jeudi 28 septembre 2017

Mettre ses pas dans les autres pas

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Marcher
Ne rien faire d'autre que ça
Mettre ses pas dans les autres pas
Comme les gouttes de pluie
Se mettent dans les autres gouttes de pluie
S'appliquer à cette marche
Dans le vacarme des heures
Dans le tremblement pressé des yeux morts
Puiser au fond de soi
Ce qui reste de silence

*

Atteindre le passage invisible
Du premier mille
Où luit pourtant l'incertitude du trottoir
Poursuivre encore le mirage de la marche
Jusqu'à saigner notre douleur
Qui ne parlait plus

*

Je marche et je marche encore
Je m'efface dans la lenteur de mes pas
Là est mon salut
Dans l'horizon qui fuit la ville
Cadencé par des foulées trop lourdes certes
Mais quoi
Les semelles de vent ne sont que
Du vent

*

Parfois
Comme une brillance sur le chemin
Le petit bonheur d'une traverse
Un champ posé là au creux du tumulte
Quelques ivraies solitaires et battues
Où souffle une mémoire qui ne dit rien
La nôtre qui sait
Tout entière dans mes pas

*

Chercher
Quoiqu'on s'en défende
Un fil ténu dans la marche
Qui nous tiendra debout
Le plus loin

*

Je ne sais pas si j'éprouve l'ivresse
Du deuxième mille
Quelles heures ont sombré déjà
Dans l'inanité des choses vues
Où puis-je aller encore
Où tu ne serais pas

*

Ici ou là
Au détour de la marche
Quand le corps devient cette mécanique
Où se rôde la fatigue
L'esprit d'un caillou perdu
Soudain m'accable de sa légèreté
Mais comment dès lors
Rebrousser le chemin
Un caillou ne vient jamais seul

*

C'est pour toi que je marche
Et tes pas sont dans les miens
Portés par l'illusion d'une géographie
Qui nous aurait appartenu
Dans cette ville trop basse
Pour nos ailes d'oiseaux
Le souvenir d'un mot
A l'angle d'une rue d'autrefois
Mais était-ce bien ce mot-là que nous avions dit
Le souvenir d'une caresse retenue
A l'ombre d'une vitrine
Mais comment garder la mémoire
De nos gestes

*

Reconnaître parfois
Dans la foule grondante
Un autre marcheur
Une autre solitude dans la solitude
Le désespoir toujours
Qui pousse à l'oubli
Dans le bruit des heures

*

Et le voilà franchi
Le troisième mille
De notre marche
Je n'ai plus que des jambes dans les jambes
Mon corps s'est réduit
Au balancement des pas
Il ne peut plus tomber

*

Tu me dis d'entrer dans ce jardin
Où chatoient des cercles fugaces
A la surface de l'eau
Tu me proposes la rumeur des arbres
Le silence désigné
Des cygnes trop lourds
Mais que ferions-nous de notre mémoire

En pareille laideur


Ces textes font partie d'un ensemble qui date de 1997. Je n'y apporte pas les retouches qu'il faudrait. Une chose dite étant une chose morte selon Artaud.

Photo d'Olivier Roubine, juin 2015. Les Salins de Giraud près de Montpellier. N'hésitez pas à visiter le site de l'artiste qui, je l'espère, ne m'en voudra pas de m'être dispensé de son autorisation. J'adresse avec cette image un clin d'oeil à Nathalie Séverin, Louise Imagine, Claire Musiol, Isabelle Bonat-Luciani, Brigitte Giraud, Philippe Castelneau et Christophe Sanchez.