vendredi 6 janvier 2017

Jaume Cabré, Confiteor

La quête de la beauté est d’autant plus tragique que la banalité du mal, agi et subi, domine l’homme depuis ses commencements. Cette question philosophique majeure traverse de part en part, crible pourrait-on dire, le Confiteor de Jaume Cabré, roman de neuf cents pages. Hannah Arendt, Theodor Adorno,  Paul Celan, Primo Levi accompagnent évidemment le professeur Adrià Ardèvol dans ses recherches.
Auteur d’une volumineuse Histoire de la pensée européenne saluée par la critique, parviendra-t-il à écrire l’histoire du mal ? Aura-t-il le temps de se réconcilier avec l’insaisissable Sara Voltes-Epstein qu’il aime et qui l’aime ? Amènera-t-il son ami Bernat Plensa à renoncer à publier de mauvais romans  pour se consacrer exclusivement à la musique où il excelle ?
Il faudrait poser la question au shérif Carson et au glorieux Aigle-Noir de la tribu des Arapahos. Ils ont veillé sur Adrià quand il était enfant. Ils lui ont donné l’affection dont il manquait et continuent d’intervenir, en crachant par terre s’il le faut, dans les conversations auxquelles ils ne sont pas invités.
Autant le reconnaître d’emblée, cette œuvre de Jaume Cabré est totalement indéfinissable. Toutes sortes d’aventures y foisonnent, celle d’un violon Storioni notamment, depuis la forêt où son bois a poussé en Catalogne il y a plusieurs siècles jusqu’à une maison de retraite à Amsterdam dans les années deux mille, en passant par le camp d’extermination d’Auschwitz-Birkenau…
Les personnages, comment pourrait-il en être autrement, sont à la mesure des dédales qui brouillent et confondent les espaces (monastères, ateliers de luthiers, salles de tortures au Vatican et en Allemagne, cabinets de curiosités, bibliothèques, chambres à coucher, musée à Tübingen et rues de Barcelone, cimetière…) : on ne peut jamais être sûr qu’ils sont là et pas ailleurs, dans ce temps et pas dans un autre.
Jaume Cabré l’a voulu ainsi dans la structure de son ouvrage. Dans une même phrase, sans aucune transition, le narrateur Adrià passe du je au il en parlant de lui. Dans un même paragraphe, un bourreau de l’Inquisition au Moyen Age qui suspend un blasphémateur à un croc de boucher devient un bourreau allemand qui dépèce un enfant juif pour tester sa résistance à des produits chimiques. Le lecteur devine ce que les identités multiples ont en commun de volonté fanatique quand il s’agit d’exercer le mal y compris pour atteindre et s’approprier la beauté, celle de la musique tout particulièrement, laquelle est omniprésente dans ce terrifiant Confiteor. Personne ne sortira épargné de ce roman par ailleurs polyglotte et pour cause... Pas même les figurines de plomb du shérif et de l’Indien.Résultat de recherche d'images pour "jaume cabré"
Les personnes intéressées par l’univers de Jaume Cabré peuvent consulter les articles de Philippe Lefait et Laurent Mauvignier en cliquant sur les liens de l’encyclopédie Wikipédia. Il y a aussi des interviews.

Traduit du catalan par Edmond Raillard, Confiteor de Jaume Cabré est disponible dans la collection de poche Babel.

Image courrierinternational.com