lundi 9 octobre 2017

On oublie que nos pas sont nos pas

Résultat de recherche d'images pour "chemins de traverse"On oublie que nos pas sont nos pas dans le mystère qui nous foudroie déjà. On n’ira guère plus loin. Il est temps. Mes mots ne sont pas des lieux sûrs pour assembler les paysages qui échappent au grain de ma langue. Ma mémoire a perdu l’établi de l’enfance où je fourbissais les brumes et les berges, la lumière des coteaux et la suffocation des mantes. L’effroi dans le creux de ma gorge, les gestes muets. Comment se fondre dans le silence du chemin qui reste ? Mon regard comme mes mains s’épuisent à l’ébauche de l’horizon.
Les oiseaux vont trop bas sous les plis de la lumière.
Les herbes couchées abandonnent leurs signes dans les remugles de la terre. Je suis un goitre. « Plus grande est la solitude au passage des grands oiseaux ». Leurs cris mêmes agrandissent le ciel, rapetissent la sente où le corps s’étire et le silence tombe sur mes épaules, immobile. Je ne peux rien saisir des ombres entre mes pas. Mon sang a pris le goût du fer dans ma bouche. Il est trop tard ; les draps de la nuit claquent déjà. Garder le souvenir d’un visage penché sur la glaise, sa bouche fermée aux remugles. Le soc luit sombre dans le sillon retourné.
Des courtilières pourraient bondir à l’assaut des corbeaux tapis.
Le soleil de novembre s’effondrerait sans qu’on s’en étonne sous le ciel bas. Les lisières des taillis ne tiendraient plus en joue les lignes des labours. On ne reconnaitrait plus l’étourneau désemparé, la musaraigne blottie dans les guérets. J’ai toujours dix ans. Un froid me fait trembler. Mais comment savoir ce qui en soi prendra la mesure de l’instant ? On n’a pas inventé assez de souvenirs. La lumière est trop tendue. Le ciel s’ouvrira-t-il ? Poser la question aux travers du chemin.
Attendre un frisson sous la peau qui jetterait des traits.
Chercher le regard des bêtes blanches, toutes ces présences pour augurer la trace déjà plus là. Une éternité minuscule. « On croyait habiter ces chambres ce sont elles qui se sont déposées en nous. » On retrouve partout leurs fenêtres, les lignes entre les lés fleuris, deux ou trois taches comme des géographies qu’on n’a jamais su nommer. On se souvient des rumeurs avant le sommeil. Le son lointain de la rouille plantée dans la terre alors qu’un rire monte l’escalier. Et une main le retient contre les lèvres. Personne ne doit rien savoir des plaisirs qui s’apprêtent. Le poème viendra-t-il parmi ce flou, si les contours du corps sont aussi brouillés de toute mémoire ? Une musique au coin du monde, on l’entend tout au bout de la fatigue dans l’énigme du corps défait.
Où aller encore si le chemin n’est plus qu’un trait qu’on ne sait pas finir ?
Il faudrait se dissoudre là, avec les notes blessées qui montent des fondrières dans les remuements faibles de l’air. S’accorder au murmure de l’eau parmi les hautes herbes, devenir une idée nue ouverte comme une main. Pour sauver. Il n’y a plus de tumulte. Les ombres gisent à l’entour des jardins. L’eau a perdu les traces des bêtes blanches. Un volet battant dans le vide éloignerait de mes pas les feulements du vent. L’ornière étouffe un sanglot quand je déglutis du noir. « Un homme seul regarde passer un garçon qui chancelle ». Je ne me suffis pas de son vertige dans les flaques, des ombres battues en ses clins. Il me faudrait prendre aussi la douleur qu'il ignore encore, loin des pères et des mères aux moignons qui suppurent.

Mais comment nous inventer ensemble avant la chute ? 

image chambresnoires.fr