« Ma place a toujours été derrière des barreaux… loin des autres… dans un isolement complet, pour tenter enfin de désamorcer toutes ces pensées qui me rongeaient le crâne. » Le roman de Grégory Rateau, L’homme d’en dessous, est celui d’une trop bruyante solitude. Elle pèse aussi douloureusement sur le dessus que sur le dessous, ronge le dedans aussi implacablement que le dehors.
Paul Leroux est en prison pour longtemps. Pendant tout l’été, la presse nationale le livre en pâture aux insatiables des émotions fortes et « la petite gueule du vingt heures » en rajoute des couches et des couches. La monstruosité fait toujours recette au moment de l’apéro. Son profil est pourtant celui d’un individu apparemment normal, employé modèle dans une boulangerie pendant huit ans puis vendeur de bimbeloteries bretonnes fabriquées en Chine. Et capable de tenir la bride à ses fantasmes quand il croise sur son palier la délicieuse Kimya, cette [âme en transit, coincée entre deux mondes]. Seulement voilà, il a tué ses voisins avec le revolver de son père (« la forme d’une présence plus que d’un objet ») et, quand il a tiré sur la femme enceinte, à plusieurs reprises, il a entrevu le visage de sa mère. Sans doute entretient-il une mémoire quelque peu chimérique avec son récit familial, sans cesse décomposé-recomposé. Malgré plusieurs changements de cellule et la promiscuité, malgré la perversion du gardien Poinçon et la menace potentielle de quelques détenus, il parvient à s’aménager une place, un réduit plutôt, dans la bibliothèque de l’établissement où il écrit sur des cahiers grand format qu’il nomme « foutus carnets ». Mais comment s’approprier un coin de silence quand on souffre d’hyperacousie jusque dans les souvenirs d’enfance et qu’aucun bruit ne s’endort jamais dans la prison ? La manducation des cafards le long des murs suintants ressuscite la dévoration forcenée d’un coquelet quand le narrateur avait cinq ans. Seul avec le vacarme de la mésentente parentale qui métamorphose le volatile à nu en un « trou béant à l’arrière comme si on lui avait soufflé la vie à l’explosif ». Cette violence-là, qui dit le ressentiment, la colère et même la rage, si longtemps accumulée qu’elle nourrit les sédiments de la haine.
Alors, la pulsion de mort assombrit de plus en plus souvent le paysage et les « ombres clochardisées ». Dans le dédale des bas-fonds parisiens la nuit où la douleur [se penche parfois un peu trop près] sur la Seine et à l’étage du dessus, en août, quand la canicule vrille les sens et que l’entendement titube. Rien ne sera désamorcé. Les barreaux de la paranoïa sécrètent en boucle des hantises constrictives. Paul Leroux hante ce qui le hante. Il imagine qu’il va s’effondrer « quelques étages plus bas et tuer tous les témoins de cet immeuble de malheur ». Dont il est prisonnier puisque le galetas où il s’épuise à vivre est un legs de son « vieil égoïste de géniteur ».
Le lecteur un tant soit peu versé dans les opacités psychanalytiques cherchera les porosités qui lient voire ligotent le meurtrier à son créateur. Mais voilà une quête où les miroirs trompeurs l’abuseront lui-même. À qui appartient vraiment l’histoire de chacun de nous si notre psyché ne fonctionne que par éclaircies comme le disait Antonin Artaud ? La lumière, s’il en existe une qui puisse apparaître, naîtra-t-elle des mots du carnet ?
Encore faut-il pouvoir se « glisser » dans un récit, le sien et celui des autres. La [cage des mots] est souvent trop petite. Une déprise s’impose, [qui déplace définitivement quelque chose]. La fatigue d’exister s’estompe. La trop bruyante solitude reflue et la colère s’éteint. Les représentations du réel de nouveau ajustées engendrent une ataraxie enveloppante « comme un suaire de soie ». La liberté est là, radieuse pour l’éternité.
Les connaisseurs de Grégory Rateau retrouveront dans L’homme d’en dessous quelques-unes de ses filiations littéraires. Dostoïevski bien sûr ; la Seine et la Neva épousent de semblables tourments, l’ombre de la cathédrale Notre-Dame écrase l’errant de son mépris. Et Kafka aussi, quand les chimères de la contention se changent en bêtes mangeuses de peau. À la fin du roman, le visage du Meursault de Camus pourrait se dessiner à côté de celui de Leroux. Dans l’universel de la condition humaine. Si bien saisi en ses échappées intranquilles.
Le roman est publié aux éditions Nouvelle Marge avec une illustration de couverture signée Patrick Sirot. Il compte 105 pages et coûte 15 euros.

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