"Ce qui me console aussi, c'est de me répéter cette sentence montaignesque : Qui se connaît, connaît aussi les autres, var chaque homme porte en lui la forme entière de l'humaine condition. Et d'en déduire que je, que moi, c'est vous. Phrases par lesquelles j'essaie, une fois encore, de justifier à mes propres yeux le projet hasardeux de me peindre."
Lydie Salvayre, malgré ses prix littéraires et sa reconnaissance internationale, n'est pas du genre à prendre le melon. Elle préfère discuter avec sa voisine de palier même si elle aime la new romance (Albane) qu'avec un intello pontifiant. Elle préfère voyager dans un troquet au bout de sa rue que dans une mégapole aux confins du monde. Elle aime la langue la plus choisie comme la plus triviale. Elle a fui les fallaces de Paris après le Goncourt et habite une maison à Nîmes, avec son compagnon Bernard et un jardin idéal pour sa chienne Nana. Et continue d'écrire "entre deux langues, les deux étroitement, amoureusement, inséparablement liées" : le français et l'espagnol. Tout en se souvenant du "fragnol" de sa mère tant aimée.
Le père, en revanche, est tout sauf à son avantage. Son passé douloureux de déraciné pendant la guerre d'Espagne et son engagement du côté du bien n'excusent pas son autoritarisme et son machisme, son étroitesse d'esprit quant au respect de la doctrine communiste. Lydie Salvayre et ses sœurs, à force d'en baver, ont finir par le haïr.
L'auteure de Autoportrait à l'encre noire s'est construite contre lui. Avec les livres, tous les livres. Avec ses études à Toulouse (lettres et philologie espagnole) pour "fuir l'enclos familial". Avec ses tentations anarchistes alors que le padre conchie Bakounine ce hijo de puta. Et bien sûr avec l'écriture. "J'écris parce que je ne sais pas parler. De cela, je suis sûre." Lydinette, comme dit la jeune Albane en ses chahuts bienveillants, a connu des déboires. Une rencontre avec le précieux Sollers à la Closerie des Lilas pendant laquelle elle s'est tenue coite tout du long. Une soirée chez un cinéaste en vue où quelques raffinées l'ont trouvée tellemeeent modeste...
Alors, oui, écrire.
"Que se passe-t-il donc pour que, à quarante ans passés, je m'autorise à tenter l'impossible ? Suis-je poussée par la nécessité vitale de compenser ma difficulté à ouvrir ma gueule ? Est-ce cet échec à maîtriser une langue que je désire d'autant plus qu'elle m'échappe ? Est-ce ce point de faillite qui exige de moi le recours à l'écriture ? Pour le dire autrement : si je m'étais sentie propriétaire de la langue et dans une adhérence parfaite et confortable à un idiome et une histoire, serais-je advenue à l'écriture ?"
"J'écris un pied dans la langue parfaite des classiques sagement appris à l'école, un autre dans la langue de la rue, désentravée, malicieuse, effrontée, craintive, librement espagnolisée par ma mère, riche d'entorses au bien-dire et d'expressions dites vulgaires, en guerre avec les articles trop définis et s'insurgeant contre l'ordre obligé sujet-verbe-complément."
Et c'est ainsi que nous aimons Lydie Salvayre, une femme affranchie en art comme dans la vie. Avec ses yeux ouverts sur le peu qui agrandit le monde. Autoportrait à l'encre noire est publié chez Robert Laffont dans leur collection Pavillons. Il compte 214 pages et coûte 20 €.
Pour mémoire, L'honneur des chiens, de la même auteure aux éditions L'ire des marges, est également chroniqué sur ce blog.

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