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Mon blog est celui d'un butineur effaré dans tous les champs du savoir. Et c'est ce même butinage qui m'a conduit à écrire des livres.

mardi 13 janvier 2026

Les mots comme on les sait, les sent


Au débotté à 7h17 ce 10 janvier de l'an 26, les mots, encore eux. Sans doute m'ont-ils travaillé la sauce blanche pendant mon sommeil pour que, dès potron-minet... les revoilà.

Je suis empêtré avec eux comme je suis empêtré avec mon corps. Ils ont parfois trop de gestes et souvent pas assez.  C'est que, en fait, il y a comment on les sait et comment on les sent. Je me suis aperçu, notamment en m'adonnant à des traductions, que je les sais bien mal. Y compris les plus simples. Voire surtout les plus simples. Donc les plus importants. Est-ce à dire que la langue "maternelle" reste longtemps une langue étrangère ? Y compris dans ses énoncés ordinaires ? 

Et, banalité suprême, les mots sont comme les trains, en cachent souvent un autre et même plusieurs autres. Alors ça déraille, ça fracasse, ça défigure. Et ce que l'on garde de ce que l'on sait des mots devient plus obscur qu'un cul de lampe. Alors, plus ou moins dessaisi du sens, on s'arrête davantage sur comment on les sent. Et c'est encore une autre débandade, un autre charivari.

Prenons par exemple le mot "table". Bien sûr, je connais la signification première de la table. C'est un objet physique sur lequel on mange. Mais c'est aussi un lieu. On y mange. On y passe. On s'y met. Les objets qui sont en même temps des lieux ne sont pas si nombreux. Par exemple, on ne dira pas d'une maison, qui est un lieu, qu'elle est un objet. Je peux déplacer physiquement un objet mais pas un lieu. Et pour un peu qu'il y ait sur cette table un verre..., pour boire un vin de Bordeaux ou se rincer les dents à la suite d'une opération de la mâchoire, l'objet-table perd connaissance dans un lieu sans contours définis. Je ne sais plus comment savoir. Je ne sais plus comment sentir. Et les ricochets entre le "je" et le "on" compliquent toute résolution. 

Et pourtant, je continue d'écrire. Mon cerveau fonctionne comme une centrale d'aiguillages à plusieurs niveaux et les trains des mots, TGV ou michelines, évitent le plus souvent les accidents. Le flux de la circulation coule plutôt bien. Les thrombus parviennent à se dissoudre. Il m'arrive même d'être content un peu longtemps. Je suis pas trop une pipe, une brèle, un gougnafier. Mais je me relis rarement. Je n'ai jamais relu mon roman psychiatrique, Un grand silence. Je n'ai jamais relu Les boîtes noires qui donnent dans le fantastico-technologique avec les tamagotchis.  J'ai peur de ne plus savoir ce que les mots y disent. J'ai peur de ne plus savoir les sentir. Et c'est à peu près le même topo avec mes recueils de poésie. Je picore éventuellement des petits morceaux ici où là mais no more comme jactent les globichards. Mon dernier récit étoilé, Les arbres écrivent aussi, je l'ai picoré. Je regarde en revanche beaucoup les images de Cédric Merland qui l'accompagnent. Je ne sais pas lire les images. Je les laisse me submerger. C'est là une ignorance féconde. Alors que pour les mots, je prétends connaître deux ou trois choses sur leurs agencements interne et externe. Et c'est ce savoir morcelé qui m'empêche. Présentement, travaillant d'arrache-pied sur mon troisième roman à paraître en avril, je manque parfois de crampons sous mes godasses. Mais je tiens le coup, je tiens le coup. Je n'ai pas dit mon dernier mot.

Image : paravent de Brigitte Giraud célébrant le cinéma de Godard. 

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