Lésion suspecte au niveau de l'ego de Franz Griers est, selon l'auteur dans son avant-propos une "tirade fragmentée" assortie de "brèves de comptoir, mais à table".
La scène se passe au fond d'un bar où les buveurs sont bruyants. Elle dure longtemps. Le narrateur ne craint pas de parler fort à son interlocuteur, une vague connaissance perdue de vue depuis des années. Mais quelle est donc cette lésion suspecte au niveau de l'ego ? Comment l'identifier si son repérage est aussi flou ? Au niveau de l'ego ne signifie pas à l'ego. Lequel est peut-être un lieu introuvable, disséminé partout dans le corps et notamment dans le poing blessé qui figure en première de couverture.
Quelques prélèvements opérés sans anesthésie dans le flux discursif éclairent un peu le désemparement du narrateur volubile jusqu'à la suffocation puis au vomissement : "Mon ego a pris un bon petit coup de canif... Il est impossible d'évacuer une émotion comme on écarte une suspicion de tumeur..." Puis il évoque une "obsession qui me fait métastaser... un surrégime mental, une insécurité émotionnelle".
De verre en verre, cependant qu'enfle la rumeur des assoiffés, la tirade a un sacré coup dans l'aile. Hachée à gros traits d'humour graveleux, le seul qui nous fasse vraiment rigoler, elle dit que notre époque est lardée au couteau de cuisine et que la lésion n'est pas curable. Essayons d'en esquisser un tableau clinique malgré ses [zones grises] et ses malentendus.
La blessure la plus grave de notre temps qui dure mal est probablement celle de la langue. Dès le premier texte, le narrateur se souvient d'une vendeuse qui lui dit : "Passez une journée." Il y a là un manque et, comme il s'agit d'un élément de langage usé forcément usé, le trou creusé par ce manque est d'autant plus profond. Que se passera-t-il après cette journée passée ? Et le souvenir des attentats du 13 novembre 2015 à Paris revient sans passer... Et ainsi s'installe la mélancolie, la fatigue de soi et des autres.
Les autres au travail par exemple, surtout quand on bosse dans la même entreprise depuis 19 ans alors qu'y sévit un "turnover phénoménal". Ainsi déparle le globish des "businessmâles" dont s'affublent aussi les businesswomen. Sûres de leur ancrage social avec "une compréhension vive des personnes et des situations". Même les rêves s'en ressentent. Un immeuble de bureaux, dressé par-dessus les nuages, est submergé par un cataclysme aquatique dû au dérèglement économique et ses "objectifs commerciaux communiqués sous la forme de figures géométriques inintelligibles".
Et l'amour, dans tout ça ? Ah ! C'est qu'on fait "L'affaire" ou pas. De toute évidence, le narrateur n'est pas une bonne marchandise. La dénommée Fabricienne le "repose en rayon" sans barguigner. Quant à Édredine, nonobstant son fessier parfait et son prénom ouatiné, l'affaire tourne court au bout d'un mois. L'amour est un dard à obsolescence programmable.
Alors, que reste-t-il à l'individu décalé dans les fallaces de la modernité pour optimiser son profit ? "Je suis un mâle blanc hétéro cisgenre. Je fais peu de mal et on m'en fait peu... Je n'ai pas assez d'argent, de charisme ou de succès pour surplomber le monde, et je ne suis pas assez miséreux pour devenir un héros littéraire", constate Franz Griers. Comment, de surcroît, s'appartenir pleinement quand on a "l'impression d'avoir accepté un rôle dans un grand théâtre dont les répliques ont déjà été écrites" ? Trois vodka-caramel ajoutées à des bières brunes laissent ces questions en plan et ça n'est pas du business en "quête de profit". Seulement des éclairs de lucidité parmi les idées noires. Et l'humour est amer comme des remontées gastriques. Si au moins il était conforme à la langue attendue par les gardiens de la bonne jactance ! Le narrateur, lors d'une journée de "team building", ose prononcer le mot "pute" alors qu'il faut dire "travailleuse du sexe". Un "féministe par opportunité" condamne sans appel le malotru réduit au silence. "Quelle dénonciation reste possible une fois le langage et les images désinfectés ? En niant l'impureté des catharsis, ces soldats du bien servent l'ordre mortifère du monde sans même s'en rendre compte." Le précis de décomposition rédigé par les agences de notation n'en a pas fini de balafrer les corps et les pensées...
Les auteurs nés dans le dernier quart du vingtième siècle sont de plus en plus nombreux à se pencher sur les offenses irréparables infligées à l'humain. Ils manient toutes les traverses de l'humour, du plus incident au plus trash, et pirouettent sans filet avec l'autodérision. Pour tenir un peu correctement leur désespoir ou tout au moins le désarroi. Et échapper autant qu'ils le peuvent au grand laminoir des conformités. Parmi ceux chroniqués ici, mentionnons Christophe Esnault (Lettre au recours chimique, éditions Æthalidès), Lancelot Roumier (Pourquoi ne pas dire, éditions de l'Aigrette), Jérôme Carbillet (Les vaches, éditions Tarmac), Thomas Vinau (Bleu de travail, éditions La fosse aux ours) et Matthieu Lorin (Un corps qu'on dépeuple, éditions Exopotamie).
Lésion suspecte au niveau de l'ego de Franz Griers est publié aux éditions Cactus Inébranlable dans leur collection Cactus Poche. Il compte 74 pages et coûte 12 €.
Le catalogue de cet éditeur vaut le détour :
https://cactusinebranlableeditions.com
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