Dans le cadre de son projet soutenu par Isabelle Galichon, co-titulaire de la chaire Médecine narrative à Bordeaux, Thibault Marthouret a également rencontré les présences invisibles de l'établissement public de santé mentale à Prémontré dans l'Aisne. Pendant trois jours, son atelier d'écriture s'est articulé en quatre mouvements : Hanter < > Devenir fantôme < > Devenir celle ou celui qui hante < > Passer de l'autre côté. Être ou ne pas être fantôme dans cette abbaye devenue sous Louis-Philippe une "fabrique de bouteilles de champagne et de verres" puis un orphelinat, voilà bien la question ! On ne sait jamais vraiment de quel côté on passe. Thibault Marthouret le note dans son journal de bord : "D'ombre en arbre, en banc, en venelle, j'avance. Je ne pousse aucune porte mais je me prends au jeu de l'exploration ; la tentation de savoir quel paysage ou quel cul-de-sac m'attend derrière tel ou tel bâtiment m'emporte". Dédales du corps et de la psyché. Dédales des lieux qui se changent en non-lieux. Cette quête-là, dont les écrivants se sont saisis :
Extraits :
Porte toujours ouverte.
Envie de la fermer sans tout à fait la clore. Un entre lieux, un entre deux. On n'y échappe pas. Envie d'une chambre à soi, rien qu'à soi, malgré l'inquiétude, l'injonction maternelle. Sauter par la fenêtre peut-être ou s'enfuir sous les draps - chaleur, douceur, sommeil.
Porte somnambule à jamais ouverte. Marie-Hélène Boucher (ancienne médiathécaire au CHU de Bordeaux)
*
Dans la salle d'attente, le silence a une odeur de désinfectant et de café froid. Les autres t'entourent, reliés à toi par une même suspension du monde. Tes pensées se dispersent. Tu songes à tout ce que la maladie t'a pris, à ce lieu qui t'était autrefois étranger. Désormais, la lumière y est familière. Elle t'apaise, te protège. Est-ce surprenant d'y trouver refuge ? Les espoirs se croisent sans se mêler... On se devine sans totalement s'apprivoiser. Luna Serou (doctorante en santé publique et épidémiologie sociale)
*
Des escaliers, un ascenseur, pas obligé. Le sol plastique, grand passage bien lissé, brillant, couleur oubli, vu partout.
Cloisons toile de verre, assorties au sol, vues partout aussi.
Angles de murs, de portes, de barres de seuil en aluminium. Les mêmes partout dans ces lieux refaits vite, sans autre ambition que la rotation des visages. Véronique Flurin (pédiatre au CHU de Bordeaux)
&&&&&&&
Puis viennent les Instants qui hantent. Le passé dure longtemps sans lieu sûr.
L'infirmière m'amène dans une chambre. Il fait noir, les rideaux sont baissés, le lit m'apparaît collé au fond de la pièce, comme dans une scène de cinéma en travelling arrière. Je devine une femme dans le lit, fragile, presque transparente, installée sur le côté gauche, le visage tourné vers nous... Ses yeux sont fermés. Soudain, elle les ouvre et hurle, avec force et désespoir, qu'elle a mal. Cécile Bartholome (infirmière)
*
Tu étais mon seul secours dans cet enfer de nuit. Je voulais que tu me bouges, que tu me tires vers le jour. La cinquantaine d'agrafes glacées dans ma chair brûlante,
Les draps durs, le corps plombé...
J'ai rappuyé sur le bouton rouge. Je voulais que tu m'extirpes de cette nuit sans fin. Marine Chevalier (ingénieure de recherche et patiente partenaire au CIC de l'hôpital Necker)
*
Il est 4h50, le service est calme. La fatigue attaque. Il n'y a rien. Rien à faire, rien à faire sans bruit. Le silence, le temps est long. Le fauteuil grince. La fatigue est là, il faut veiller.
Veiller sur ces hôtes endormis qui fuient les fantômes de leurs vies quelques instants encore, à l'aide de chimie ou d'un sentiment de sécurité retrouvé.
Mais la fatigue... Veiller, ne pas dormir. Geoffrey Langlois (cadre de santé en pédopsychiatrie)
() () () () () () ()
Puis viennent S'échapper par la bouche des fantômes et L'air de rien (cahier fantôme) long dépli étoilé de Thibault Marthouret, auteur de 7 recueils de poésie. À lire et relire ces voix, quelques souvenirs de Cynthia Fleury nous sont revenus. Dans La clinique de la dignité, elle évoque Michel Foucault : " Pour que la clinique soit au rendez-vous du soin, il faut qu'elle soit prioritairement au rendez-vous de la critique et du politique, qu'elle soit cette phénoménologie du politique : ou comment rendre visible, mettre à nu les apparences... Et là, il faut refaire lien avec le dark, le dirty, l'obscur des conflits et des douleurs,"l'ombre", pourrait écrire Victor Hugo".
Ce sombre et ce sale dont parle Brigitte Giraud dans Le désespoir amoureux de la vie au sujet de l'anorexie : "La honte, la culpabilité, le désarroi deviennent aussi une matière langagière, une pâte à modeler ses angoisses, un terreau que l'on peut remuer avec l'outil qu'il convient à chacune d'utiliser. Et il est sûr que sa "boue" aura, pour un moment, trouvé une manière de bouée dans le miroir de l'autre".
Alors que notre système de santé publique est lentement dépecé depuis plusieurs décennies, lire l'essai de Thibault Marthouret et ses témoignages alerte le lecteur sur l'urgence qu'il y a à le sauver. Avant que les grands argentiers du monde ne s'en emparent...

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire