dimanche 23 décembre 2012

La tentation des combles #19

Il devait être trois heures de l'après-midi. J'avais encore pas mal de colis à livrer et je voulais me dépêcher. L'impression que j'étais moins efficace dans mon travail m'obsédait au point de commettre des imprudences. J'avais éraflé le garde boue avant de mon scooter en slalomant parmi les embouteillages. Mes collègues l'avaient forcément remarqué. Certains s'en réjouissaient peut-être. Et, à la première occasion...
Un sifflement m'a fait sursauter. Le patron m'appelait depuis le box où il compulsait des factures avec la comptable.
- Téléphone, a-t-il dit sans lever le nez de la paperasse.
J'ai tout de suite compris qu'il ne s'agissait pas d'un client mécontent. J'ai regardé le fil tire-bouchonné du téléphone comme s'il allait m'étrangler. J'ai porté l'écouteur à mes oreilles en guettant la tignasse de la comptable où perlait un peu de sueur sous la lumière du box.
- C'est moi. Je suis à M***. Viens.
J'étais si bouleversé que je n'ai pas attendu la réponse de mon patron. J'ai pris la R5 et j'ai roulé sans rien voir ni du paysage ni du temps. L'un et l'autre restant suspendus dans une dimension si étrangère que je n'y aurais jamais accès.
Catherine était blottie contre le blockhaus. Elle tremblait de froid dans sa robe à fleurs malgré le soleil de mai. Je lui ai frotté le dos pour la réchauffer et nous sommes allés boire des cafés à la terrasse du bar de plage où nous avions prolongé notre première rencontre. Je n'osais pas la regarder car j'avais peur de ses yeux. Ils me semblaient avoir gonflé au point d'envahir son visage. D'anciennes images qui dormaient au fond de ses rétines s'étaient réveillées et les globes oculaires ne pouvaient plus contenir leurs mouvements. J'ai pensé à des tiroirs trop pleins de vieilles photos, qui débordent quand on les ouvre. J'ai fait semblant d'écouter les vagues claquer sur le sable, de m'intéresser à la course d'un chien aux prises avec un bâton. Nous n'avions pas encore parlé. Je me sentais obligé de rompre le silence autrement que par des banalités. Le désordre mental de Catherine, même si je m'y étais habitué, me paraissait plus grave, plus menaçant. Ne risquait-il pas de nous engloutir tous les deux si je me trompais de mots ?
- Tu as vu quelque chose, ai-je hasardé.
- Quelqu'un, a soufflé Catherine.
Et elle a eu un geste du bras en direction du blockhaus. Lent. Fatigué. Il y avait dans cette lenteur et cette fatigue une douleur qui la dépassait, qui incarnait l'humanité perdue dans la nuit, condamnée aux tâtons sur un chemin dérobé.
- On y va, ai-je dit d'une voix sourde et en baissant les yeux.
Le blockhaus me paraissait soudain appartenir à un univers hésitant, dont l'horizon ne marchait pas droit. Les tessons qui en crénelaient la hauteur s'effritaient dans la lumière. Le vent les traversait sans bruit. Tout autour, les baigneurs avaient la même inconsistance. Ils pouvaient disparaître à leur insu et nous étions pareils à eux. Nos corps, nos pensées, avalés par le sable, ne laisseraient aucune trace, aucune mémoire. Involontairement, je me suis retourné pour voir si Catherine me suivait toujours.
- Mon oncle, a-t-elle dit.
Je n'étais pas sûr d'avoir bien entendu. Des enfants qui jouaient au ballon criaient et il m'a semblé, juste au moment où Catherine a dit ça, qu'ils se sont mis à crier plus fort. Le vent, aussi, sifflait davantage en s'écorchant aux tessons. Je me suis arrêté. J'ai serré Catherine contre moi. Je me suis caché dans ses cheveux.
- Tu sais que c'est impossible.
- Je l'ai pas vu mort.
Le coeur de Catherine battait au ralenti. Il résonnait dans sa poitrine comme dans une caisse vide. J'ai eu le pressentiment qu'il ne fallait pas s'approcher plus du blockhaus. J'ai conduit Catherine à l'écart et nous nous sommes assis, un peu hébétés. Nous avons fumé plusieurs cigarettes en rejetant bruyamment la fumée. Catherine a posé son menton sur ses genoux et plus rien ne bougeait en elle.
- Non, je l'ai pas vu mort, a-t-elle répété. Ma mère a pas voulu que je le voie parce que j'étais trop jeune.
- Tu as peut-être vu quelqu'un qui lui ressemble. Il y a des tas de gens qui se ressemblent dans le monde.
- Il m'a regardée comme s'il me reconnaissait. Il avait un sourire bizarre, presque méchant.
- Qu'est-ce qu'il faisait ?
- Je sais pas. Il se promenait sur la plage.
- En maillot de bain ?
- Non. Il avait une chemise blanche et des bottes de pêcheur. Les pans de la chemise volaient derrière lui.
- Tu te souviens quand c'était ?
Catherine n'a pas répondu. A fermé les yeux. Mes questions lui étaient insupportables. Je ne savais pas quoi faire. La moindre erreur de ma part pouvait déclencher une nouvelle crise. J'ai décidé d'attendre. Je me suis allongé et j'ai regardé la banderole publicitaire qu'un avion promenait dans le ciel. J'ai imaginé une panne de moteur. L'avion tombait comme une pierre. Le réservoir explosait. Les débris éclataient dans tous les sens, fauchaient des parasols, des planches de surf, des glacières bourrées de saucissons et de mauvais vin. La plupart des gens fuyaient en hurlant. D'autres, plaqués au sol, se bouchaient les oreilles. Indifférente à la catastrophe, une femme restait debout, les yeux fixés sur l'appareil. Quand le pilote s'est extrait du cockpit, couvert de sang, elle s'est ruée sur lui pour le griffer au visage. L'homme a ricané. Puis il a disparu. Et toutes les traces du drame ont disparu en même temps que lui. La plage bourdonnait de nouveau sous le soleil. Les parasols frémissaient à peine. Les planches de surf glissaient sans à-coup sur les vagues. Dans les gobelets en plastique, le vin avait presque bon goût. Il ne s'était rien passé. Ni maintenant ni avant. Seule la femme demeurait immobile. Elle regardait le vide qu'elle avait peuplé de ses chimères. Elle essayait de les attraper avec ses yeux qui tournoyaient dans leur orbite.
- A quoi tu penses ? a demandé Catherine.
- A un avion qui s'écrase.
- Mon oncle ressemblait beaucoup à mon père, a continué Catherine. Alors qu'il était le frère de ma mère. C'était d'autant plus compliqué.
J'ai hoché la tête un peu sèchement. Je pressentais que d'autres révélations me seraient faites mais je ne voulais pas les entendre là, sous cet horizon qui persistait à aller de travers.
Pendant le trajet du retour, Catherine n'a pas desserré les dents. Même sa robe à fleurs paraissait crispée. J'ai renoncé à allumer la radio. Je n'ai pas fumé non plus. Je me concentrais uniquement sur la conduite. Je me disais que si je relâchais mon attention nous aurions un accident. Mon scénario de catastrophe aérienne me hantait encore. J'y voyais comme une prémonition, d'autant que le regard de Catherine se posait souvent sur le volant. Mais c'était peut-être mes mains qu'elle regardait. Il n'y avait aucune raison que je m'inquiète. De fait, nous sommes arrivés à la maison sains et saufs. Catherine a aussitôt filé dans la salle de bain. Deviendrait-elle comme sa mère, qui se nettoyait le corps avec un tampon jex pour ôter les taches de son ? Finirait-elle par en mourir ?
J'ai chassé cette perspective en ouvrant une bouteille de vin. Le soir commençait à tomber sur le jardin. Je n'avais pas tondu depuis ma rencontre avec le bonhomme au chien dans sa maison. Des feuilles de l'hiver dernier croupissaient encore sous les arbustes et l'humidité du sol tardait à s'évaporer. J'ai pensé que le cerveau de Catherine devait se trouver dans un état pareil. Des couches d'humus tellement collées entre elles que le sang circulait mal. Des caillots se formeraient et elle perdrait définitivement la raison.
- Tu aurais pu m'attendre pour boire, a dit Catherine en sortant de la salle de bain, toute propre, toute parfumée.
Et nous avons ri comme rient les vieux couples insouciants. Nous avons fait l'amour sans fureur, tout en finissant la bouteille de vin. La tête me tournait un peu mais je me sentais bien. J'ai dit à Catherine que j'aurais bientôt une semaine de congé et que nous pourrions louer un chalet à la montagne, au bord d'un lac. Il y avait de jolies promenades à faire dans la région, sans qu'on ait trop à marcher. Je connaissais un restaurant où les touristes n'allaient pas, où nous serions tranquilles.
Catherine m'écoutait comme si je racontais un voyage fabuleux. Toutes les nuances du gris luisaient dans son regard. Ses cheveux ondulaient d'un plaisir qu'elle n'avait jamais pris.
Puis, tout à coup, elle s'est évanouie.
Une heure après, le médecin que j'avais appelé me disait que Catherine n'avait pas mangé depuis plusieurs jours, que ce n'était pas la première fois et qu'il fallait veiller sur elle.