Dans le vent du chemin rassemble les pages du journal tenu par Lionel bourg de décembre 1996 à mars 1998. J'ai eu la chance de rencontrer ce poète à portée d'humain au début des années 2000. Un cœur simple qui se définit comme suit en quatrième de couverture dudit ouvrage : "N'étant pas recensé parmi les anges, n'aspirant pas davantage à la "voyance", je ne serai jamais trafiquant d'armes (ou politicien, ou ambassadeur, dealer de radicalité post-debordienne ou domestique). Je suis un diariste athée."
Je retrouve avec plaisir les post-it qui ont accompagné mon chemin de lecteur. Alors j'y retourne et vous offre ces quelques bribes :
9 décembre
Tout gosse, je ressentais la même difficulté, d'appartenir. La même angoisse. La même lassitude.
Dehors, la pluie nettoie les rues. Ce qui un moment s'était assoupi, sage, feutré, douillet en dépit du froid, se liquéfie et ruisselle. C'est une eau sale, une eau terne, qui dans les caniveaux charrie en direction des bouches d'égout les divers détritus qu'aucun môme ne confond maintenant avec des radeaux ou des caravelles.
24 décembre
Sur ma table, les livres s'accumulent... Le mal des fantômes de Fondane, Pourparlers de Deleuze, Un chant dans l'épaisseur du temps de Nuno Jùdice...
J'aime ces fortifications de papier : elles m'intimident mais me protègent, à moins que, bunkers improbables, les bouquins ne représentent une ligne Maginot en trompe-l'œil, d'où je devrai derechef me précipiter dans le vide.
4 janvier (1997)
Maman : le regard qui s'absente, se délave ; on la devine alors absolument hagarde, qui scrute dans l'espace d'indiscernables appuis. L'instant d'après, écroulée, affaissée en elle-même, c'est une implosion d'être, d'où l'incendie repart. Hanneton rendu fou par la transparence du verre à travers quoi on l'observe, qui se cogne contre la paroi, tombe, bourdonne, s'envole, retombe...
6 janvier
Des agrégats de mots, des grappes ou des colonies parasitaires, ces livres que je lis malgré les circonstances, ces lettres et ce journal que je rédige, me promettant de ne pas (trop) théoriser, ne pas subsumer sous de pataudes considérations linguistiques ou de grandiloquentes paraboles cette tension, ce chaos, cet étoilement du silence au cœur de ce qui l'insurge et l'embrase, le provoque, le nie, le caresse...
23 janvier
Déchiffré sur un mur :
"Sybille, je t'aime de tout mon amourre." Cet excès, ce roulement de tonnerre final (cette cyranesque promesse ? ), qui débordent l'orthographe, m'ont ravi, surgeon d'une poésie native bien que, j'en tranche à ma guise, involontaire.
6 février
Souvent, des visages m'apparaissent, de passantes dont les traits s'effacent sous ceux de quelques mortes - un crochet de docker alors, dans le plexus, frappant, frappant... -, toujours les mêmes : la grand-mère de Cécile (elle descend d'un car ou d'un trolley, sort de chez le coiffeur, savoure un gâteau dans un salon de thé), Martine, décédée (pouah, quel adjectif ! - crevée, bouffée par son cancer de la peau...) il y a plus d'un an - amour d'adolescence, Martine, premier baiser... - Mireille, ma cousine, qui s'ouvrit veines et gorge à la fin de l'hiver dernier... Le temps de me ressaisir et les visages s'estompent, cependant que me hante l'irruption de la mort dans les sourires ou les regards des inconnues.

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire