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Mon blog est celui d'un butineur effaré dans tous les champs du savoir. Et c'est ce même butinage qui m'a conduit à écrire des livres.

vendredi 16 janvier 2026

Histoire de ma reconfiguration

 


Voici le premier chapitre de mon roman inédit La vieille dame qui chante avec les fleurs. Il y aurait à dégraisser. Un cobot littéraire de ma connaissance saurait m'aider. Titulaire de plusieurs prix internationaux, il est par ailleurs doté d'un optimisateur d'empathie très performant. Je précise que ce roman a été écrit bien avant la guerre de la Russie contre l'Ukraine.

 

Quand je me suis fait reconfigurer, j’ai changé de nom. Cet usage obéit à une logique longuement réfléchie. Les médecins me l’ont dit et redit au centre Biotechmed. Voilà la meilleure façon d’optimiser la réussite du programme sur le long terme. Elle réduit à presque zéro la marge d’erreur. Désormais donc, il ne faudra plus m’appeler Jacques mais Bor. Vous vous y ferez aussi vite que moi je m’y suis fait. Sans oublier ce que Jacques a été, vous parviendrez à me conférer en tant que Bor une réalité pleine et entière. Mes amis Cart et Rov pensent aussi que vous parviendrez à leur conférer cette réalité pleine et entière. De nombreuses précautions ont été prises avant le grand passage de la reconfiguration par de nombreux spécialistes. On ne change pas de vie comme on change de chemise. Ce serait trop simple. Beaucoup trop simple.

   Depuis que je m’appelle Bor, j’exerce dans ma ville les fonctions de maître des jardins municipaux. C’est un choix préalable dont ma reconfiguration a tenu compte bien sûr. Cette profession, comme toutes les professions, exige des compétences qu’il a fallu augmenter dans le domaine des perceptions. Le développement de ma vision et de mon odorat permet de nouvelles correspondances hors du commun entre les couleurs et les parfums. De même, grâce à une audition plus affinée, je distingue mieux les vibrations émises par les plantes. Elles sont d’une infinie complexité. Elles varient d’un instant à l’autre selon la pression atmosphérique ou le degré d’hygrométrie. Je dispose d’un décodeur-calculateur pour les agencer et les séquencer. Elles se transforment en chant. Un chant pur comme aucun humain n’en produira jamais. Je ne désespère pas que vous puissiez l’entendre un jour.

   Ma nouvelle vie ne se limite pas à mon activité professionnelle. Elle perdrait vite de son intérêt. Les individus reconfigurés, si particuliers soient-ils, mènent des existences semblables ou presque semblables à celles des autres. On ne les remarque pas quand ils marchent dans la rue. On ne fronce pas les sourcils en les écoutant parler. Bor, comme naguère Jacques, est un homme ordinaire capable de se fondre dans la masse des hommes ordinaires. Svetlana, qui habite un studio en face de ma remise, ne s’y est pas trompée. J’ai cependant la faiblesse de croire que mon statut de reconfiguré a joué en ma faveur. Tout quelconque soit-il, un reconfiguré ne saurait être exactement comme tout le monde.

   Svetlana est née dans un village ukrainien, sous un bombardement de l’armée russe. Sa mère a couru pendant un kilomètre pour s’abriter dans une cave. Il s’en est fallu de quelques secondes. Les premiers obus à fragmentation tombaient déjà. Les souffles irradiants décalottaient les toitures. Les champs de blé à l’entour brûlaient. La terre sèche avait des spasmes qui faisaient trébucher. Aujourd’hui encore, Svetlana se demande où sa mère, plutôt fluette et indolente, a trouvé l’énergie pour sauver son enfant. D’autant qu’elle a dû courir aussi après l’accouchement, le bébé dans les bras et la douleur au ventre. Des soldats encerclaient le village, lâchaient des rafales de mitraillette sur tout ce qui bougeait encore. C’est peut-être ça le mystère des mères, une résistance à nulle autre pareille en situation de chaos, mais je n’y crois pas beaucoup, dit Svetlana. Je ne me raconte pas d’histoires. Une chose est sûre pourtant : si la course à pied a pris autant de place dans mon existence, c’est parce que ma mère a couru. Et couru. Elle a couru jusqu’aux limites de la mort.

   Tous les matins en effet, à sept heures, qu’il brume ou qu’il vente, que le soleil soit de plomb ou de papier mâché, Svetlana sort de chez elle en short et baskets connectées puis court jusqu’au jardin public où elle pratique avec application toutes sortes d’étirements musculaires sur des espaliers. Cela fait, après une longue rasade d’eau métabolisée, elle court pendant deux heures sans jamais s’arrêter. Le soir à dix-neuf heures, et toujours quelque soient les conditions météorologiques, la course reprend sur le même rythme, réglée comme un mouvement pendulaire.

   C’est justement au jardin public que j’ai fait la connaissance de Svetlana.  Sur  mon  écran  de  contrôle. J’étais  occupé  à  modéliser l’espace floral d’un massif quand son visage tendu par l’effort est apparu à l’image. Concentré sur mon travail, j’aurais dû chasser l’intruse d’un clic. Mais quelque chose m’a retenu. Je ne sais pas comment vous l’expliquer car le visage de Svetlana, sans être laid, loin de là, n’est pas d’une beauté confondante. J’ai confié la modélisation de l’espace floral à Rov, qui est notre architecte, et je n’ai plus quitté mon écran des yeux. Svetlana court d’une façon qui n’appartient qu’à elle. Je n’ai pourtant aucun élément de comparaison. Cette façon particulière tient peut-être au délié des mouvements, plus présent à l’image. Dans une tension qui pourrait se rompre à chaque instant. Etant si peu sûr de ce que j’avance, je peux dire aussi que Svetlana court d’une façon qui n’appartient qu’à moi. J’ai pris un goût démesuré à la regarder courir sur mon écran de contrôle. J’ai repassé cent fois les images avant de m’endormir dans ma remise.

   Et je me suis arrangé pour me trouver sur son chemin dès le lendemain. Je lui ai adressé un signe auquel elle a répondu sans s’arrêter de courir. J’ai cru deviner un sourire sur ses lèvres et me suis enhardi à l’attendre à la sortie du jardin public. Elle ne m’a pas semblé surprise. Il n’y a eu aucune gêne entre nous à marcher côte à côte sur le même trottoir. Je sais que vous habitez en face de chez moi, a dit Svetlana. Vous êtes le chef des jardiniers. Un peu rêveur non ? Puis elle a parlé de la course à pied. De l’ennui qui la ronge comme une rouille et cette rouille s’infiltre dans toutes ses articulations, dans tous ses muscles. Mais je ne sais pas pourquoi je m’ennuie, a-t-elle ajouté un peu vite. Peut-être suis-je née comme ça, avec une forte prédisposition à l’ennui. Et vous, a-t-elle demandé, vous vous ennuyez ? Vous êtes reconfiguré, n’est-ce pas ? Les reconfigurés ne s’ennuient jamais. Forcément.

   Je n’ai pas répondu. Svetlana n’échappe pas aux idées préconçues sur les individus de mon espèce. Espèce ? Voilà un mot qui convient mal. Les reconfigurés ne sont pas une espèce à part des autres hommes. Ils ne sont pas non plus des machines. Un cliché encore, qui sera difficile à effacer. Je me suis contenté de hausser les épaules et Svetlana s’est mise à parler d’Haruki Ogawa, son amoureux. Il ne s’ennuie pas, a-t-elle badiné, mais il m’ennuie. Il a de la conversation, il est accessible à l’humour s’il s’estime en confiance, mais, comment dire, dans certaines situations, je le trouve terriblement ennuyeux. Et nous avons ri comme si nous nous connaissions depuis longtemps, tranquillement. Le rire de Svetlana a tinté à mes oreilles tout le restant de la journée. A tel point que, me trouvant plus distrait que jamais, Cart et Rov ont fait des mimiques.

   Haruki Ogawa est né à Okayama au Japon. Il n’aurait aucun lien de parenté avec la romancière du même nom née dans la même ville au vingtième siècle. Après un doctorat de philosophie, il a entrepris plusieurs tours du monde afin d’observer les grandes mutations technoscientifiques et les modifications qu’elles induisent dans les représentations du réel. Il a séjourné sur les hauts plateaux du Chili, dans la région de Pisco Elqui. Il a étudié pendant plusieurs mois la vie des détenus de la prison internationale en terre Adélie. Il envisagerait de publier un ouvrage mais Svetlana n’a pas su m’en dire plus. Haruki Ogawa reste évasif sur son travail, jouerait volontiers au conspirateur, comme s’il détenait un secret qui ne serait pas partageable. De toute manière, son caractère réservé, presque taiseux, ne l’incite guère aux confidences. Il pourrait disparaître sans qu’on s’en aperçoive, dit Svetlana. Peut-être qu’il ne s’en apercevrait pas lui-même. Elle m’a montré quelques photos de lui et, en effet, j’ai eu l’impression que son visage allait se défaire, que sa présence allait se dissoudre comme le sucre se dissout dans l’eau froide. Lentement. Implacablement.

   Cette question-là, de la présence à soi, m’interpelle autant dans ma nouvelle vie que dans ce qui reste de l’ancienne. Ma conscience d’avant et ma conscience de maintenant auront été mal cloisonnées pendant la phase terminale de la reconfiguration. Un parasitage se sera produit. Je n’en souffre pas. Au contraire, je m’en amuse. Souvent goguenard, Cart s’en amuse aussi. Il y a eu un bug quand ton père et ta mère t’ont conçu, dit-il. Une panne de courant dans la maison. C’était fréquent à ton époque. Ou des explosions de pétards mouillés après une fête à neuneu. Et tu gardes ce bug en mémoire alors que tu n’as pas choisi de le garder. Je ne vois pas d’autre explication. Ton père ne savait plus qu’il serait ton père. Ta mère ne savait plus qu’elle serait ta mère. Et toi, du coup, mais à quoi bon, hein ? On peut t’appeler Borjacques si tu veux, mais à quoi bon ? Rov s’agace souvent quand Cart égraine ses à quoi bon. Il dit qu’ils expriment un fatalisme résiduel qui ne correspond pas à notre condition. Nous avons tout pour être heureux, insiste-t-il. Pas heureux au sens de notre ancienne vie, évidemment, mais selon les nouveaux critères qui sont les nôtres. Je n’ai jamais demandé à Rov de m’éclairer sur ces critères dont la notion m’échappe. Je ne suis pas un intellectuel comme lui. Je suis moins rationnel. Quand je dirige des travaux dans un jardin, un rien me distrait. Le vol d’un oiseau par exemple, ou une toile d’araignée, une feuille tordue. La semaine dernière, je suis resté pendant une demi-heure au fond d’une tranchée à gober les mouches. Je ne sais pas pourquoi. Je devrai peut-être retourner à Biotechmed. Les réagencements neuronaux ont fait beaucoup de progrès. Et je jouirai pleinement de ma présence. A moi et au monde.

   L’étendue du monde d’aujourd’hui n’est en rien comparable à celle du monde d’hier. La circonscrire avec des mots est impossible. La traverser relève de l’illusion. On ne peut que piétiner. Dans le corps et dans la langue on piétine. Au temps de mes enfances et même après quand je m’échinais à vivre comme un homme ordinaire, la réalité était simple si on voulait qu’elle le soit. Lorsque je m’asseyais à la table de la cuisine pour boire un chocolat chaud, je ne soupçonnais ni la table ni la cuisine de contenir une autre réalité. De la même façon, qu’un bug ait ou non perturbé ma naissance, je pouvais étiqueter sans risque d’erreur les humains qui m’entouraient dans ma famille. Je ne confondais jamais mon père avec le voisin. Je faisais parfaitement la différence entre ma mère et la voisine. Il y a aujourd’hui un vrai problème d’emboîtement. Qui rétrécit et élargit les perceptions au gré de facteurs qui nous dépassent. Svetlana pense que mon propos intéresserait Haruki Ogawa. Il vous aiderait à y voir plus clair. Il pourrait inclure votre témoignage dans son livre. Vous participeriez ainsi à l’avancée de la science, s’exalte-t-elle. D’autant que les reconfigurés sont de plus en plus nombreux, n’est-ce pas ?

   Le pourcentage des individus reconfigurés a augmenté car la reconfiguration  procure  d’appréciables  avantages. Je  ne pense pas qu’il faille chercher plus loin. Toutes les populations sont concernées et les médecins reçoivent en consultation des patients de plus en plus jeunes. Patients ? Hum ! Nous ne sommes pas malades, pourtant ! Des moralistes, souvent religieux et opposés par principe à la reconfiguration, souhaitent son interdiction avant l’âge de cinquante ans. Ils s’élèvent contre un renoncement coupable à assumer l’existence humaine. Les plus extrémistes invoquent une offense au Créateur de toute chose. Comme d’habitude, ces gens n’ont rien compris. Ils rêvent d’un monde idéal qui n’a jamais vu le jour et ne le verra jamais. Et c’est ainsi que l’histoire tourne souvent au cauchemar. Même si je ne suis plus tout à fait seulement un être de chair et de sang, je ne renonce pas à être un homme. Avec toute sa fragilité et toute sa force. Je peux éternuer si une saute de vent rabat sur mon nez quelque pollen trop pulvérulent. Que je m’adonne à des agapes trop généreuses avec Cart et Rov, et mon estomac s’en ressent comme l’estomac de quiconque. Et j’ajoute que la décision de se faire reconfigurer ne se prend pas à la légère. C’est un processus qui obéit, je l’ai déjà dit, à un protocole très strict. Avant, pendant et après. L’ensemble du dispositif s’étend sur une durée de six mois à un an selon les cas. J’ai été entendu par un psycholinguiste, un généticien, un roboticien et un exopsychiatre. Ces spécialistes ont longuement délibéré avant de m’octroyer le droit au grand passage. Ce droit n’est pas accordé à tout le monde, loin s’en faut. Et c’est bien d’un grand passage dont il s’agit. Certains parmi vous fronceront les sourcils en lisant cette expression, croiront y deviner quelque tournure mystique. Alors qu’il s’agit de science, de rien d’autre que la science.

   La deuxième étape, minutieusement élaborée, est celle de la sélection des souvenirs à importer. On n’entre pas dans la mémoire des hommes comme dans un magasin. Les éventuelles retouches aux souvenirs ne doivent pas mettre en péril leurs cohérences. L’équilibre du corps et de la langue s’en trouverait menacé et le pronostic vital du reconfiguré pourrait être engagé. J’insisterai sur ce point quand je rencontrerai Haruki Ogawa. Je ne suis pas un brouillon griffonné sur un coin de table même si quelque dysfonctionnement mineur a eu lieu. Je suis un individu à part entière. Et quelque chose d’autre aussi. Que je garderai pour moi. Il vaut mieux être prudent.

 

photo : œuvre de Muriel Rodolosse 

 

 

 

 

 

 

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