J'ai lu Moderato cantabile de Marguerite Duras en 1978. Je ne me souvenais que du nom de la prof de piano, mademoiselle Giraud. Je croyais que la ville portuaire était celle de Blaye au nord de la Gironde alors que c'est le film qui a été tourné là-bas.
Tous les vendredis Anne Desbaresdes conduit son fils réticent chez cette vieille demoiselle qui supporte très mal que l'enfant, pourtant appliqué à ses gammes, refuse de se souvenir de l'expression moderato cantabile. La mère assiste aux leçons, écoute les sirènes des bateaux et des usines parmi les rumeurs océanes. Elle est un peu absente à elle-même, dans son corps comme dans sa langue. Marguerite Duras aimait beaucoup ces personnages-là, en aparté du réel ; Lol V. Stein en témoigne.
Un jour, dans le bar au-dessous de l'appartement de mademoiselle Giraud, des cris, des affolements. Un homme vient de tuer sa femme puis s'allonge auprès d'elle, sanglotant. Un meurtre très étrange qui hante Anne au plus profond de son ennui. Elle se met à fréquenter le bar. Elle se met à parler avec un ancien employé de l'usine dont son mari est propriétaire. Elle se met à boire du vin, trop de vin, ses mains en tremblent.
Une conversation se déplie. À trous. À solitudes. Traversée toujours par les grommellements des cargos, les hululements qui ponctuent les heures de débauche, les tumultes des ouvriers au comptoir du bistrot. Cependant que l'enfant s'amuse sur le trottoir, avec seulement quelques apparitions effacées. Anne Desbaresdes, qui a tant souffert en accouchant, aime-t-elle son fils ? Aime-t-elle "les troènes qui crient en été" dans sa trop grande maison près du boulevard de la Mer ?
Une histoire d'amour peut-elle se nouer entre elle et Chauvin dont on apprend le nom très tard dans le livre ? Pourquoi Marguerite Duras a-t-elle mis autant de temps à le nommer ? Et c'est tout le mystère des empêchements qui nous séduit. Même les mains qui échouent à se toucher sur la table du bar sont comme des chairs mortes. Il y a tant de façons de mourir...

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