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Mon blog est celui d'un butineur effaré dans tous les champs du savoir. Et c'est ce même butinage qui m'a conduit à écrire des livres.

vendredi 24 avril 2026

Trois questions bêtes mais pas tant que ça


Première question
:

- Pensez-vous  qu'un ouvrier est moins intelligent qu'un cadre supérieur ?

- Quelle idée ! Vous cherchez à me piéger. Mais la ficelle est trop grosse.

- Oh ! Je vous demande seulement une réponse un peu sincère.

- J'adore votre "un peu". J'avoue qu'il m'est arrivé d'avoir une pensée aussi coupable. Je ne suis pas différent des autres. Les clichés ont la peau dure. L'ouvrier buveur de bière devant un match de foot. L'ouvrier qui vocifère dans les manifs. L'ouvrier inculte, etc.

- Merci pour votre franchise. Passons à la question suivante, si vous le voulez bien.

 

Deuxième question :

- La nuit, dans la rue, vous méfiez-vous davantage d'un homme de couleur que d'un homme blanc ?

- Diable ! Vous passez de la ficelle à la corde à nœuds. 

- Oh ! Même remarque que pour la première question. En votre âme et conscience.

- Eh bien... comment dire ? ça dépend des situations. Dans une rue très sombre et s'il est vraiment tard, peut-être que oui, j'aurais plus peur de l'homme de couleur, surtout s'il est pris de boisson ou d'autre chose. Avec tous ces faits divers dont on nous rassasie... Vous comprenez. 

- Oui. Je comprends. Merci pour votre honnêteté. Passons à la question suivante.

 

Troisième question :

- Considérez-vous que les pauvres sont un peu responsables de leur situation ?

- Ah ! Là, c'est carrément un bâton pour me faire battre.

- Non, non. Continuez seulement à interroger votre for intérieur.

-  J'ai souvent entendu dire que certains pauvres sont méritants mais que beaucoup ne le sont pas. Des paroles de riches. Cependant, il faut reconnaître que parfois... Le ravage des addictions, l'éducation des enfants qui laisse à désirer. C'est aussi une réalité. Je ne la décrypte pas toujours bien. 

- Ah ! Le décryptage ! Merci encore. C'est tout pour aujourd'hui. 

 

Amusons-nous donc à décrypter ces trois échanges. Les représentations imaginaires de l'ouvrier, de l'homme de couleur, du pauvre constituent un héritage dont on ne se défait pas si facilement. Il est véhiculé par de nombreux récits dominants. Y compris quand ces récits leur  témoignent de la bienveillance. Prenons par exemple la création des jardins ouvriers à la fin du dix-neuvième siècle. Il s'agissait, dans bien des esprits, qu'ils ne soient pas désoccupés pendant leurs espaces interstitiels de liberté, qu'ils aillent cultiver leurs légumes plutôt que de s'enivrer au bistrot après le travail. Et ce fut encore plus vrai quand le dimanche, en 1906, a été rétabli comme jour férié. Enfin, il faut aborder la sidération des groupes d'appartenance supérieure quand ils virent, à l'été 1936, débarquer les premiers bénéficiaires des congés payés sur les côtes normandes. Gilles Deleuze l'évoque très bien dans son abécédaire. Ce n'est pas que les nouveaux arrivants se mélangeaient à ceux déjà là mais on pouvait les apercevoir, un peu de loin, un peu comme des ombres affublées d'oripeaux. La Commune de Paris agitait encore bien des chimères. Souvenons-nous que même Zola tonna contre. Et l'actualité des Gilets jaunes en 2018 démontre que le trinôme aperception/perception/représentation agit toujours dans la psyché des possédants comme dans celle des possédés. Ainsi, ces mots, implacables de Franz-Olivier Giesbert : " Les Gilets jaunes sont des pillards rongés par le ressentiment comme par les puces."

En 2026, dans le contexte que nous subissons, entre incertitudes géopolitiques et menaces de banqueroute de l'État brandies par nos grands argentiers, Thierry Breton notamment, les mêmes antiennes reviennent sur le devant de la scène : la politique sociale de la France coûte trop cher, nous n'avons plus les moyens de payer, il faut privatiser en partie le financement des retraites et de la sécurité sociale. Avec en ligne de mire toujours les mêmes catégories d'individus : les petits salariés trop souvent en arrêt de travail, les personnes issues de l'immigration, bref, les pauvres en général. De même, des voix de plus en plus nombreuses, inspirées par Javier Milei, plaident pour une réévaluation du coût des études universitaires. Un étudiant en philosophie, en littérature, en langues orientales, en sociologie n'est pas immédiatement rentable sur le marché du travail. C'est de plus, un dangereux contestataire. Qu'il se débrouille par ses propres moyens pour approfondir ses connaissances. 

Alors, sur les réseaux sociaux, les passions tristes se déchaînent d'autant plus qu'elles sont souvent anonymes : "Je veux pas que mes impôts servent à entretenir des SDF... Dans certaines rues de Paris on voit plus que des noirs... Les étrangers n'ont qu'à se faire soigner chez eux... Le RSA coûte les yeux de la tête... L'AME coûte la peau du cul...

Et ces passions tristes passent parfois à l'acte. En Haute-Loire, un homme a menacé des enfants qui jouaient dans un parc avec une carabine à plomb et a crié : "Dehors les Noirs et les Arabes !" Il s'agit certes d'un cas isolé mais qui laisse augurer le pire si la situation politique, économique et sociale s'aggrave encore.

Aussi, qui que nous soyons, de gauche comme de droite, nous devons apprendre à penser contre ces représentations délétères qui infusent dans l'inconscient collectif. Le cadre supérieur, qui est un sachant et non un savant, n'est pas forcément plus cultivé qu'un ouvrier. L'homme de couleur n'est pas assigné d'office à des postes de vigile ou d'agent d'entretien. Le pauvre n'est pas un fainéant qui profite de la société et a des puces. 

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