mardi 17 mai 2022

Souvenirs d'Ambérac, 1

Les souvenirs ne vieillissent pas au même rythme que les corps. Il arrive même qu'ils rajeunissent et reprennent chair. On parvient même à les toucher. C'est mon cas. Mon enfance d'assisté public à Ambérac en Charente se rappelle à moi comme si elle datait d'hier.

Ambérac, dans les années soixante, comptait trois cents âmes sous la coupe d'un maire ayant fait de la prison et d'un hobereau sans particule qui régnait en maître absolu sur la paroisse.

La population était constituée d'agriculteurs aux pratiques essentiellement vivrières, la plupart n'ayant jamais ou si peu quitté leur canton. Parmi eux, quelques profils différents : M Fontroubade, instituteur de classe unique arrivé après la guerre, (je lui rends grâces), le facteur, l'épicier, le mécanicien qui survécut à une tentative d'assassinat...

Mon premier souvenir est celui d'un souper (le mot dîner était l'apanage des riches). J'ai dix ou onze ans. Il fait nuit. C'est l'hiver. Les cuillères raclent le fond des assiettes à calotte. Ma mémé parle peut-être avec son fils et sa bru. Je ne les écoute pas. Je rêve avec les ombres de passage. 

Quelqu'un frappe. Le fils se lève, ouvre la porte aussitôt refermée, reste sur le seuil ou s'avance dans la cour de la maison. Quelques paroles sont échangées, qu'on n'entend pas. Les cuillères restent en suspens sous l'abat-jour. On se demande : "Qui c'est-y don à c't'heure ?" Ou, plus rudimentaire : "Qu'est tou qu'o l'est ?"

Dix secondes passent. Le fils rentre, ferme la porte et dit à sa femme : "O l'est un clochard, cope-z'y un quart de miche."

La femme s'exécute. Mais c'est un tiers de miche qu'elle va couper. Le mari, scrutateur, on rigole pas avec le pain, arrête son geste :" Un quart, j'ai dit."

C'est le mouvement du couteau, révisé à la baisse, dont je revois la précision. Peut-être me permet-il d'imaginer mieux le clochard devant la porte refermée, attendant son quignon. Mais quel serait aujourd'hui mon souvenir si j'avais vu le quart de son visage ?

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