dimanche 26 novembre 2017

Murièle Modély, Tu écris des poèmes

Murièle Modély, en évoquant l'île de la Réunion où elle est née,  pourrait reprendre le célèbre mot de Kafka à propos de Prague : " Cette petite mère a des griffes."
Dans Tu écris des poèmes, son sixième recueil publié, l'auteure de Penser maillée questionne de nouveau l'acte d'écrire. Et l'île grandit avec le poème dont la langue résiste au plus profond des plis du corps. " tes poèmes sont / n'importe quelle partie de ton corps / n'importe laquelle / une jambe / un rein / un os / n'importe laquelle / sauf la tête. 

La poésie modélienne, hachée menu ou en longues traînes, resserrée ou éparpillée est une texture-mixture travaillée par les fluides, les sucs, les menstrues, les pulpes et les morsures. Un corps-à-corps avec ce qu'il y a d'inaudible et d'étrange-étranger dans les plaies du quotidien. 

Bien sûr, Murièle Modély s'égare dans cette triangulation de l'île, du corps et du poème. La quête est d'autant plus infinie que l'être Modély n'est pas certain d'être ce qu'il est. Dans la deuxième partie du livre intitulée à la lettre, l'auteure s'amuse, entre ironie et amertume avec les consonnes et les voyelles de son nom. Qui pourrait bien être mrlmdl ? Qui se cacherait derrière uieeoey ? Un nom pareil n'est pas prononçable, n'est pas appelable : il n'existe pas !

Dans la dernière partie, des signes, essentiellement constituée de proses, chaque texte s'ouvre-ferme par des signes entre crochets : [ ? ], [ ( ) ], [ ; ]... Et le lecteur (mais il s'en doute) découvre que Murièle Modély, même si elle ne dédaigne pas le cru et le trash des sécrétions glandulaires, écrit aussi, et ô combien, avec sa tête. Pour répéter encore et encore l'incertitude, l'impuissance de l'être avec la lettre.

Extraits :

tu écris des poèmes dans une profusion d'odeurs, de
couleurs
pour attraper le brin d'herbe et son suc
le souvenir ultime, premier
loin    loin
vibrant et lumineux comme le mot racine
dissimulé dans ta première dent de lait

*

tu dois pourtant les écrire
tes poèmes
tu n'as pas le choix
il te faut retranscrire
le sang qui palpite à tes tempes
(cliché)
le dérèglement des synapses
de la mémoire
il te faut mettre
sur la table
(poncif)
ce que ne peut le récit

*

[ , ]
parfois, quelque chose file, dans la poitrine, l'espace, entre l'inspiration, l'expiration, de la page, contre ses lèvres, tu ne sais pas vraiment, parfois, un postillon tombe, la phrase chute, fait une boucle, sursaute, accroche coeur, sur le menton, parfois tu comptes, tu recomptes, les champs ouverts, par la courbe des répétitions, tu fais semblant, les petits oui, les petits non, souffle coupé, sous la virgule, ton lent et mol émiettement,

Un bel ensemble avec un ton à nul autre pareil. Nous en recommandons vivement la lecture. Tu écris des poèmes (comme Penser maillée) est publié aux éditions du Cygne en lien sur ce blog, pour la somme de 12 €.

image éditions du Cygne