" Elle avança la main.
Elle prit la main toute froide, si légère, dans sa paume.
Elle caressa les os si fins sous la peau de sa main.
Elle caressa la peau si douce, si friable, comme de la crêpe dentelle, des morts.
Elle caressa un à un les doigts si minces morts."
Cet extrait (page 168 édition folio) de Les Solidarités mystérieuses reflète l'essentiel du style de Pascal Quignard dans ce roman que j'ai grand plaisir à redécouvrir. On y trouve tant d'anaphores et d'épiphores, et même des symploques comme dans les deux dernières phrases qui ressemblent à des vers. Pour dire les obsessions de Claire, anorexique mal repentie comme son créateur et sujette à de subits accès de larmes, à des crises d'angoisse, à des disparitions dans les paysages d'eaux et de landes, en surplomb de la falaise ou blottis derrière des frondaisons.
Mais qui est vraiment Claire, si peu solidaire avec elle-même ? Pourquoi retourne-t-elle dans la Bretagne de son enfance confiée à son oncle fermier après la mort prématurée de ses parents ? Quel lien obscur entretient-elle avec Madame Ladon qui fut son professeur de piano ? Et, surtout, comment expliquer sa relation avec Simon, pharmacien et maire du village, marié et père de deux enfants ? Le frère de Claire, Paul, essaie de lever un coin du voile, aussitôt retombé sur l'énigme d'être tout en n'étant pas, pétrie par "le désespoir amoureux de la vie" dont parle Brigitte Giraud dans son essai éponyme...
Lisez ou relisez ce roman fragmentaire ou récit étoilé. Avec ses longs travellings sur les personnages dans leurs déplacements, ses dialogues nus, ses phrases brèves accumulées comme la pierraille dévalant les à-pics ouverts à la houle, ses correspondances nombreuses avec le ciel, la terre et l'eau, ses accents durassiens aussi, etc.
Le désespoir amoureux de la vie de Brigitte Giraud a été publié aux éditions Le Bord de L'eau en 2009.

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