Je tombe sur cette phrase de Patrice Jean, auteur et enseignant : "Si l'on a besoin des conseils d'un libraire pour choisir un livre, le mieux est de ne rien lire."
Je sais qu'une citation non contextualisée peut induire des biais dans la pensée du lecteur. Cependant, ce passage m'apparaît si sévère que j'en demeure sidéré trois heures après l'avoir découvert. Le "on" ainsi désigné s'adresse à des populations qui ont une pratique occasionnelle de la lecture et manquent de culture littéraire. Elles ne fréquentent pas souvent les librairies. La multitude des ouvrages les désempare, les paroles à bas bruit autour des tables sont des langues étrangères qui les intimident. Alors, oui, elles demandent conseil à un libraire. Pourquoi ne le feraient-elles pas ? Pourquoi ne leur reconnaîtrait-on pas ce besoin-là ? (Et ce n'est pas le même "on" qui s'exprime...)
Et puis les libraires ne sont pas tous des ignorants à l'abreuvoir médiatique de La grande librairie. Il existe encore en France, grâce à la loi sur le prix unique du livre, de nombreuses librairies animées par la curiosité des sentiers furtifs, des voix dissonantes. Elles organisent souvent des rencontres avec des auteurs publiés dans de petites maisons d'éditions. Parfois, un verre de vin conclut la soirée et les échanges entre auteurs et lecteurs se poursuivent de façon moins formelle. Enfin, il faut ajouter que le métier de libraire n'est pas une sinécure. Les heures de travail sont nombreuses et mal rémunérées. Et quand le libraire a un ou deux salariés, s'ajoute le souci permanent de préserver leur emploi. En nos temps de crise économique et géopolitique, l'angoisse et la fatigue pèsent lourdement sur l'accomplissement des jours.
Les libraires, comme les "ignorants" des classes populaires, ne méritent pas le mépris des groupes d'appartenance dits supérieurs. Oh ! je ne doute pas que Patrice Jean se récrierait si quelque hasard le menait à me lire et je le croirais de bonne foi. Mais, pour avoir lu La société du mépris d'Axel Honneth, j'ai entrevu les mécanismes souterrains qui agissent, qu'on le veuille ou non, sur les représentations de soi et de l'autre. En avoir conscience ne signifie qu'on cherche à s'en déprendre. Car cette conscience est souvent floue, qui va de guingois dans le flou de la vie ordinaire.
Venons-en, pour terminer, aux derniers mots-tranchoirs de la citation : "Le mieux est de ne rien lire". En quoi ce rien serait-il un mieux ? Si nous retournons l'apophtegme comme une chaussette trouée, cela induirait-il que le tout serait un pire ? Alors, je pense à cette archive de l'INA des années 1960. Un quidam, haut perché en sa voix, critique le livre de poche qui amène à la lecture [des gens qui n'en ont pas besoin]. Quand on est, comme moi, issu des classes laborieuses, vous savez, celles qui sentent la sueur, qui fréquentent les HLM et pas les châteaux, eh bien, on est forcément ému. Le refus implicite de partager la possession de la culture est attristant de la part d'un enseignant. Petit instituteur dans les "quartiers" pendant quarante ans, j'ai eu dès le début de ma carrière le désir de partager ce qu'il y a de mieux dans les domaine des arts et des lettres. Offrir la langue à celui qui en est démuni, quitte à s'opposer aux marquis de la pédagocratie, me semble de plus en plus urgent en nos temps de grands naufrages de l'entendement.
Pour conclure, voici une liste (non exhaustive) de librairies dans la région bordelaise. Je leur rends grâces :
Librairie Olympique, 23 rue Rode, 33000 Bordeaux,
https://libolympique.poesiebordeaux.fr
Librairie La machine à lire, 8 place du Parlement, 33000 Bordeaux,
https://www.lamachinealire.com
Librairie Le pavé dans la marge, 21 place Charles de Gaulle, 33700 Mérignac
https://www.lepavedanslamarge.fr
Librairie Le vrai lieu, 100 cours du général de Gaulle, 33170 Gradignan
https://www.librairie-levrailieu.fr
Librairie du Contretemps, 5 cours Victor-Hugo, 33130 Bègles
https://www.librairieducontretemps.com
image : construction de la nouvelle bibliothèque dans le quartier populaire de Bacalan à Bordeaux. Et je me souviens d'un éditorialiste du Figaro qui déclara naguère : "Il y a trop de médiathèques et pas assez de policiers dans nos villes"...

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