Les truchements du vieillissement en leurs artères obscures sont des voies impénétrables. Je pense de plus en plus souvent aux gens parmi lesquels (et avec aussi) mes enfances se sont essayées à grandir. Dans le même temps, je pense également de plus en plus souvent à la langue espagnole ; découverte enchantée en 1968 grâce à Los lagartos de Federico García Lorca magnifiquement interprétés par Paco Ibáñez sur le tourne-disques d'une jolie professeure. Étonnant, non ? L'envie me prend de tordre les quelques concepts psychanalytiques à ma disposition afin de pouvoir les cheviller. En partant d'un postulat qu'il m'arrive de proposer à la cantonade, pour m'amuser : LA LANGUE MATERNELLE N'EXISTE PAS. Eh oui ! Il n'y a pas un ensoi "pur" de la dite langue. Elle se mêle dès ante partum aux parlers de la famille, du voisinage proche et du voisinage lointain, de la télévision, des téléphones, des chats et des chiens, sans oublier, si on grandit à la campagne, ceux des veaux, des vaches, des cochons et des couvées... À la maternité, d'autres voix sèment le trouble : celles du médecin, de l'infirmière, de l'aide-soignante, de la technicienne de surface, de la voisine de chambre, des visiteurs.
Alors, pour en revenir à l'espagnol et moi, n'ayant pu me reconnaître un tant soit peu dans la langue maternelle avec des individus qui parlaient charentais, j'ai plongé tout de go dans le castillan, celui, dit-on qu'on parlait à Valladolid. M'a-t-il permis de m'inventer une mère idéale en écoutant la jolie professeure ? Le vocable "madre" venait-il plus facilement jusqu'à moi que celui de "mère" ? Dépliait-il d'autres représentations qui arpentaient ma psyché même si je n'en avais pas conscience ?
En classe de troisième, l'enseignement de l'espagnol était en ces temps d'une grande exigence, avec, déjà, l'étude de textes littéraires brefs, je savais agencer dans cette langue extra-utérine des situations narratives et descriptives. Puis, au lycée, j'ai lu Platero y yo, ce court roman poétique de Juan Ramón Jiménez. Je lui dois d'avoir retenu le mot "hocico", "museau", alors que je déplore chaque jour l'étroitesse de mon vocabulaire ordinaire... Comment retient-on et pourquoi ? Encore un mystère. Enfin, étudiant en carte pendant deux ans ; je brillais surtout par mes absences, j'ai lu La familia de Pascual Duarte, Crónica de una muerte anunciada et de longs passages du Canto general car Neruda m'accompagnait depuis 1971. Un soir d'automne dans la salle d'études au lycée Guez-de-Balzac, un pion écrivit sur le tableau, sans rien dire : Pablo Neruda, prix Nobel de littérature. En juillet 1974, ayant décroché sans gloire le bac au rattrapage, les éducateurs qui ont apaisé les soubresauts de mon adolescence m'ont offert, en français, J'avoue que j'ai vécu. Si j'ajoute à cet ensemble les deux séjours linguistiques que j'ai passés à Santander, le premier dans une famille franquiste et le deuxième dans une famille ouvrière mais je ne sais pas si elle en pinçait pour le fanatique du garrot, l'opacité recouvre prou le flou. J'étais bien loin de configurer l'étonnement qui me saisissait, sans doute à bas bruit, au milieu de ces familles où il y avait une mère dans toutes ses expressions de mère et même, dans la deuxième, un père. Dont les noms n'en finissent jamais d'errer... Dupes, forcément dupes...
Aujourd'hui, je ne me sens pas capable de lire un roman en espagnol. C'est trop d'efforts pour ma fatigue. Mais je peux lire des poètes. Ainsi j'ai lu et traduit en français Zapatos de andar calles vacías (Chaussures de marche dans des rues vides) de l'excellent Raúl Nieto de la Torre. Le livre a été publié aux défuntes éditions Pleine page. Puis j'ai traduit des extraits de la Cubaine Elaine Vilar Madruga pour Recours au poème. Et je me suis penché sur la poésie argentine de Belén Zavallo pour l'ouvrage collectif Voix cordillères / Cordillera de voces aux éditions Klac et Aux cailloux des chemins. Il y a peu, je me suis délecté à traduire quatre poèmes du Geográfica Mente de Miguel Ángel Real. Je ne saurais pas vraiment dire quels agencements se retroussent les manches dans mon esprit pour atteindre cette délectation. D'aucuns répètent que traduire c'est écrire. C'est probablement un peu vrai. Mais, quand on a un rapport ambigu avec la langue dite maternelle, le désir d'y revenir via la traduction, avec tous ses méandres et trous d'air, est forcément instable. Comme un fœtus mal accroché ?
Enfin, j'écris aussi de la poésie en espagnol. Mis pasos son mis versos ont paru aux éditions Tarmac avec ma traduction-adaptation. Et maintenant, je mets la dernière main à El paisaje no me pertenece más que yo (titre provisoire) que j'ai envie de traduire littéralement par Le paysage ne m'appartient pas plus que moi.
L'énigme de l'appartenance, encore et toujours. Comment appartient-on à une langue ? Comment s'y appartient-on ? Une langue est un corps dont la grammaire est le squelette. Supposons que j'aie des problèmes avec ma grammaire comme avec mon squelette. Oui, ce doit être ça. Tout ce ça là. Et ailleurs.

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