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Mon blog est celui d'un butineur effaré dans tous les champs du savoir. Et c'est ce même butinage qui m'a conduit à écrire des livres.

mercredi 14 octobre 2026

Histoire de ma reconfiguration, 2

 


(Apparemment, mon incipit plaît. Alors je continue, un peu.)

 je me suis arrangé pour me trouver sur son chemin dès le lendemain. Je lui ai adressé un signe auquel elle a répondu sans s’arrêter de courir. J’ai cru deviner un sourire sur ses lèvres et me suis enhardi à l’attendre à la sortie du jardin public. Elle ne m’a pas semblé surprise. Il n’y a eu aucune gêne entre nous à marcher côte à côte sur le même trottoir. Je sais que vous habitez en face de chez moi, a dit Svetlana. Vous êtes le chef des jardiniers. Un peu rêveur non ? Puis elle a parlé de la course à pied. De l’ennui qui la ronge comme une rouille et cette rouille s’infiltre dans toutes ses articulations, dans tous ses muscles. Mais je ne sais pas pourquoi je m’ennuie, a-t-elle ajouté un peu vite. Peut-être suis-je née comme ça, avec une forte prédisposition à l’ennui. Et vous, a-t-elle demandé, vous vous ennuyez ? Vous êtes reconfiguré, n’est-ce pas ? Les reconfigurés ne s’ennuient jamais. Forcément.

Je n’ai pas répondu. Svetlana n’échappe pas aux idées préconçues sur les individus de mon espèce. Espèce ? Voilà un mot qui convient mal. Les reconfigurés ne sont pas une espèce à part des autres hommes. Ils ne sont pas non plus des machines. Un cliché encore, qui sera difficile à effacer. Je me suis contenté de hausser les épaules et Svetlana s’est mise à parler d’Haruki Ogawa, son amoureux. Il ne s’ennuie pas, a-t-elle badiné, mais il m’ennuie. Il a de la conversation, il est accessible à l’humour s’il s’estime en confiance, mais, comment dire, dans certaines situations, je le trouve terriblement ennuyeux. Et nous avons ri comme si nous nous connaissions depuis longtemps, tranquillement. Le rire de Svetlana a tinté à mes oreilles tout le restant de la journée. A tel point que, me trouvant plus distrait que jamais, Cart et Rov ont fait des mimiques.

Haruki Ogawa est né à Okayama au Japon. Il n’aurait aucun lien de parenté avec la romancière du même nom née dans la même ville au vingtième siècle. Après un doctorat de philosophie, il a entrepris plusieurs tours du monde afin d’observer les grandes mutations technoscientifiques et les modifications qu’elles induisent dans les représentations du réel. Il a séjourné sur les hauts plateaux du Chili, dans la région de Pisco Elqui. Il a étudié pendant plusieurs mois la vie des détenus de la prison internationale en terre Adélie. Il envisagerait de publier un ouvrage mais Svetlana n’a pas su m’en dire plus. Haruki Ogawa reste évasif sur son travail, jouerait volontiers au conspirateur, comme s’il détenait un secret qui ne serait pas partageable. De toute manière, son caractère réservé, presque taiseux, ne l’incite guère aux confidences. Il pourrait disparaître sans qu’on s’en aperçoive, dit Svetlana. Peut-être qu’il ne s’en apercevrait pas lui-même. Elle m’a montré quelques photos de lui et, en effet, j’ai eu l’impression que son visage allait se défaire, que sa présence allait se dissoudre comme le sucre se dissout dans l’eau froide. Lentement. Implacablement.

image : création en marche de Brigitte Giraud 

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