pareilles à des abeilles
Et des frémissements sous l'herbe sèche
Je ne les tiens plus dans mon pas qui piétine
Je cherche encore les chemins détournés
Qui m'interdisaient leur mystère
A moi seul figé déjà dans un corps mal assemblé
Quand la petite voisine y jetait ses doux ans en pâture
Son rire et sa peau blanche

 Guy Goffette, La vie promise, (Lettre à mon voisin), 1991


Marcher dans la nuit, parler sous la rumeur,
pour que le rayon du jour naissant fuse et réplique à
mon pas*
Mes enfances encore sous les hivers trop bas
Les signes de la nuit que je devais conjurer
Entre l'eau des marais et les creux dans la combe
Le petit peuple des chimères courait sur ma peau
S'engouffrait dans ma gorge sans cri
La lumière tardait sous l'horizon
Haché des hautes herbes
Mes gestes rentraient dans mes gestes
Cloués par le noir sans issue
J'en contemple les restes sous mes mots
Les énigmes tapies
J'ai cinq ans pour toujours

 Jacques Dupin, Le corps clairvoyant, (Moraines), 1969


De toutes petites pensées tournent en rond ici,
ne cherchent rien,
ne désirent rien.*
Elles zèbrent l'eau croupie des bassins
Où vont les feuilles mortes
Se changent en mouche dans les vieux souvenirs
De lampes et de toile cirée
Quand l'ennui crépitait autour de mes yeux
Elle se jettent sans dessein
Sur l'horizon froissé comme un drap
De mauvaise nuit
Elles n'ont pas assez de corps
Pour énoncer le temps qui manque
Le désir qui languit
Mes mots s'essouffleraient à les chasser
La marche seule parfois les dissout

 Pӓr Lagerkvist, Angoisse, 1916


Formée de boues et de sédiments
une très confuse image
monte de l'absence*
Des chimères venues d'avant moi
Dans des souvenirs de fièvres
Au creux d'autres corps
Accompagnent encore mes pas
Les bêtes blanches ont des grimaces de suie
Des remuements de lie des murmures de vieille eau
Le temps ne les remise pas dans ses plis
Ma langue échoue à les combattre
Ma solitude est trop absente

Françoise Hàn, ne pensant à rien, (Absence), 2002